ARGUMENT N° 30
novembre 2001
"STRATEGIES
DECOURAGEANTES"
Une thèse en préparation tente d'analyser les facteurs
favorables à l'innovation et les obstacles institutionnels. Un des chapitres
constitue un "essai de typologie des stratégies décourageantes de
l'Education Nationale".
Un cas de figure local en
constitue une illustration. Il concerne : - une école engagée dans l'innovation
et la recherche depuis 30 ans - une équipe particulièrement stable dans un
quartier pourtant sérieusement paupérisé - une administration incohérente qui
peut aussi bien déclarer :"Puisse cette action dynamique et féconde se
poursuivre au profit des élèves et de l'évolution de notre système éducatif
" (M.J-M Laureau, ancien
Inspecteur d'Académie) que s'acharner à
faire disparaître les nombreuses avancées qui justifient ce jugement élogieux (l'Inspecteur actuel, en poste depuis dix ans). Cet acharnement conduit l'équipe à demander une "contre-inspection". Les deux
inspecteurs désignés par l'Académie adoptent une attitude ouverte. Ils
s'efforcent d'analyser objectivement le travail en référence au projet poursuivi (et agréé). Ils constatent au
sujet de ce projet les résultats obtenus par l'équipe :
"L'insertion dans le
quartier relève d'un choix articulé d'une part sur le principe de coéducation
(enseignants et parents), d'autre part sur la volonté de préparer les enfants à
la citoyenneté. On peut avancer que c'est sur ce terrain que se remarque la
plus grande réussite de l'équipe enseignante : le visiteur est frappé par le
climat serein qui règne dans l'école et par la réelle responsabilisation des
élèves (…)Globalement, on constate que l'école est relativement préservée des
tensions qui règnent à l'extérieur (mort violente d'un jeune de la cité,
incendie du gymnase…) non pas que ces tensions soient niées à l'intérieur de
l'école, mais au contraire parce qu'elles sont dites et discutées et que la
confiance établie entre les enseignants et la population est rarement remise en
question (…) Les élèves sont le plus souvent sollicités comme des personnes et
leurs propos écoutés et pris au sérieux sans démagogie".
La description de
l'organisation pédagogique visant l'accès à l'écrit débute par :"
la BCD est un équipement central dans l'école" et se termine
par :"la littérature jeunesse est bien prise en compte et
réellement promue dans l'école auprès des élèves et de leurs familles".
Parmi les rapports individuels,
celui de Madame… porte la "Conclusion générale : Mm...
conduit sa classe avec dynamisme et a su instaurer des rapports de confiance et
de respect mutuel. Il faut souligner son engagement fort sur des principes
éducatifs bien orientés (construction de l'autonomie, exercice de
responsabilités, entraide et coopération)…Concernant la lecture :
"Mme…conduit les activités avec aisance : consignes claires, attitude
bienveillante et stimulante (…) L'atmosphère de la classe est détendue, les
élèves y sont à l'aise et s'expriment volontiers ; on a pu observer des moments
de forte motivation et des comportements autonomes qui sont à l'évidence
habituels…
Pour toute personne
connaissant les réalités du quartier, la forte proportion d'enfants issus de
l'immigration ou/et de familles chaotiques, la tension résultant de certains
actes violents, cette contre inspection constitue une reconnaissance du
travail entrepris. Malheureusement, l'institution continue de faire jouer
aux inspecteurs un rôle de juges omniscients -ce qu'ils ne peuvent être- alors
qu'ils devraient être des personnes- ressources, mieux encore des membres
précieux de recherches-actions (cf : l'Argument N° 10 où l'on imagine échanger
le nom "d'inspecteur" contre celui "d'incitateur
pédagogique").
De ce fait, les rapports
comportent les inévitables réserves : mais aussi(on)
constate un écart entre les intentions affichées et la réalité de la
classe"… mais… " une analyse approfondie des acquis et des lacunes (…) est
indispensable… mais… "Cette
séance pourrait facilement être améliorée à condition : de revoir (…) etc…Ces remarques, souvent
fondées, qui mériteraient d'être travaillées dans un rapport de collaboration
(où l'on verrait que "c'est plus facile à dire qu'à faire") sont
reçues comme le "peut mieux faire " sur la copie d'un élève, comme un
jugement difficilement
supportable pour des adultes responsables et particulièrement engagés.
De plus, l'institution peut difficilement supporter un désaveu trop
criant d'un membre de la hiérarchie. La conséquence la plus déplorable concerne
Madame…, pilier de l'équipe (depuis 25 ans), dont on reconnaît les
qualités et qui traîne cependant une note inférieure à la moyenne. Elle bénéficiera d'un demi-point supplémentaire
! Pourvue d'une maîtrise de lettre, elle partira l'an prochain à la retraite
sans avoir atteint le grade de "professeur des écoles" . " Stratégie décourageante", bien peu favorable au développement de
"l'innovation"souhaitée en haut lieu.