L’armée a été longtemps appelée la “ grande
muette ” parce que ses membres et ses cadres en particulier, devaient
s’abstenir de toute prise de position publique. Il convenait de faire croire
aux citoyens en sa force monolithique, sa résolution et ses stratégies
invincibles.
La hiérarchie , celle de l’Éducation Nationale, croit
actuellement nécessaire de souligner aux
responsables d’établissement qu’ils ont “ un devoir de
réserve ” ….
Alors que son état est jugé de toute part alarmant, le
système éducatif doit donner de lui une image rassurante, cacher ses faiblesses
et ses contradictions. Nous sommes en
état de guerre : violence, absentéisme, critiques parentales, polémiques politiques, (réelle) souffrance
de celles et ceux qui sont au front. Ses agents doivent se considérer en
état de mobilisation. Toute
entorse au “ devoir de réserve ” relèverait de la trahison.
Bien sûr, les agents de l’ennemi n’iront ni au trou, ni au
poteau. Mais la note administrative jouera le rôle de l’infamante dégradation
et le dossier administratif consignera la faute.
Les autres, la grande masse des agents disciplinés, ont
spontanément “ l’esprit de corps ”, y compris les simples poilu(e)s.
Les pratiques discutables et mêmes condamnables, sont souvent couvertes par la
hiérarchie, ignorées par les chers collègues. Il sont de ce fait assez nombreux
à partager l’idée qu’il faut, en effet,
serrer les rangs face aux difficultés qui s’accumulent, et face
aux ennemis de l’intérieur. Leurs réflexes défensifs les rendent perméables aux patriotes nationalistes (“ Sauvons l’École ” etc.…) et aux “ républicains ”
traditionalistes (de Finkielkraut à Chevènement) qui prônent un retour aux
valeurs d’autrefois sous leur aspect le plus formel : discipline, effort,
respect , mérite, excellence, sélection, au service de l’élitisme, de la “ reproduction ”…et de
l’exclusion . L’ordre moral refait surface (1). Même
certains combattants de “ l’anti-mondialisation ”, comme Nico Hirtt , se prononcent pour l’union
sacrée. Dans l’intimité, ils critiquent sévèrement le système éducatif
mais, avant tout attentifs aux menaces bien réelles de la société marchande, ils estiment qu’ils faut prioritairement le
défendre en dépit de ses graves défauts .
Les “ pédagogues ” fournissent les gros bataillons
d’ennemis de l’intérieur et de traîtres. Ceux qui hors de leur classe ou
de leur mouvement pédagogique se font entendre publiquement relèvent du
conseil de guerre. Marie Danielle Pierrelée en résidence surveillée, Jean
Foucambert à l’isolement complet et Philippe Meirieu au poteau d’exécution
médiatique.
L’article de Davidenkoff dans LIBERATION (diffusé récemment)
est là pour souligner que la chasse aux objecteurs de conscience est ouverte. Les pamphlétaires bien
pensants, défenseurs du “ Savoir ”, usent de toutes les armes,
mensonges , manipulations, procès d’intention. Le FIGARO (normal !) et
France Culture (qui offre déjà une tribune hebdomadaire à Finfielkraut)
laissent Slama reprendre avec verve les
pires clichés pendant que le MONDE DIPLOMATIQUE (bizarre !) ouvre ses colonnes à Maschino, bien
pensant “ de gauche ” que
Davidenkoff met précisément dans son collimateur.
Pour en finir avec la parabole guerrière, rappelons la
phrase de Clemenceau : “ la guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée à des
militaires ” .
N’est-ce pas ce que nous voulons dire quand nous affirmons
que “ l’éducation, c’est l’affaire de tous ” ?
Tous, y compris les enseignants qui doivent garder liberté
de pensée et liberté de parole. Parce qu’ils sont des citoyens à part entière.
Parce que la mission d’éducation (“ l’Education Nationale ”) qui leur
est confiée exige précisément qu’ils soient des professionnels responsables,
capables d’initiative, pourvus d’esprit critique et non des exécutants
disciplinés.
(1) Être et avoir, film à succès, apporte, involontairement,
sa contribution à sa restauration . Il met en scène un maître plein d’humanité
…et qui formate les enfants de la plus tendre manière (lire la décapante “ lettre de
REVEIL ” de Georges Hervé )