Février 2008

Février 2008

INSTITUT DE FRANCE

Académie des Sciences Morales et Politiques

Fondation pour le Progrès en Education

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         Le Memorandum des réformes que prépare la Fondation s’ordonne à trois niveaux.

Le premier est intellectuel – puisque le rôle de l’école est, et reste avant, tout d’instruire. Il s’agit de savoir si les connaissances vues en classe sont bien assimilées ou au contraire, des savoirs incertains, ce qu’on pourrait appeler des demi-savoirs. C’est là qu’a résidée notre déception dans la dernière enquête PISA.

Le second ne porte pas sur les enseignements eux-mêmes, mais sur les circonstances qui entourent, par notre volonté et notre choix d’organisation, leur acquisition : la qualité de vie à l’école. Le progrès devra porter notamment sur l’aménagement du temps.

Le troisième est plus général. Ces améliorations (et peut-être d’autres) seraient très importantes, mais tout de même ponctuelles si l’on regarde les choses de haut, c’est-à-dire par rapport à ce que nous souhaitons pour ces dix années (au minimum) de formation et le plus gros budget de la nation. Notre but est évidemment la meilleure humanisation possible. Pour le dire autrement, cette réussite n’existera pas si l’on ne prend pas en compte la trilogie essentielle qu’est le corps, l’esprit et le cœur ; de ces trois aspects de la vie, aucun ne peut sans dommage être négligé, comme les observations éducatives le montrent depuis toujours (même si l’on en a rarement tenu compte dans le passé).

 

         Tout ceci part de constats négatifs, mais nous ne nous attarderons pas sur eux. Ils sont suffisamment connus. Il suffira de les rappeler et de sélectionner les plus dommageables – selon nous : c’est évidemment une question d’appréciation. Il en va de même des causes, qui pourront être évoquées et être aussi une occasion de divergence. Mais l’essentiel est de proposer des solutions palliatives autant que réalistes.

 

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Les Passages

 

Du Primaire au Secondaire

         Les grands changements qu’apporte le Secondaire ne devraient intervenir que sur des fondations solides, au moins quant aux compétences fondamentales. Or, on pratique trop souvent la « fuite en avant » tout au long de la scolarité, même si les élèves ne sont pas prêts.

         Pour l’entrée en Sixième, il n’existe pas d’alternative. Pour la Seconde, une majorité intègre le lycée général, donc avec la perspective d’études longues… qui se réalisent en effet (ou essayent) du fait d’un baccalauréat profondément modifié, ne remplissant plus son office de témoin de capacités futures.

         Dans ce schéma, deux passages sont spécialement importants : l’entrée en Sixième, l’accès à l’Enseignement Supérieur. Dans les deux cas, il s’agit de phénomènes fortement dénoncés en ce moment : d’une part « l’illettrisme », les 15% d’élèves quittant chaque année le CM2 sans posséder les fondamentaux [1]. Pour l’autre étape, c’est le baccalauréat tel qu’il est actuellement conçu et pratiqué qui porte la principale responsabilité. L’opinion a été dans les derniers mois alertée sur les problèmes de notre Enseignement Supérieur et surtout les déficiences des premiers cycles universitaires. Mais curieusement, presque personne n’a pris le problème à son début.

         Que faire ?

         D’une façon générale : le passage en classe supérieure ne doit en aucun cas être automatique. Ce serait se contenter d’apparences. Bien mesurer les acquis, éviter d’avancer sur des bases mal assurées avec l’insécurité qui en découle. C’est pourquoi, les transitions, souvent déstabilisatrices, doivent être l’objet d’adaptations attentives, ce qui amènera à revoir nos procédures actuelles. Il est indispensable que les étapes soient clairement marquées et que des paliers soient institués, ou réinstitués, permettant à tout apprenant de se situer. Ils sont actuellement très insuffisants.

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L’entrée en Sixième

 

         Les solutions nous paraissent être actuellement de deux sortes :

a.   La Sixième reste une classe de type Secondaire sans modification (et même de type « lycée » comme tout le Secondaire). Faut-il alors garder les élèves qui ne sont pas mûrs un an de plus en Primaire en lui rendant la durée de six ans qu’il avait autrefois ? Le Cours Supérieur, de 11 à 12 ans, était alors un utile affermissement des notions engrangées pendant les années précédentes (à ne pas confondre avec la classe de fin d’études). Cette première solution suppose que la prolongation ne soit pas un redoublement, mais un cours différent et enrichissant, utilisant des pédagogies diverses. Un projet sera soumis sur ce point. Et qu’il vaut mieux entrer au Collège un an plus tard que mal préparé.

b.  La Sixième est aménagée, ce qui est envisagé actuellement, avec des espaces de révisions et un plus petit nombre d’enseignants. La « bivalence », souvent mal comprise, fait partie de ce dispositif. Nous notons avec amusement qu’elle est largement rejetée dans son principe alors qu’elle a toujours existé sans aucune objection pour Histoire - Géographie, Physique – Chimie, et même Français – Latin – Grec.

 

Si les deux types de solutions sont mis en œuvre à la fois dans un secteur donné, une personnalisation accrue devrait permettre d’adopter celle qui convient. L’essentiel est que chacun soit à sa place, s’y sente bien et progresse.

 

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Lycée

 

         Pour la fin de Troisième, le problème est différent et touche moins l’acquisition réussie ou non des savoirs : le Brevet des Collèges est là pour cela, afin de le certifier pour les intéressés et la société.

         Les professeurs savent quels sont les points forts ou faibles de leurs élèves. Mais les conséquences justes en sont-elles tirées dans l’optique de la réussite individuelle ? Non, car – c’est bien connu – tout se passe comme si la suite normale et seule vraiment valable était la Seconde Générale. Tous ceux qui sont orientés autrement le sont, dans le sentiment commun « à la baisse » et non « différemment ». L’usage qui est fait couramment du mot orientation est déplorable. L’orientation est chez nous déficiente à tout niveau, que ce soit par manque de personnel qualifié, ou parce que ce thème est chargé de dévalorisation. Le passage du Collège unique au Lycée général est donc le schéma le plus courant, avec pour résultat de grandes difficultés pour beaucoup, élèves et enseignants.

         Que faire ?

a.        Maintenir toutes les options ouvertes et égales en dignité par une orientation sans a priori, bien documentée et acceptée. Après 16 ans, il y a quatre possibilités et non pas une, les autres étant proposées par défaut.

b.       Chaque étape étant considérée actuellement comme le prélude à une suivante, il n’y a pas de pause salutaire permettant à l’intéressé de faire le point et peut-être de commencer à préciser un projet. Cette pause qui pourrait se produire à divers moments de notre très longue scolarité n’est pas dans nos mœurs. Peut-être celles-ci sont elles trop académiques, voyant la poursuite d’études abstraites comme le souverain bien. La perspective de la formation continue devrait faire qu’en principe tout soit toujours possible et qu’il ne soit pas nécessaire ni même favorable de se forcer à accomplir un supplément d’études initiales alors qu’on y est peut-être pas prêt.

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Enseignement Supérieur

 

         L’Enseignement Supérieur, pour la plupart des étudiants, est constitué de deux phases, la première consacrée à l’acquisition d’une culture spécialisée (chimie, anglais, géographie, etc. ), la seconde l’appliquant à l’obtention d’une qualification professionnelle. C’est la première phase qui est insatisfaisante, à cause de sa diversité, de son opacité et des inégalités qu’elle génère : on peut y accéder après sélection ou non, être fortement encadré ou non, avoir à régler pour sa scolarité des sommes relativement importantes ou au contraire symboliques. Ce système complexe et évidemment élitiste ne permet pourtant pas à la France de figurer en bonne place pour la recherche. Et ce qui compte pour le plus grand nombre, l’aptitude à obtenir un emploi, n’est pas non plus assurée.

         Que faire ?

         Les mesures à prendre sont déjà en cours : par exemple par le regroupement des établissements ainsi qu’un début d’orientation, ce qui laissait gravement à désirer. Mais il reste à assurer l’équité des études post-baccalauréat. Et d’abord à régler le niveau de l’accès, c’est-à-dire le baccalauréat lui-même.

         Il faut diversifier la vérification qui a lieu en fin de Lycée. Elle devrait être d’une part tournée vers le passé de l’élève, de l’autre vers l’avenir de l’étudiant. Quel que soit le nom qu’on lui donne, il sera nécessaire d’instituer pour le Lycée une certification des acquis à l’image de ce qu’est le Brevet pour le Collège. On peut penser qu’une dose assez importante de contrôle continu devra intervenir. Et d’autre part, il y aura le baccalauréat actuel, qui sera débarrassé de sa fonction regardant le passé.

 


         Pour préciser ce qui précède, nous estimons que l’Enseignement Supérieur souffre de deux graves difficultés.

1.  L’une procède, comme ce qui a été signalé au niveau précédent, d’un accès trop peu rigoureux, une glissade vers le haut. On peut affirmer sans crainte que la crise de l’Université vient d’abord de là : une entrée aux conditions trop peu déterminées. Et que ceci provient en grande partie de la double fonction de l’examen qui termine le Secondaire, le vénérable baccalauréat.

D’une part, on peut arrêter là les études théoriques et il sert alors à certifier, comme le Brevet des Collèges antérieurement, qu’une étape a été franchie de façon suffisante. Il prouve la bonne fin des études secondaires. Mais il est censé annoncer aussi en même temps que l’élève dispose des aptitudes à poursuivre avec fruit des études en grande partie abstraites. Il signifie qu’on a le droit d’accéder à l’enseignement supérieur. Il devrait aussi signifier qu’on est capable de le suivre.

Ce double rôle du baccalauréat, qu’on ne souligne pas assez, est la première cause de l’important taux d’échec que l’on constate dans les débuts à l’Université. (Ajoutons, car cela mérite aussi d’être souligné, que l’on a non seulement le droit d’y entrer, mais de s’inscrire dans n’importe quel département… ainsi que de ne pas travailler.)

Il existe une disparité vraiment trop grande entre la minorité laborieuse, motivée, guidée et ceux qu’un baccalauréat relativement dévalorisé, ne filtrant pas suffisamment, laisse tenter leur chance en trop grand nombre (et par conséquent, sans bourses suffisantes). Il n’est pas trop sévère de parler d’un gâchis de bonnes volontés et d’argent. Cette situation résulte en partie de l’Histoire mais aussi du respect exacerbé d’une loi plus que centenaire jamais révisée.

 

 

 

 

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S. Marandon

 

 

 

 

 

        



[1] Il ne s’agit pas de dire qu’il est anormal que ce qui a été vu jusqu’au CM2 ne soit pas assimilé par tous. Nous pensons au contraire que quitter la sécurité du Primaire à 11 ans peut légitimement être difficile pour certains.

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