ARGUMENT n° 23 juin 2001
LOFT STORY !
Ben oui, comme tout le monde, parlons-en, c'est dimanche et
il pleut !
Si vous ne regardez pas…"arrêt sur image", tous
les dimanches de 12h30 à 14h20 sur la 5 avec les supers pédagogues Daniel
Schneidermann et Alain Rémon, vous avez vraiment tort. Non seulement c'est sans
doute la meilleure émission de télé sur la télé, mais la meilleure tout court.
C'est ce que je pense et je suis d'accord.
Sur presque tous les sujets abordés, la parole est donnée à
une classe de collège et parfois même de cycle 3.
Il s'agit rarement d'une classe des beaux quartiers : le
rebeux et les blacks sont fréquemment à parité avec les desouches. Certes, ils
ont des profs à la hauteur, et ça réconcilie un peu avec l'espèce, mais la
maturité, la qualité d'expression des enfants est réellement confondante et
l'on peut se demander pourquoi une partie d'entre eux connaîtra quand même
l'échec scolaire !
Ce dimanche 10 juin, c'était une classe de 5ème
de Clichy et l'équipe d'arrêt sur image était sur place avec la prof (Arts et
audio-visuel, ah! tiens, c'était pas le prof de français, il devait avoir des
choses plus sérieuses à faire…). Loft story avait déjà fait l'objet d'émissions
et la classe s'était déjà exprimée avec passion sur Loana , Aziz et toute la
bande. Ils adoraient, et les banderilles de Schneidermann, les indignations de
Rémon ( comparant à l'expérimentation sur des rats) n'y pouvaient rien changer.
Certain(e)s expliquaient sans complexe avoir téléphoné pour éliminer tel ou
tel, et même qu'il "fallait attendre longtemps au bout du fil pour que
ça rapporte plus à l'émission". Parfaite conscience n'empêchant
pas la passion.
Ce dimanche donc, on faisait le point avec eux. Hors toute
influence moralisatrice, mais suite à une réflexion accompagnée visiblement
avec respect et sans complaisance, les enfants constataient eux-mêmes leur
baisse d'intérêt. Le travail de mise à distance s'opérait sous nos yeux
. Pour approfondir, Schneidermann leur a montré des interviews de
participants hollandais à Big Brother, satisfaits ou écoeurés. On a comparé.
Alain Rémon a pu cette fois refaire son numéro d'indignation (sincère) et cette
fois, le message passait de l'aveu même des plus passionnés. Ils n'avaient pas
été choqués par l'appel périodique à "l'élimination" mais ils
réalisaient maintenant l'hypocrisie de M6 proposant de "choisir"
entre deux cobayes sans pour autant changer l'écoeurante règle du jeu.
La prof a fait quelques commentaires. Elle a souligné
qu'elle avait bien sûr eu peur d'être accusée de trahir la profession et sa
mission de transmission du patrimoine culturel mais que (grâce à ces
discussions, dont nul n'était exclu, peut-on penser) et s'était rassurée :
l'émission lui avait donné l'occasion d'évoquer Sartre et Huis clos, et
d'amener ainsi les enfants (de 5ème
!) à s'interroger d'une sur le
comportement humain dans une amorce d'objectivation.
Elle mettait ainsi ces enfants, menacés "d'intelligence
pratique", sur la voie de la conceptualisation. (commentaire
personnel)
Elle a même appris des enfants, ce qu'elle ignorait,
qu'effectivement " le métissage
culturel" (en référence à une séquence repassée d'une émission précédente)
permet aujourd'hui de prendre certaines injures au second degré, que lorsque
dans le loft X dit à Aziz qu'il est "un sale Arabe", ce
n'est aux yeux des enfants pas forcément raciste. C'est ce qu'explique une
élève, nullement choquée quand ses copines l'appellent "la rebeuse".
Laquelle dit aussi que "son papa" avec qui elle regarde l'émission,
n'est pas d'accord, sous-entendu, il est d'une autre époque, et il est bon d'en
discuter avec lui.
Conclusion ? Faut-il
un dessin pour montrer que l'école "ouverte sur le monde"(1) ne fait
pas entrer le chaos, le bruit et la fureur du monde dans le sanctuaire du
savoir cher à ce viel Alain ( qui
aurait sans doute accepter d'en débattre) et à l'affligeant Finkielkraut (qui
n'en démordera jamais).
(1)On pourrait tirer les mêmes enseignements d'un débat passionné
accepté dans une classe de cycle 2 des écoles "ouvertes" de la
Villeneuve sur le thème des Pokémons…Linstite, réticente au départ, y a
beaucoup appris… La relation avec les enfants en a bénéficié - si besoin était.