Ainsi, après de
nombreuses prises de position publiques contre la « méthode globale », chargée
de tous les maux, malgré l'avalanche des démentis de la part de tous les
spécialistes et jusqu'à l'association des orthophonistes, suite à ses premières
déclarations, le Ministre de l'Education Nationale a décidé d'aller jusqu'au
bout. La circulaire du 3 janvier[1] est ainsi un véritable OVNI. On y apprend
des choses aussi étranges et obscures que l'enfant doit apprendre dans un sens
obligatoire tel que d'aborder la lettre, puis la syllabe, puis le mot, puis la
phrase¦ avant de pouvoir avoir accès à « un texte adapté à son âge ».
On sait pourtant
que de nombreux illettrés ne savent justement que leur B-A BA et que la
véritable inégalité en matière de lecture provient bien davantage de la
capacité de donner du sens à ce qu'on lit et que cela relève d'objectifs bien
plus ambitieux de la part de l'école. La crispation sur un débat dépassé de
longue date en matière de lecture témoigne de bien autre chose ; vouloir
ramener l'enfant à l'observance de la lettre, à un ordre d'apprentissage
général et obligatoire pour tous c'est vouloir lui apprendre l'obéissance et la
soumission, et nul doute qu'après la lecture, l'apprentissage des mathématiques
et de l'Histoire vont prendre la même voie de la rigidité et de la répétition
passive.
Une telle
décision d'entrave des pratiques enseignantes, en dépit de leur propre
expérience, et de l'opinion unanime de tous les chercheurs par un Ministre qui
ne tient pas aucun compte de ce qu'il entend, est une première ; c'est un peu
comme un Ministre de la Santé qui vous ferait une ordonnance, sans être ni
médecin ni vous avoir jamais vu. C'est un véritable diktat contre la liberté
pédagogique qui, seule,peut faire la différence entre le travail d'un
enseignant et d'un assembleur de machines. Les effets de cette circulaire sont
loin d'être mesurés ; c'est fondamentalement les enseignants qui sont visés,
explicitement
désavoués,
livrés aux doutes et aux interrogations de parents. On voudrait empoisonner les
relations entre parents et école, on ne s'y prendrait pas autrement.
Ramener ainsi et
de façon infantilisante les enseignants au rang d'exécutants, c'est déqualifier
en même temps le professionnel et l'élève, en faisant du premier un robot et du
second un réceptacle vide, juste capable de se soumettre et de répéter. Plus
l'ambition éducative dans sa richesse et sa diversité décline à l'école, plus
la nécessité de contrôler et de dresser augmente. De
fait, on voit
bien la concordance des mesures destinées à réduire les objectif éducatifs, à
multiplier les évaluations entre les classes, les épreuves de passage, la
sélection, les orientations précoces, avec la volonté de contrôler toujours
davantage les enfants et les jeunes par la pénalisation de leur famille, le
développement des moyens de contrôle et de vidéo surveillance, le recours
continuel à la sanction et l'annonce de la volonté de dépister dès la
maternelle les éventuels réfractaires.
Le projet d'une
école ambitieuse qui soit l'école de tous et où tous les enfants auraient accès
ensemble aux savoirs les plus experts paraît aujourd'hui s'éloigner de plus en
plus. Et de fait, on voit maintenant s'officialiser sur le terrain l'étrange
logique d'une école à deux vitesses : aux enfants issus de milieux défavorisés,
il ne restera que les savoirs de base, la police de leur comportement ; à tous
les autres et à tous ceux qui pourront échapper à leur secteur, s'ouvre la voie
des « compléments d'école » : officines de cours particuliers, apprentissage
par Internet, séjour linguistiques, mini-schools, cours de théâtre privés, etc.
Les vieilles
recettes marchent toujours : de même que la lutte contre le chômage s'apparente
de plus en plus à la lutte contre les chômeurs et que la lutte contre les
problèmes de la jeunesse devient la lutte contre les jeunes, la lutte contre
l'échec scolaire est en passe de devenir pour les élèves concernés, la lutte
contre leur accès à des savoirs forts et à une scolarité longue.
[1] Consultable
sur :
ftp://trf.education.gouv.fr/pub/edutel/actu/2006/apprendre_a_lire_circulaire.pdf
Laurent Ott,
éducateur et
enseignant
Association
INTERMEDES
http://fondation.intermedes.free.fr