Six propositions pour une réflexion

Six propositions pour une réflexion

 

Sur l'écrit

 

1. Lire c'est comprendre. En conséquence, l'assertion souvent entendue : il sait lire mais il ne comprend pas ce qu'il lit, nous paraît absurde et par là inacceptable De plus, la compréhension d'un texte (unité minimale) ne s'arrête pas à sa surface (détails explicites) mais doit saisir tout l'implicite (ce que l'auteur ne dit pas mais que le texte suggère).

 

2. L'écrit est un langage particulier ‑ langage pour l’œil ‑ doté d'un code spécifique, et non la transcription d'un autre langage: l'oral. En conséquence, il n'y a pas lieu de" passer par l'oral " pour maîtriser l'écrit, les structures de chacun étant très différentes.

 

3. Lire/écrire, c'est utiliser les spécificités du langage écrit: organisation syntaxique rigoureuse, présence du texte sur un espace à deux dimensions, permanence de l'ensemble sur la page et temps renouvelé, possibilité de retour sur ce qui a déjà été exploré (lu/écrit), distanciation permise au lecteur et confrontation des points de vue, aujourd'hui utilisation des hypertextes et des liens... C'est aussi adapter ses stratégies aux différents types d'écrits (lectures plurielles).

 

4. Un processus interactif est mis en oeuvre dans l'acte de lire : le lecteur mobilise ses connaissances (conservées par son cerveau) et projette ce connu sur l'inconnu qui se présente sous ses yeux : le texte. Les éléments en sont reconnus/vérifiés par le " haut auquel revient la tâche de piloter l'acte lexique (interrogation, projet, stratégie...

 

5. Des stratégies particulières (ignorées du déchiffreur) confèrent à la lecture son efficience: lecture par larges empans (20 signes en moyenne), recherche d'indices pertinents pour les yeux, anticipation (formulation implicite d'hypothèses), vérification.

 

6. Acquérir des pratiques de lecteur passe également par la maîtrise de l'espace où s'entreposent les écrits, l'univers complexe des bibliothèques, des librairies. Il convient de savoir utiliser les indices présents bien qu'invisibles pour les yeux du profane: comment cet espace est‑il organisé ? comment s'orienter au sein de ces rayonnages gonflés de livres ? comment reconnaître les types d'ouvrages, les auteurs, les éditeurs et les collections ? que faire pour dénicher tel documentaire précis, saisir rapidement l'information désirée ? ou pour choisir un roman à son goût ?

 

 Six propositions pour une réflexion

 

sur l'apprentissage

 

1. L’appropriation des savoirs ne s'effectue pas de façon linéaire, " celui qui sait les transmettant à l'ignorant placé en situation passive d'écoute (conception " bancaire " de l'éducation).

 

2. On apprend en faisant : à nager en s'essayant dans l'eau, à rouler à bicyclette en pédalant sur un vélo... Tout apprentissage vise la construction d'un comportement au travers d'une activité conduite par l'apprenant lui‑même, activité qui correspond à ce qu'il veut réellement apprendre. On apprend à lire comme on apprend à parler, parce qu'on en a envie ou besoin, en étant placé dans des situations réelles: présence d'écrits véritables (complexes par nature), avec des intentions et des projets, par essais et erreurs suivies d'ajustements. C'est le tâtonnement expérimental qui proclame la validité des échecs en tant que sources de réflexion.

 

3. L’apprentissage est un acte global : il ne saurait se réduire à une progression linéaire par étapes prédéterminées découpant arbitrairement des tranches de savoir successives pour imposer chacune isolément à chaque apprenant. Tout apprentissage procède d'une démarche systémique dans laquelle l'exercice des comportements est premier, les moments de réflexion/théorisation/systématisation n'étant que seconds, bien qu'indispensables.

 

4. La vie d'un groupe hétérogène (apprenants/formateurs) instaure des relations horizontales, source d'interactions variées, amicales ou conflictuelles. Les situations ainsi créées constituent, dans leur complexité, des occasions uniques d'exercice pour divers apprentissages : collaboration dans les recherches, questionnement et aides réciproques, mise en commun et confrontation des savoirs, critiques argumentées, créations collectives...

 

5. Un statut positif est donné/reconnu à l'apprenant dont les savoirs et savoir‑faire antérieurs se voient explicités et mobilisés. Il est considéré comme étant «  capable de… »

 

6. Source de changements, tout apprentissage peut provoquer un recul, voire un refus, plus ou moins conscients chez certains qui craignent de perdre leur identité. Ce phénomène d'homéostasie est à prendre en compte pour aider l'apprenant à franchir cet obstacle en lui faisant comprendre que des éléments nouveaux peuvent prendre place dans une structure, modifier l'ensemble sans le détruire.

 

                                                                                         Pierre Badiou

                                                                                          Janvier 2003

 

 

 

 

 


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