Pénaliser
l’absentéisme ?
L’élève
qui « sèche » l’école, du seul fait de ce comportement, ne porte tort
qu’à lui-même en refusant d’acquérir, par les savoirs, les outils de sa
liberté. Or, il est un principe fondamental du droit qui veut que nul ne puisse
être mis en cause pour un comportement qui ne porte tort, strictement, qu’à
lui-même. Ainsi, même s’il ne s’agit que d’une avancée récente dans notre
histoire, on ne punit plus le suicide ou sa tentative, acte le plus grave qu’un
individu puisse commettre à l’égard de lui-même ; il est donc absurde de
persister à punir des actes moins graves, dont l’absentéisme. Il ne peut y
avoir loi et application de la loi que lorsque mon comportement implique
autrui, la loi autorisant alors l’articulation des libertés.
D’autre
part, il est un autre principe en ce qui concerne la responsabilité des
parents, à savoir que, s’ils peuvent être conduits à assumer les conséquences
civiles d’un acte délictuel ou criminel commis par leur enfant mineur, ils n’en
subissent cependant pas les conséquences pénales : si un mineur commet un
délit ou un crime, ce ne sont pas les parents qui vont en prison ou paient
l’amende. Pour ce double motif, il est donc absurde de créer un délit (ou une
contravention) d’absentéisme, dont les parents auraient à subir les
conséquences pénales. Il faut également rappeler que si l’école est
obligatoire, les élèves ne sont cependant pas tenus à l’obligation de
résultats : nul ne va en prison du seul fait qu’il est resté analphabète,
ou se retrouve sans qualification après l’école.
Cependant,
la scolarité a un coût pour la collectivité : en 2001, en moyennes,
4 310 € par écolier, 6 910 € par collégien,
8 790 € par lycéen et 9 530 € pour un élève de lycée
professionnel. Si donc il est impossible de pénaliser l’absentéisme, en
revanche, il est possible d’en mesurer les conséquences « civiles »,
à savoir qu’en échange de ce don d’école que nos sociétés ont décidé de faire
aux enfants, la présence à l’école (assortie de l’obligation de moyens, c’est-à-dire
de s’efforcer d’y acquérir l’instruction sans pour autant être obligé à y
parvenir) est obligatoire. Il est donc tout à fait possible de
« responsabiliser » les parents (et leurs enfants) sans pour autant
les humilier : demander, en procédure civile et non pénale, et après
épuisement de tous les moyens de conciliation préalable, le remboursement
des sommes calculées d’après le coût de la scolarité au prorata des absences
injustifiées ; pour un collégien, par exemple, cela représenterait
40 € environ par jour (qu’il est aussi possible de convertir en heures de
travail d’intérêt général). Sortir des logiques « pénales » est
évidemment nécessaire, ne serait-ce que pour éviter l’absurdité d’appliquer un
même quantum à des taux et des causes d’absence éventuellement très différents.
Tout
ceci, évidemment, ne règlera pas la question de l’absentéisme, mais peut
contribuer à en faire apparaître, une fois qu’on a renoncé aux facilités de la
pure et simple répression pénale, les véritables causes : nul doute qu’il
y a lieu ici de rapprocher les analyses produites lors d’un récent colloque du
Conseil National des Programmes sur l’ennui à l’école de cette question de
l’absence, c’est-à-dire du refus passif par certains élèves de ce don d’école
(ce refus peut aussi être actif comme on le voit par l’augmentation des faits
de violences dirigés directement contre l’institution et ses représentants). On
le sait, la réponse de fond à la question que posent les absentéistes est à la
fois pédagogique et institutionnelle : que se passe-t-il dans la classe
qui provoque la fuite ? Que se passe-t-il dans l’orientation qui provoque
démissions et, parfois, violences ? Programmes, rythmes scolaires,
méthodes pédagogiques, dispositifs d’orientation : peut-on continuer à
ignorer ces questions ? Ce n’est que lorsque l’école retrouve du sens pour
les enfants en déroute que l’on peut permettre un vrai retour à l’école, désiré
et non imposé par la coercition et les chantages. C’est possible :
dynamisme pédagogique des équipes éducatives, pertinence des projets
d’établissement eu égard aux populations concernées, articulation avec les
ressources locales, diversification des cursus et engagements proposés, autant
de facteurs qui diminuent considérablement absentéisme, dépressions et
violences… y compris chez les éducateurs !
Bernard
Defrance, professeur de philosophie,
vice-président
de la section française de Défense des Enfants International
PENALISER L’ABSENTEISME OU L’EVITER ?
L’ami
Bernard Defrance a raison d’attirer dans la Lettre
1-2003 l’attention sur les causes et sur le coût de l’absentéisme. L’idée de
rendre les parents pénalement responsables de cet absentéisme est évidemment
révoltante, risquant de plus d’aggraver les difficultés des familles,
difficultés qui sont pour une part à l’origine du phénomène que l’on veut
combattre.
Mais
je ne suivrai pas B.Defrance quand il propose de faire rembourser par les
parents le coût de ce que les enfants qui ont séché n’ont pas utilisé. Car ce
n’est pas l’école qui est obligatoire, mais l’instruction ; et on ne
voit pas en vertu de quel principe on sanctionnerait financièrement l’école
buissonnière, si ce n’est par le biais de l’examen ou du passage de classe (1).
De toutes façons ce système ne s’appliquerait pas à l’absentéisme des élèves
qui ne sont plus soumis à cette obligation d‘instruction, à moins d’imaginer de
leur faire signer un contrat explicite au moment de l’inscription au lycée. A
quel budget affecterait-on les sommes
ainsi recueillies ?
Certes,
la machine scolaire est dimensionnée (nombre de professeurs, superficie des
locaux, etc.) en fonction du nombre potentiel d’élèves, donc de jeunes d’un âge
donné. Cela ne suffit pas, me semble-t-il, à justifier l’idée d’un
« remboursement » : remboursement de quoi ? Imaginer
quelque chose comme des arrhes paraît bien hasardeux et compliqué. On peut
remarquer ici que la taille des classes, que beaucoup jugent, souvent à bon
droit, excessive, peut devenir, grâce à l’absentéisme, plus supportable.
Paradoxe intéressant.
J’ajoute
ceci : en 2001, le coût d’une année en université est de 6590 € par étudiant,
celui d’une année en classe préparatoire de
12910 €, pratiquement le double. Or il y a beaucoup moins d’absentéisme
en prépa qu’en fac ; sans doute parce l’organisation administrative n’est
pas la même, parce que les places sont rares, mais certainement aussi parce les
perspectives d’avenir immédiat ne sont pas ressenties de la même façon par les
étudiants et par les préparationnaires. Ce qui renvoie à une des dimensions du
sens de l’école pour les écoliers, du sens des études pour les étudiants, et au
rapport entre l’école et l’insertion dans la société.
Jacques
GEORGE
(1) Le chiffre de 40 €
correspond bien, en ordre de grandeur, au coût journalier (hors vacances et
congés) de la scolarité d’un collégien,
mais il est un peu fictif : une classe de 25 élèves inscrits dont un ou deux, voire davantage, sèchent
consomme autant de crédits qu’une classe de 25 élèves qui sont tous présents.
Par contre, on peut calculer le coût d’une minute de classe qui serait
« perdue » par suite d’un désordre quelconque : coût moyen
journalier /nombre d’heures / 60, le tout multiplié par le nombre
d’élèves dans la classe : c’est de l’ordre de 2,5 € ; s’il y a
un quart d’heure perdu, 37,5 €, pas loin de 250 F....Ce chiffre a valeur d’éducation civique, comme
lorsque la SNCF affiche que le coût de la fraude équivaut à tant d’escaliers
roulants ou d’ascenseurs, etc., mais pas plus.