Les enjeux de l'écrit :

Les enjeux de l'écrit :

former de véritables lecteurs ou de médiocres déchiffreurs

 

Réponse à la circulaire du Ministre de l’Education Nationale, intitulée « Apprendre à lire », publiée au Bulletin Officiel du 12 janvier 2006.

M. Le Ministre de Robien décide d’interdire « les approches globales de la lecture » et « attend des maîtres qu’ils écartent résolument ces méthodes ». Il prétend que « déchiffrer les mots dans l’ordre constitue un savoir-faire indispensable » et rend obligatoire « l’apprentissage de la lecture par le décodage et l’identification des mots », ces étapes étant explicitement des préalables à une éventuelle et future compréhension, reléguée, elle, au moins au second rang (sinon plus loin !)

Du côté du pédagogique…

C’est à l’évidence un coup dur porté aux militants des mouvements d’éducation nouvelle, et en particulier à ceux de l’AFL qui tentent depuis plusieurs dizaines d’années de faire correspondre le plus possible les conditions d’un apprentissage (celui de la lecture) à la réalité de son exercice (le comportement du lecteur face à un écrit).

Pour être plus clair, l’observation d’un lecteur réel en train de lire révèle qu’il n’y a pas d’oralisation dans un acte de lecture, et que l’efficacité de celui-ci peut se mesurer à la compréhension de l’écrit, ou encore à une action accomplie grâce à lui, voire à une réaction violente, etc.

Si l’on accepte cette position théorique qui consiste à assimiler la lecture à la compréhension, à l’évidence, l’enseignement de la lecture sera alors celui de la compréhension.

Or, pour comprendre, il faut relier ce que l'on voit (le texte écrit) à toutes les connaissances dont notre cerveau dispose (connaissance du sujet, du fonctionnement des différents écrits, de ce que l'on a vécu et appris, etc.)

Et, si l’on veut établir un ratio approximatif entre ces deux éléments, on peut estimer que pour un acte de lecture réussi, 80% de culture préexistante autorisent une découverte de 20% d’inconnu.

Ce qui révèle que :

1-   l’apprentissage de la lecture ne saurait commencer au moment où sont utilisées les méthodes d’enseignement, mais qu’il a commencé bien avant, l’écrit étant présent dans la quasi totalité de notre vie sociale, familiale, professionnelle, etc., et qu’il se poursuit bien après la scolarité élémentaire (tant que nous construisons des savoirs nouveaux, nous progressons en lecture)

2-   la priorité doit être accordée aux activités d’enseignement visant la construction à la fois de la culture générale ainsi que celle de la culture de l’écrit (la connaissance des écrits fonctionnant en milieu social, des lieux d’écrits, des auteurs, illustrateurs, sans oublier celle du fonctionnement même de l’acte de lire, etc.)

3-   l’enseignement des techniques de lecture (les méthodes) devient second par rapport à celui ci-dessus et ne revêt certainement pas l’importance que semble lui accorder le Ministre dans le texte cité. Chaque enseignant est capable de choisir la méthode à laquelle il doit avoir recours pour faire en sorte que les enfants accomplissent l’apprentissage de la langue écrite à l’intérieur d’un cursus scolaire qui ne doit surtout pas être ramené à la seule classe de CP ou au cycle 2, mais qui doit être conçu par rapport au développement neurologique et psychologique des enfants, c’est-à-dire, au minimum, sur une période de vie allant de la maternelle jusqu’à la fin du collège.

Du côté du politique…

Nous observons à nouveau le lien qui existe entre la droitisation d’un régime politique et les conditions faites à l’exercice de la lecture dans un corps social. Depuis longtemps les dirigeants de tout poil ont perçu tout l’intérêt qu’il y avait à contrôler les pratiques de lecture (et d’écriture !) des citoyens : les autodafés, les conditions d’accès aux écrits, celles d’exercice de la presse, la liberté surveillée accordée aux artistes, aux publications contestataires, etc., sont autant d’exemples qui le démontrent.

D’ailleurs l’exemple français de mise en place de l’enseignement de la lecture par l’école de Jules Ferry est un révélateur de sa propre réussite politique : Ferry voulait « clore l’ère des révolutions ». Il y est brillamment parvenu. En liant la compréhension des écrits à leur oralisation par l'utilisation des méthodes syllabiques, on  peut limiter l'accès des citoyens aux écrits les plus simples (consignes et ordres écrits, petites nouvelles, etc.) qui pourront être déchiffrés - péniblement parfois -, en même temps qu'on les exclut de la lecture véritable qu'exige la compréhension des textes complexes, et en les privant ainsi de la réflexion qu'ils suscitent.

Le mambo du démago…

Il nous aurait été difficile d’imaginer qu’un jour un Ministre de l’Education puisse se rendre aussi dangereux et ridicule (de gesticulations télévisuelles) dans l’exercice de sa mission. Seuls des intérêts immédiats et démago­giques, liés aux ambitions électoralistes d’un gouvernement (qui, en plus du verrou qu’il contribue à pérenniser, recherche également, en l’espèce, l’assentiment de parents et d’enseignants déboussolés par la désinformation), permettent d’en comprendre et d’en accepter la triste réalité…

 

                                                        Pierre Badiou et Dominique Vachelard

                                               Association Française pour la Lecture (A.F.L) Groupe local 43

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