ARGUMENT n° 36 Octobre 02

 

 

ARGUMENT  n° 36 Octobre 02 

 

“ DEVOIR DE RESERVE ”

L’armée a été longtemps appelée la “ grande muette ” parce que ses membres et ses cadres en particulier, devaient s’abstenir de toute prise de position publique. Il convenait de faire croire aux citoyens en sa force monolithique, sa résolution et ses stratégies invincibles.

La hiérarchie , celle de l’Éducation Nationale, croit actuellement nécessaire de souligner aux  responsables d’établissement qu’ils ont “ un devoir de réserve ” ….

Alors que son état est jugé de toute part alarmant, le système éducatif doit donner de lui une image rassurante, cacher ses faiblesses et  ses contradictions. Nous sommes en état de guerre : violence, absentéisme, critiques parentales,  polémiques politiques, (réelle) souffrance de celles et ceux qui sont au front. Ses agents doivent se considérer en état de mobilisation. Toute  entorse au “ devoir de réserve ” relèverait de la trahison.

Bien sûr, les agents de l’ennemi n’iront ni au trou, ni au poteau. Mais la note administrative jouera le rôle de l’infamante dégradation et le dossier administratif consignera la faute.

Les autres, la grande masse des agents disciplinés, ont spontanément “ l’esprit de corps ”, y compris les simples poilu(e)s. Les pratiques discutables et mêmes condamnables, sont souvent couvertes par la hiérarchie, ignorées par les chers collègues. Il sont de ce fait assez nombreux à partager l’idée qu’il faut, en effet,  serrer les rangs face aux difficultés qui s’accumulent, et face aux ennemis de l’intérieur. Leurs réflexes défensifs les rendent  perméables aux  patriotes nationalistes (“ Sauvons l’École ” etc.…)  et aux  “ républicains ” traditionalistes (de Finkielkraut à Chevènement) qui prônent un retour aux valeurs d’autrefois sous leur aspect le plus formel : discipline, effort, respect , mérite, excellence, sélection, au service de l’élitisme,  de la “ reproduction ”…et de l’exclusion . L’ordre moral refait surface (1). Même certains combattants de “ l’anti-mondialisation ”,  comme Nico Hirtt , se prononcent pour l’union sacrée. Dans l’intimité, ils critiquent sévèrement le système éducatif mais, avant tout attentifs aux menaces bien réelles de la société marchande, ils  estiment qu’ils faut prioritairement le défendre en dépit de ses graves défauts .

Les “ pédagogues ” fournissent les gros bataillons d’ennemis de l’intérieur et de traîtres. Ceux qui hors de leur classe ou de leur mouvement pédagogique se font entendre publiquement relèvent du conseil de guerre. Marie Danielle Pierrelée en résidence surveillée, Jean Foucambert à l’isolement complet et Philippe Meirieu au poteau d’exécution médiatique.

L’article de Davidenkoff dans LIBERATION (diffusé récemment) est là pour souligner que la chasse aux objecteurs de conscience  est ouverte. Les pamphlétaires bien pensants, défenseurs du “ Savoir ”, usent de toutes les armes, mensonges , manipulations, procès d’intention. Le FIGARO (normal !) et France Culture (qui offre déjà une tribune hebdomadaire à Finfielkraut) laissent Slama  reprendre avec verve les pires clichés pendant que le MONDE DIPLOMATIQUE (bizarre !)  ouvre ses colonnes à Maschino, bien pensant  “ de gauche ” que Davidenkoff met précisément dans son collimateur.

 

Pour en finir avec la parabole guerrière, rappelons la phrase de Clemenceau : “ la guerre est une chose  trop sérieuse pour être confiée à des militaires ” .

N’est-ce pas ce que nous voulons dire quand nous affirmons que “ l’éducation, c’est l’affaire de tous ” ?

Tous, y compris les enseignants qui doivent garder liberté de pensée et liberté de parole. Parce qu’ils sont des citoyens à part entière. Parce que la mission d’éducation (“ l’Education Nationale ”) qui leur est confiée exige précisément qu’ils soient des professionnels responsables, capables d’initiative, pourvus d’esprit critique et non des exécutants disciplinés.

 

(1) Être et avoir, film à succès, apporte, involontairement, sa contribution à sa restauration . Il met en scène un maître plein d’humanité …et qui formate les enfants de la plus tendre manière (lire  la décapante “ lettre de REVEIL ” de Georges Hervé )

 

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