RATTRAPAGE
SCOLAIRE PENDANT LES VACANCES
Plus démago…
Tu meurs !
C’est
fait. Le dispositif de « rattrapage » pendant les vacances scolaires
pour les enfants en difficulté se met en place… Enfin !
Et,
selon ses dires, si Jules Ferry a été le ministre de la scolarité obligatoire,
l’actuel ministre –Xavier Darcos- sera celui de la « réussite obligatoire » (Rien que ça !)
Pourtant,
les citoyens-électeurs, informés de la volonté politique du présent
gouvernement de faire des économies dans la fonction publique, pourraient s’étonner
du caractère visiblement paradoxal de telles annonces, mais la puissance des
média ainsi que le caractère hautement démagogique du processus mis en place interdisent
probablement à beaucoup d’entre eux ce recul, pourtant nécessaire…
Logique
de l’ultralibéralisme ambiant, local et mondial. Un système de formation fondée
sur une conception bancaire[1] de
l’éducation –transmission unilinéaire et contrôlée d’un capital-savoir depuis le détenteur vers des récepteurs- pourrait-il
fonctionner à l’encontre des principes qui fondent l’économie de marché[2] ?
Valeur,
rentabilité, concurrence, profit, prévisions, objectifs, évaluation, et bien sûr,
rattrapage quantitatif (tant de journées supplémentaires –comme les heures du
même nom- pour combler les « déficits »), etc. sont les normes et les
outils de l’éducation « moderne ».
A
cette idéologie effrayante, nous osons proposer une alternative, celle de
l’éducation nouvelle…
Notre position
dans l’éducation nouvelle
Quelques
remarques éparses qui mettent en évidence les points où achoppent deux visions incompatibles
des problématiques d’éducation en raison de visions politiques différentes en
ce qui concerne le statut confié aux acteurs respectivement engagés dans le
procès éducatif.
Origine et définition de l’échec
scolaire
L’échec
scolaire massif[3] que produit notre système
d’enseignement a été suffisamment étudié par les sociologues au cours des
décennies précédentes pour que nous puissions affirmer sans crainte qu’il obéit
à une « commande sociale » opérée dans une logique qui lui est
supérieure, et dont il n’a aucunement la maîtrise : celle du pouvoir.
Autrement dit, la sélection qu’opère le
système scolaire sur demande implicite du politique, contrainte systémique incontournable
pour que le régime conserve ses équilibres, n’appartient pas à la logique
éducative !
Or,
si l’échec scolaire n’est pas une problématique éducative, ce n’est pas aux
enseignants à porter la culpabilité de cet échec, encore moins à eux à en
masquer les effets ! Il faut voir pourtant le volume qu’occupe, de façon
inéluctablement stérile -parce que hors du champ-, la préoccupation de l’échec
scolaire et de ses (soi-disant) remédiations dans les communications,
formations et informations internes à l’institution.
Cependant
la mesure annoncée sera très probablement aussi populaire qu’elle manque de
pertinence, et il est certain que le « rattrapage » proposé[4] sera
bien accueilli par des familles en désespérance, pragmatiquement conscientes
des difficultés, des échecs de leurs enfants, mais incapables de leur permettre
de construire les savoirs et les pratiques culturelles d’un milieu qui n’est
pas le leur.
Comble
de la démagogie. Situation de violence symbolique extrême où ce sont les
individus eux-mêmes qui sont demandeurs de la situation d’imposition qui
s’exerce sur eux[5] !
Le sujet comme méthode
Nul
pédagogue quelque peu expérimenté ne saurait défendre la mise en place d’une politique de soutien en faveur des
enfants en difficulté, dont on vient ci-dessus de rappeler la réalité du « handicap » :
ce ne sont pas à proprement parler les savoirs enseignés à l’école qui sont en
cause, mais les savoirs et pratiques culturelles conformistes d’une
« élite » soucieuse de permettre à ses enfants d’exercer avec le
maximum de profit leur « métier d’élève ».
Et
même l’individu le moins informé sur la question s’étonnerait de la mise en
place d’un projet où ce qui n’a pas fonctionné une fois (la méthode
d’enseignement) est précisément ce que l’on va appliquer à nouveau : « Tu n’aimes pas l’école, reprends-en donc un
petit bout ! »
C’est
probablement ce qui nous pousse, à l’AFL notamment, à proposer une alternative
à l’enseignement traditionnel. Là où il
y a production d’échec[6], changer de pédagogie !
(et même ailleurs si l’on veut, ou si l’on peut)
Concrètement,
passer d’une pédagogie centrée sur l’objet
d’enseignement (les savoirs,
que l’on découpe, que l’on organise, que l’on didactise à loisir, pour en faire
des objets sur lesquels on pourra faire des prévisions,
annoncer des objectifs comme s’il
s’agissait de vendre des palettes de soda ou des contrats d’assurance,
organiser des évaluations, prévoir
des remédiations, du soutien, du
rattrapage, etc.) à une démarche fondée sur
le sujet, sur l’enfant, l’apprenant considéré comme une personne active,
seule capable de construire les
savoirs, les techniques et les comportements qui manifesteront
l’accomplissement de certains apprentissages, pour peu que l’encadrement de cette démarche soit confiée à un enseignant
soucieux de donner une signification réelle (sociale) à ces mêmes
apprentissages.
L’apologie de la complexité
Des
points précédents découle une autre remarque : l’idéologie tenace qui
fonde le système d’enseignement au service du pouvoir procède, comme nous
l’avons déjà souligné, par un découpage du réel afin d’en extraire des éléments
simples qui pourront (soi-disant) être mieux compris par les élèves.
Il
suffit de prendre pour exemple l’enseignement obligatoire de la lecture par la
méthode syllabique, où l’unité de base est la lettre ! Totalement dénuée
de signification !
Comment
parler de sens en-dessous de l’unité minimale de compréhension qu’est le texte,
le message ?
On
doit prendre en considération ce refus du système de procéder à l’approche
directe de la complexité en
n’oubliant pas qu’une telle démarche pourrait produire des déséquilibres systémiques
en autorisant l’accès à de telles compétences à un grand nombre de citoyens.
On
retrouve la même cohérence réglementaire lorsqu’il a été décidé de mettre en
place un « socle commun de
compétences » devant être acquises par les élèves à l’issue d’un cycle
d’enseignement. On est sûr au moins qu’en visant la maîtrise des compétences
minimales, les savoirs experts resteront l’apanage d’une minorité !
L’évaluation des comportements
Le
dispositif de rattrapage inclut, dans ses prescriptions, la nécessaire,
sacro-sainte évaluation des compétences. Bien sûr ! Et c’est sur cette
base sûre et donc certaine que « l’enseignant
rattrapeur » appuiera ses actions de remédiation et évaluera également le
profit de ces dernières auprès des élèves qui lui auront été confiés.
Il
convient, pour adhérer à une telle démarche, d’avoir une foi, aveugle, sinon
borgne, en l’évaluation (la
docimologie, pour donner un peu de scienticité à l’opération). Or, dans tout le
temps passé dans l’institution à évaluer, (et ce compte serait intéressant à
produire), et en supposant que les outils soient pertinents et performants, ce
qui reste à prouver, qu’évalue-t-on en réalité ? La réponse : au
mieux, les effets sur les élèves d’un enseignement
programmé d’après des programmes officiels.
Introduisons
là deux limites indispensables. Tout d’abord ce sont, la plupart du temps, des compétences qui sont évaluées en regard d’un travail d’enseignement, et elles sont évaluées
comme telles. Jamais, ou rarement, comme l’adaptation et/ou l’évolution
constatée d’un comportement d’un
enfant dans sa vie sociale, citoyenne,
et à l’intérieur de celle-ci sa capacité à construire
des savoirs, des techniques, des démarches qu’il est capable de transférer dans les situations diverses
qui peuvent se présenter à lui.
Deuxième
limite, dans le cas où ce seraient vraiment des apprentissages que l’on
chercherait à évaluer : que peut-on évaluer chez un enfant ?
La
plupart du temps (pour rester optimiste) ce sont des compétences maîtrisées qui
sont évaluées : que sait faire cet élève, de manière autonome, dans une
situation de contrôle que lui propose l’enseignant ? C’est-à-dire que,
même si l’on parle parfois de compétences en cours d’acquisition (comment le
sait-on ?), ce sont celles dont la maîtrise est accomplie qui sont généralement
prises en compte. Trop rarement celles qui se situent dans sa zone proximale de développement[7],
c’est-à-dire qui sont en cours d’accomplissement, celles que l’enfant ne
réalise qu’avec l’aide d’un autre enfant, d’un adulte, d’un groupe, etc. (et
dont il aura la maîtrise dans un avenir de quelques semaines, quelques mois ou
même quelques années !)
C’est
oublier totalement la dimension historique des apprentissages : l’enfant
se construit au cours d’un processus génétique qui est aussi celui de son
développement physiologique, et neurologique ! Et il faut accepter qu’une
part importante de son développement échappe à tout « contrôle » de
l’institution ! Décevant, n’est-ce pas ?
En conclusion
Sans
proposer de bilan, ni de conclusion, il est aisé de (dé)montrer que notre
système éducatif, au service du pouvoir en place, permet à ce dernier de
légitimer à l’infini une sélection sociale qu’il paraît ne pas exercer. Pour
cela, il use de toutes les techniques qu’autorisent la connaissance
scientifique, la maîtrise et l’usage des outils de la communication, ainsi que
d’un autre redoutable outil dont il a toujours usé, la démagogie.
D’autant
plus que c’est la faible maîtrise des outils symboliques de manipulation et de
transformation de la réalité que sont la lecture et l’écriture qui rendent cet
outil encore plus efficace.
On
doit souligner encore que les média ont acquis au cours des récentes décennies
une efficacité telle que point n’est besoin aujourd’hui pour le pouvoir central
d’appuyer sa légitimé sur une autre institution (église, armée, etc.). Or, c’est
maintenant l’institution scolaire qui a un rôle premier dans ce processus de
domination, et cela, les dirigeants en sont parfaitement conscients, il suffit
de prendre en compte l’activisme important dont font preuve les différents
ministres qui se sont succédé à l’Education Nationale au cours des dernières
décennies. L’école reste l’outil de contrôle des véritables libertés citoyennes[8], et
non, ainsi que le serine le discours officiel, celui de la « transmission
intergénérationelle de la culture commune »…
Dominique VACHELARD
[1] Paolo FREIRE, Pédagogie des opprimés,
[2] Pierre BADIOU, Nous sommes des produits historiques, In Libro Veritas, 2007
[3] Rappelons que 80% des enfants de 6e ne maîtrisent la lecture qu’au niveau des compétences de base, et que la maîtrise des compétences remarquables n’est offerte qu’à moins de 20% d’entre eux ! Et que ces pourcentages ne sont que très faiblement affectés ensuite par la scolarité en collège, lycée, et même en enseignement supérieur !
[4] Il a été présenté par le Ministre lui-même comme un moyen de pallier les écarts culturels entre les catégories sociales !
[5] N’oublions pas que pour le pouvoir en place, il est impératif que l’école exerce son pouvoir de formation des consciences (formation au sens de formatage, évidemment). C’était là toute l’ambition de l’école de Jules Ferry : accorder la gratuité, la laïcité, d’accord ! Mais en contrepartie de l’obligation scolaire (celle qui dès 1914 conduira à la mort des millions de citoyens, résignés pour la plupart !!! Parce que tout juste alphabétisés, donc incapables de prendre du recul face à la propagande patriotique conduite par l’école)
[6] 80% d’échec en classe de 6e ! ça vaut peut-être le coup de s’interroger ?
[7] Lev S. VYGOTSKI, Pensée et Langage,
[8] A quoi sert la proclamation d’une liberté fondamentale comme celle de penser si le citoyen ne dispose pas des outils symboliques qui autorisent son réel usage ?