.ARGUMENT N° 34   Avril 02

 

RAISONS D’ETRE D’UN BOUC EMISSAIRE

 

2002  Préface des “ nouveaux programmes ” : “… on sait par exemple, depuis longtemps que la fameuse méthode globale d’apprentissage de la lecture a eu des conséquences catastrophiques… ”

Enfin, un ministre qui dit ce que tout le monde sait et qu’on nous cache pour des raisons inavouables.

S’agit-il de la catastrophe que notre élite intellectuelle et “ républicaine ”, de Finkielkraut à Sallenave, nous décrit depuis des années ? Ou plus sérieusement, d’une situation réellement préoccupante : importance de l’illettrisme,  compétences de élèves très insuffisantes pour bénéficier pleinement de l’enseignement du collège, dégradation  croissante de l’orthographe,  étudiants qui ne lisent pas, écrivent mal et rendent des copies constellées de fautes ?

On croit tenir cette coupable que la rumeur  soupçonne depuis  70 ans et plus, hélas, le ministre poursuit “ …même si elle était très rarement utilisée…. ”

 Le ministre (qui veut avoir la paix, laisser des traces de son passage ?) ajoute “ …personne ne l’avait pour autant interdite. Les nouveaux programmes l’écartent résolument ” .

Un bouc émissaire  bien familier va nous manquer.

 

Eléments pour une réflexion un peu plus rationnelle.

Les historiens relèvent qu’au cours des siècles, certains pédagogues misant sur l’intelligence, ont imaginé intéresser l’enfant par des mots chargés de sens plutôt que de le dresser à combiner les lettres. Le plus cohérent fut sans doute Ovide Decroly, médecin et psychologue, qui au début du XXème siècle, a créé une école basée non plus sur la répétition et le par cœur mais, en tous domaines, sur l’intérêt et la curiosité. Dans cet esprit,  l’apprentissage de la lecture doit se faire à partir d’écrits porteurs de sens, grâce auxquels les enfants accumulent “ un capital ” de mots reconnus “ globalement ” grâce à leur “ gréement ” (gestat). A partir de ce capital (une centaine de mots), l’enseignant encourage les observations des enfants (rapprochement des graphies, des prononciations etc…) pour qu’il découvrent les lois de la “ combinatoire ” des lettres (et leurs  très nombreuses exceptions) qu’ils procèdent donc à l’analyse de ce capital, à des extensions et des généralisations. La méthode globale est dite de ce fait “ analytique ” alors que la méthode traditionnelle qui part du simple, la lettre, pour aller au complexe, la syllabe, le mot, est dite  “ synthétique ”. L’enseignant  transmet  les lois de la combinatoire , le fameux “ B.A. =BA.

 

La bataille des méthodes faisant rage ,très sagement, en 1923, les Instructions Officielles estiment que c’est à l’instituteur de choisir sa méthode et que seuls les résultats pourront les départager. L’institution étant ce qu’elle est, nulle étude systématique découlant de ces “ I.O. ” n’est mise en place.

C’est en 1964 qu’un directeur de la recherche pédagogique, Roger Gal, agacé par cette incohérence, a voulu faire une étude comparative... et y a renoncé, faute de trouver suffisamment d’enseignants utilisant cette méthode !

La méthode synthétique “ Boesher ” (pi..pe, pa .pa pa,  pa ,pe, pi, po, pu)  a dominé le marché très longtemps, puis, ce sont les “ méthode mixtes ”, à “ point de départ global ” sensées intéresser les enfants (“ la mule est dans le pré ”) qui se sont imposées. Quelques éléments de linguistique permettent l’édition de manuels “ modernes ” sans changer le postulat : la prononciation (“ l’oralisation ”) doit précéder la compréhension. En conséquence, on décrète dyslexique tout enfant qui rencontre des difficultés dans la discrimination des syllabes (alors qu’il sait parler). Les orthophonistes (qui ont leur raison d’être concernant la langue orale) deviennent les spécialistes de la lecture au point que des inspecteurs sont invités, dans certaines académies, à assister à leurs conférences !

 

L’Argument N° 9 s’efforce de montrer que le véritable problème ne se pose pas en terme de “ méthodes ”, mais de “ démocratisation de la langue écrite ”. Il semble néanmoins opportun d’analyser ici ce qui se joue dans cette querelle centenaire.

Quand on se propose de partir d’écrits porteurs de sens (“ fonctionnels ” car liés aux intérêts des enfants), d’accumuler les constats, de constituer des collections, d’accueillir et organiser les observations, de faire découvrir les lois, les apprentissages s’exercent sur un vécu, l’enfant est “ au centre ” . La démarche relève de la construction des savoirs, et tout parent est en mesure de comprendre qu’elle est comparable à la démarche “ naturelle ” de l’enfant découvrant le fonctionnement de la langue à partir de sa complexité et grâce aux échanges avec son entourage.

Quand on va du simple au complexe , d’une manière “ progressive ”, à  partir (ou non), d’un écrit appauvri, figé, faussement intéressant,  l’enseignement  est au centre et la démarche relève de la transmission du savoir.

Dans un cas l’adulte est un guide, dans l’autre, il est un “ maître ” et c’est tout le problème de la relation humaine qui se trouve posé. Le problème de la domination et du pouvoir. Un problème politique.

 

On se trouve au cœur du procès fait “ aux pédagogues ”, boucs émissaires d’un système en faillite.

 

GLOBALE COMPLOT

 

Il y a le complot pathétique : l’école républicaine qu’on assassine (tout fout le camp), le complot objectif : la marchandisation de l’éducation (la loi du marché), et le complot horribilis,  (il n’y a pas de fumée sans feu).

Parlons de ce dernier, car nombre de parents, d’enseignants peuvent le certifier : il ont senti la fumée, la preuve, ils ont des voisins qui l’ont également sentie, et aujourd’hui, le ministre confirme qu’un de ses conseillers qui lui a donné les éléments de sa préface, l’aurait même perçue très distinctement :

 “ on sait par exemple, depuis longtemps que la fameuse méthode globale d’apprentissage de la lecture a eu des conséquences catastrophiques… ”

On pense évidemment à la catastrophe actuellement dénoncée (importance de l’illettrisme,  compétences de élèves très insuffisantes pour bénéficier pleinement de l’enseignement du collège, dégradation  croissante de l’orthographe,  étudiants qui ne lisent pas, écrivent mal et rendent des copies constellées de fautes.

L’ampleur de cette catastrophe résulte-t-elle d’un usage généralisé de l’abominable méthode ? Qu’en dit le ministre ? “ …même si elle était très rarement utilisée…. ” . La rumeur sur les méfaits de la méthode globale court depuis….1923 (date des Instructions Officielles qui autorisaient les instituteurs à choisir leur méthode). En 1964, Roger Gall, directeur de la recherche(INRDP) n’a pu trouver assez de praticiens pour effectuer une étude comparative.

Le ministre, qui veut avoir la paix et laisser des traces de son passage, ajoute “ …personne ne l’avait pour autant interdite. Les nouveaux programmes l’écartent résolument ” .

. On tient la coupable. Les langues se délient. Une lectrice de Télérama qui enseigne la lecture “ depuis 15 ans ” précise : “ La méthode globale, prônée par les réformistes et la hiérarchie de l’Education Nationale jusqu’au milieu des années 80 n’a réellement été appliquée que par une petite minorité d’enseignants. l’énorme majorité d’entre eux a résisté passivement, et avec beaucoup de bon sens , à des pressions hiérarchiques parfois très insistantes (…) c’est donc il y a 15 ans qu’il aurait été bienvenu de la dénoncer ”.  Même raisonnement boiteux : l’état des choses que l’on déplore ne peut résulter “ d’une très petite minorité ! Quel rôle a joué cette majorité d’héroïque résistants passifs ? Ajoutons que  jamais “ la hiérarchie ” n’a “ prôné la méthode globale ”, mais on peut quand même un peu mentir, c’est pour la bonne cause. Laquelle est claire : les ennemis sont les “ réformistes ”, forcément animés par  “ des présupposés plus idéologiques que scientifiques ” .

C’est la thèse soutenue par une éminente orthophoniste (interviewée par Télérama) dont le discours séduit : seul un tout petit nombre d’enfants sont réellement dyslexiques ;  les autres rangés sont les victimes d’une mauvaise pédagogie et de ses présupposés. Thèse qui rencontre un tel succès que des orthophonistes sont actuellement chargés de la formation des inspecteurs de l’éducation dans certaines académies !

 

Il est temps maintenant d’éclairer le lecteur sur les données réelles du problème.

 

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