A N A M N E S E
SORTIE DES ARTISTES

Pour commencer, j’aime cet exemple d’Alban qui, dans le premier jour de sa venue au monde a besoin de se sentir serré dans des linges pour être sécurisé. Tout comme ces psychotiques qui ressentent, semble t’il, une telle angoisse de morcellement qu’un enveloppement de linge, d’affection, de paroles peut leur venir en aide.

 

Alban, à son retour de maternité,  ne pût supporter l’espace de son petit lit d’enfant. Il lui fallu pendant un certain temps, être serré dans une nacelle, sentir les contours, l’environnement étant trop vaste.

Dans ces deux exemples, il question d’être contenu, entouré et protégé.

 

Caroline Eliacheff dans son livre «  A corps et à cris «, écrit : » La naissance est maintenant considérée par les néo- natalogistes comme  un déménagement écologique… »

 

Chacun est à même de savoir plus au moins précisément combien l’adaptation au monde qui nous entoure suit une progression qui, même si elle est singulière à chacun, se développe selon des repères que des chercheurs ont rendus lisibles.

 

Que peut il en être de ce besoin de contenance et de sécurité pour un enfant de deux ans, au mieux du pire, deux ans et demi, projeté dans une classe de vingt ou trente enfants ?

Lorsque tous les enfants de la classe ont en dessous de trois ans on la nomme parfois «  toute petite section » ou  « classe des bébés ». Dans d’autres cas ces  Bébés  vivent en mixité avec des plus grands qui ont ou auront trois ans dans l’année civile révolue !!

Nombre de chercheurs ont dénoncé les dangers de cette scolarisation précoce et j’insiste sur ce terme de scolarisation qui est dans le contexte actuel la clef de bien des dangers.

 

J’aimerai quant à moi y mettre ma pierre. Voici un extrait d’un manuscrit, genre «  Coup de gueule », en forme de lettre à un ancien élève devenu père.

 

« A l'école maternelle il fut question d'Orientation puis de Programme. Si l'orientation peut faire la part belle à la création et aux aménagements sensibles, le mot de « programme » peut sembler imposer. Nombre d'enseignants s'en parent comme d'une armure ou s'en servent comme d'une arme. Ainsi en maternelle on peut s'entendre répondre: "c'est le programme " comme fin de non recevoir sur des pratiques inadaptées.

 

Demandez le programme ! Pas trop cher il est vrai, presque en tête de gondole des magasins, aux moments des rentrées, bien en vue, près des caisses, tout comme les paquets de chewing-gum autrement dit gommes à mâcher.

Mastiquons, mastiquons le dit programme anciennement nouveau. Quelques titres de chapitres invitent à en saisir l’esprit : « Vivre ensemble : en entrant à l’école maternelle, l’enfant découvre la vie en collectivité dans toute sa complexité il apprend à y trouver des repères et sa place Il constate que l’on peut s’aider, coopérer en vue d’un même objectif. L’équipe pédagogique doit à chaque enfant un accueil approprié et sans cesse renouvelé »

 

C’est bien, très bien ! Oui la vie en collectivité est complexe, encore plus pour un enfant encore bébé, de deux ans, que  l’on met à l’école « parce que, il est grand maintenant !» avec vingt, vingt-cinq, parfois trente enfants

Deux ans et demi, l’âge  des grands changements. Le langage et la maîtrise du corps se construisent, besoin de mouvements, besoin de jouer, de déplacer les objets. A cet âge l’enfant se perd entre réel et imaginaire, il cherche son JE dans sa dépendance à autrui.

 

Oui, il va être plongé dans la complexité, non seulement du monde dans lequel il est immergé mais dans celui bien plus vaste dont l’objectif principal est économique.

Les crèches coûtent trop cher aux collectivités locales et aux parents. Pas assez de places disponibles, l’école ne semblerait-elle pas en baisse d’effectifs ?

Voilà la bonne aubaine, évitons la fermeture des classes, les suppressions de postes, ouvrons l’école aux deux ans, c’est gratuit pour les parents, économique pour la commune, souvent douloureux pour les enfants.

 

 Ils sont beaux, jeunes, fiers et droits. Ils sentent bon l’argent. Lui fleure le cuir, celui de qualité. La veste est spacieuse, souple. D’elle émane un parfum sobre en accord avec ses escarpins grands luxe, son pull mohair et sa jupe en drap de laine bien coupée. Rien n’est laissé au hasard, l’ensemble est tenu avec cette souplesse qui rend naturelle l’élégance.

- Nous avons mangé notre pain blanc déclarent-ils avec regret.

La belle époque, celle du pain blanc, celle des télex, fax, taxi, restos,multi rendez-vous, téléphone, affaires, pubs, réunions, comptes courants dans le sens de la montée, pas de soucis, pas de soucis…

La deuxième époque, celle de l’autre pain 

- Bonjour Soucis comment t’appelles-tu ?

 Amandine.

-         Quel âge as-tu ?

-   Deux ans et demi

 Tu n’étais donc pas Soucis avant cet âge ?

- Avant ; c’était bien parce que j’allais à la crèche et les taties me prenaient toujours, même avec de la fièvre et des médicaments. J’y restais le tour du cadran comme elles disaient, papa et maman étaient contents de me coucher en arrivant à la maison.

      

Maintenant Soucis est rentrée à l’école maternelle, heureusement il y a la garderie du matin et du soir jusqu’à dix neuf heures et le mercredi le centre de loisirs. Ce lieu est d’ailleurs parfait, il offre nombre d’activités qui lui ouvrent l’esprit. Il est bon que l’enfant soit au contact des autres enfants, qu’il se socialise.

«  Il ne faut pas céder aux caprices des enfants, ils faut qu’ils s’endurcissent, se forment le caractère pour réussir dans la vie. »

 Amandine est bien campée pour son âge, elle a tout pour elle, déclarent parents et grand- parents.

 

Elle pleure souvent, Amandine, pour un rien, comme ils disent.

 

 

 

Le bébé que chaque ministère se « refile » est un vrai, de chair, d’esprit et d’âme, un petit être pris en otage par la loi du marché. Il y en a toujours pour argumenter les bienfaits « ces enfants pauvres culturellement ou étrangers profiteront d’un bain de langage évitant les exclusions futures … » Entendu ! Accueillons, accueillons ces enfants et offrons leur des conditions de vie dignes, un environnement respectueux de leurs besoins. Ainsi l’enfant pourra trouver des repères, voire une place. «  Coopérer en vue d’un même objectif » ça sera pour plus tard.

Il existe de ces lieux rares où les enseignants, professeurs d’école, abandonnent leurs savoirs savants pour apprendre un nouveau métier auquel ils n’ont en rien été préparés. Ils se tournent alors humblement vers les éducateurs, visitent les crèches, revisitent les livres qui abordent le développement de l’enfant, ses besoins, et tentent dans le meilleur des cas, avec une direction et une inspection académique bienveillante de faire en sorte que ces enfants aient les conditions les plus favorables pour grandir de la façon la plus harmonieuse, à leur rythme, dans un climat de sécurité.

Voilà, j’ai lâché le mot à la mode : la sécurité. Il fait recette, c’est le jack-pot, c’est sur lui qu’il faut parier.

Dans ces temps comme dans d’autres, il fait tandem avec la violence et chacun d’essayer de comprendre comment on en est arrivé là.

En plus des analyses et hypothèses que bon nombre d’érudits ont proposés, je te livre celle-ci, Denis : Imagine que l’on te propulse sur un territoire inconnu dont tu ne comprends qu’à demi la langue, tu es dans une foule dont les mouvements sont imprévisibles, le bruit t’envahit, ton regard se cogne sur d’autres regards perdus…

Des géants se déplacent, parfois crient, tu veux parler, demander pourquoi tu es là, pourquoi on t’a séparé de ceux que tu  aimes, est-ce que tu les reverras ? Toi et les autres, vous ne parlez pas, ou mal, personne ne vous comprends, te voilà bousculé, au sol, certains veulent prendre ta veste, celle a laquelle tu tiens  plus que tout. Se défendre, se battre pour sauver cette peau, c’est instinctif ou bien trop difficile, abandonner- tenter de trouver un refuge- où ?

Toi ou les autres faites pipi, vous avez peur, vous n’allez tout de même pas pleurer parce que vous êtes grands tout de même ! Votre pantalon est mouillé, vous avez froid, faim, il faut suivre le mouvement, prendre la veste de l’autre parce qu’il fait froid, fait froid…

 

 

 

Les bases de sécurité sont ébranlées, fragilisées. La violence exercée va inscrire ses programmes déclinables à volonté : Mal-être, inhibition, échec scolaire, trouble du comportement dont la liste se fructifie avec aisance. Ainsi l’économie faite à court terme avec l’entrée à l’école des enfants de deux ans, la concentration des écoles  " paquebot-entreprise " et autres bonheurs comptable positifs. Creusons le trou de la sécurité sociale puisqu’il faut financer les arrêts de maladie, rembourser les dépenses de la santé : orthophonistes, pédopsychiatres, psychotropes…Augmentons les effectifs de la police afin d’endiguer les flots de violence. Colmatons les fissures du barrage à coup d’emplâtre politique du moment. Car, que peut-on envisager hors mandat ?

 

Chacun y va de ses de roulements de tambour C’est une fête foraine, d’alpagueur, de chamboule tout. Les fanfares de la renommée clament sur les ondes que l’on a gagné, les pourcentages le prouvent, les lumières clignotent dans les villes. Vitrines des élus bien clinquantes, fleurs sur les places, aux frontons des mairies, numéro vert pour appeler monsieur le maire, vœux, petits fours, la galette, le père noël défile, distribution de bonbons, tout va bien, il fait froid, il fait tard, il fait fatigue, rentrons vite au chaud, si chaud il y a ! les enfants, les courses, les ondes, qu’est ce qu’elles disent ?

C’est terrible ! Combien de morts ? Demain, après demain, combien de mort ? Plus ? Moins ?

Les pauvres ! Il pousse des micros sur les trottoirs, filets à paroles furtives. Toi, comme presque moi, nous sommes proche, ça réchauffe, serrons nous tout près.

Ventre, loft, fusion, confusion, rien ne doit nous arriver. Se protéger, la sécurité avant tout.

Etrillons les responsables des virus, des cours gravillonnées qui arrachent les genoux de l’enfant. Sus aux salmonelles qui risquent de s’infiltrer dans le gâteau d’anniversaire que la maman aurait cuisiné avec Martha pour partager avec ses copains d’école !

 

Tout doit être conditionné, hygiénique, risque zéro, je paye mes impôts donc je dois être protégé, remboursé, indemnisé. L’enseignant doit avoir sous les yeux tous ses élèves, même dans leurs déplacements, devant, derrière, à droite, à gauche, Janus pivotant à trois cent quatre vingt degrés, vitesse à définir. Sécurité du faire-valoir, du bon papa politique de l’époque qui protège ses arrières et ses avancées. Mais derrière les vitrines, les lumières, les bateleurs de service, il y a l’enfant otage que l’on gave de savoirs, de sucreries, de machines, d’activités.

Et l’enfant tirelire explose, implose, ou devient une enveloppe pour naviguer au mieux dans un monde où l’apparence fait loi. Ainsi l’enfant aura gagné son adaptation et le monde des « enveloppes » se réjouira.

Extrait de « Sortie des artistes »  M Roy- Duquesne- actuellement inédit

 

Quel serait donc «  l’accueil approprié »  les conditions dignes à mettre en place, pour oser accueillir des enfants si jeunes ?

 

Que sont donc les besoins fondamentaux à respecter ? Et comment les faire respecter ?

 

 

(Ouverture à des témoignages d’exemples à suivre    et d’autres indignes…)

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