NOUVEAUX PROGRAMMES

Ahurissant !

Décidément, sous Sarko 1er il convient d’être réactif pour ne pas être très vite dépassé : à chaque nouvelle journée, une nouvelle c… De la commémoration de la Shoah (et sous quelles formes !) au retour annoncé de la grammaire formelle, les futurs nouveaux programmes visent, ainsi que l’annonce explicitement et fièrement le président, le « retour aux fondamentaux » ! Un progrès.

Sur la forme, certains syndicats (SNUIPP) s’indignent de la « politique du secret » qui a caractérisé l’élaboration de ces nouveaux programmes, en rappelant qu’en 2002 une large consultation avait précédé la publication de ceux d’alors.

C’est, à notre sens, accorder beaucoup trop de crédit à « l’apparence démocratique » : en effet, suite à cette procédure, qu’est-ce qui a changé depuis 2002 dans les rapports sociaux et dans les conditions de réussite des enfants grâce à l’institution ?

On ne prend aucun risque à répondre : RIEN !

Et comment pourrait-il en être autrement ?

Ce serait oublier la fonction fondamentale et systémique de l’institution scolaire qui est de reproduire la division sociale : que ferions-nous d’une société où la plupart des enfants réussiraient par l’école et en viendraient -qui sait- à convoiter les « biens » culturels, symboliques et matériels des élites ?

Quant aux contenus des nouveaux programmes eux-mêmes, du moins ce qui semble nous menacer à quelques heures de leur présentation, nous pouvons sans crainte anticiper.

Le retour des disciplines formelles

La bonne vieille grammaire, la leçon d’orthographe, de vocabulaire, la conjugaison sont remises à l’honneur. Enfin ! crie la vieille garde.

A l’instar du linguiste officiel, Bentolila, tout fier d’expliquer que la langue écrite des œuvres littéraires n’est pas d’un bon usage à l’école. Il soutient que la plupart du temps, l’auteur, parce qu’il poursuit un projet de communication d’un message, fait subir à la langue certaines distorsions impropres à en faire un modèle d’enseignement. Selon lui, il vaut mieux avoir recours à de « véritables » exemples canoniques : on doit donc comprendre, et c’est ce qu’il suggère, que l’enseignement se fera sur la base d’exemples linguistiques fabriqués par les auteurs de manuels (comme lui). C’est le retour de ce que l’on ne connaît que trop bien : on réinvente la langue scolaire (en usage, méthode syllabique oblige, dans toutes les classes de CP de France) ! Langue qui n’a d’usage et de « sens » qu’à l’école (pour ceux du moins qui la comprennent). Langue morte, inutile, dont il faudra se débarrasser lorsqu’on devra se confronter à la langue écrite en situation, celle en usage dans les œuvres littéraires ou en milieu social.

Ensuite, il convient de mentionner que si l’on prend en considération la dimension historique des apprentissages, on doit admettre que l’enfant se construit dans un processus long, qui inclut son développement tant physiologique, psychologique que neurologique. Cette dernière remarque nous pousse à citer les travaux du psychologue Vigotsky qui a montré que, chez l’enfant, les apprentissages suivent le développement du cerveau lui-même, notamment sa capacité à produire des généralisations de savoirs déjà là, par la mise en place progressive de ses couches externes. Or, chez les enfants de l’école élémentaire, ces couches ne sont pas construites, il n’y a pas d’accès possibles à certaines conceptualisations : l’algèbre par exemple, mais aussi beaucoup des concepts abstraits constitutifs de la grammaire. Il semble par exemple tout à fait normal qu’un enfant, au sortir de l’école, ne sache reconnaître à coup sûr et accorder parfaitement le participe passé conjugué avec l’auxiliaire avoir. Et si certains paraissent y parvenir, il y a fort à parier que l’automatisation du processus soit le fruit d’un dispositif de dressage plus que d’apprentissage. Sur ce point toujours, n’oublions pas que l’enfant, à l’école, découvre les premiers usages de la langue écrite, et qu’il est absurde à ce stade là de lui demander de théoriser les éléments du langage qu’il découvre. Il ne peut pas faire les deux ! D’ailleurs, lui a-t-on demandé de théoriser la langue orale lorsqu’il a appris à parler ? Ou la locomotion lorsqu’il a appris à marcher ? Non et heureusement, sinon beaucoup d’entre nous se déplaceraient sur une caisse à roulettes propulsée par une paire de fers à repasser…

L’instruction civique et morale

Là encore, on croit au retour de Ferry (le Jules) : sa morale, sa patrie, sa soif de conquêtes, le besoin de formater les consciences, de contrôler l’autonomie de l’individu, de ne dispenser que des savoirs de base (ainsi le choix de l’alphabétisation : inféodation de la lecture à la vitesse de l’oralisation), etc.

En matière de citoyenneté, il nous paraît regrettable, mais non surprenant, que la conception officielle soit celle d’une instruction, que l’on ne parle que de l’objet qui doit être « enseigné » : les emblèmes de la république, la morale, la politesse, etc.

Peu importe si ces savoirs s’enseignent effectivement, ou s’ils se pratiquent, s’ils se vivent. Ou encore si ce n’est pas plutôt du côté de l’enfant que l’on doit chercher des adaptations de comportement, par rapport à ce qu’il vit dans son quotidien d’écolier, à sa manière de se comporter par et avec les autres, au statut qui lui est accordé par l’institution (ignare supposé ou apprenant), à sa capacité à utiliser les outils symboliques pour penser son monde et le transformer, etc.

L’expérience nous révèle que certains comportements ne se décrètent pas : on ne fait pas d’une école de banlieue difficile et violente un lieu paisible par simple imposition d’un contenu d’enseignement (même avec des moyens colossaux). La violence matérielle et visible propre à certains milieux n’est que la réponse à une violence symbolique invisible, beaucoup plus sournoise : celle qu’opère le pouvoir en imposant une culture et un savoir officiels et contrôlés, peu adaptés à la réalité et aux besoins des populations auxquelles ils s’adressent.

Nécessité de maintenir une domination et implacable logique de l’échec.

Ce qui restera, monsieur le président, pour longtemps encore, et un peu grâce à vous, le rôle de l’école que certains (comme vous) qualifient, cependant, de républicaine.

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