L’interdiction de lire
Déchiffrer
mais surtout pas lire
Dans un article du n° 41 des Actes de lecture, Anne-Marie
Milon Oliveira, professeur à l’Université fédérale Fluminense de Rio de
Janeiro, décrit l’état de la lecture au Brésil, puis analyse les raisons qui,
selon elle, expliquent l’échec des « croisades » contre
l’analphabétisme.
Même si le Brésil n’est pas la France, ce texte n’en offre
pas moins un éclairage intéressant - et peu connu - du phénomène de la
non-lecture dans les pays dits développés, comme la France*.
Après avoir rejeté les multiples « fausses raisons » invoquées pour expliquer « un échec scolaire aussi massif »
et dont le rôle purement idéologique est de culpabiliser enfants, parents,
enseignants, A.M. Milon Oliveira rappelle les interdictions de lire plus ou
moins brutales, plus ou moins subtiles qui jalonnent l’histoire du Brésil.
Le résultat, aujourd’hui, est le « semi-analphabétisme » de la majorité des Brésiliens. Ce
qui conduit l’auteur à affirmer que « l’interdiction
de lire est le projet de toute une société », non seulement d’une
élite mais également de tous les dominés, persuadés qu’ils sont de la
légitimité de l’ordre établi, et le perpétuant.
L’école, en tant qu’appareil d’état, se voit évidemment
accusée au premier chef : « le
semi-analphabétisme » est « avant
tout, le résultat objectif de son action ». Il est alors vital de
s’interroger : « de quelle
façon s’y prend-elle pour qu’un enfant - qui se perçoit quand il y entre comme
détenteur de savoirs - se voit au bout de quelques temps comme
“ ignorant ”, “ incapable d’apprendre” ? »
Considérons les apprentissages du jeune enfant au sein de sa
famille : on peut noter qu’ils se font « progressivement,
par le tâtonnement expérimental qui accepte l’erreur comme faisant naturellement
partie de l’acquisition des connaissances ». Par exemple, l’enfant
apprend à parler en communiquant chaque jour, quand il en a besoin, avec ses proches.
Grâce à leur aide, il corrige petit à petit la prononciation défectueuse des
mots qu’il emploie. Mais aucune mère n’aurait l’idée d’interdire à son enfant
de parler avant de lui avoir enseigné
« didactiquement » les sons qu’il devra prononcer sans erreur !
On en vient alors, par comparaison, à considérer
l’apprentissage de l’écrit qui, lui, constitue pour bien des enfants un échec
cuisant. Comment se déroule-t-il ? Pour l’essentiel, c’est « un travail mécanique de séparation de
syllabes, d’assemblage de syllabes en mots, de mots en phrases dépourvues de
sens véritable et de phrases en textes creux, rédigés dans une langue qui
n’existe que dans les manuels scolaires. La copie, la lecture à voix haute et
la dictée sont, par excellence, les moyens de contrôle de ce processus ».
.Malgré le « recours
à des subterfuges pour rendre la pilule moins amère », ce « processus lent, méthodique, abstrait
(...) coupé de la vie réelle et de ses émotions » est dépourvu de sens
pour les enfants. « Or il n’existe
pas d’apprentissage possible en dehors du sens. » Force est de constater
que « l’école agit en opposition
avec l’expérience de la vie ». Et l’on est conduit à se demander
quelles raisons l’amènent « à ignorer les
pratiques d’apprentissage en usage dans la vie courante » pour emprunter
« des chemins contre nature ».
Les nécessités économiques d’un pays assez industrialisé
comme le Brésil - ou plus fortement comme la France - exigent que la population
sache déchiffrer un ordre, comprendre la consigne d’utilisation d’une machine,
lire les messages publicitaires, s’orienter dans une grande ville, etc. Mais il
est considéré comme inutile que tous les individus deviennent lecteurs, c’est à
dire « apprennent à se servir de
l’écrit pour exprimer avec autonomie leurs idées, s’affirmer en tant que sujets
dans la société ».
Ce serait d’ailleurs dangereux pour l’ordre établi :
vous imaginez si tous les citoyens avaient la possibilité et les moyens de
s’informer réellement aux sources les plus diverses, de réfléchir et d’exprimer
leur point de vue...
Pour éviter la multiplication d’un tel pouvoir, il faut « enseigner
aux enfants à lire sans leur permettre de lire véritablement ; à écrire
sans que jamais ils puissent s’apercevoir de la force d’expression de
l’écrit ». On maintiendra ainsi le « statu-quo » social en
formant « des déchiffreurs et des copistes, jamais des auteurs ».
Joli tour de passe-passe qui trompe parents et enfants sur la
marchandise : on croit savoir lire alors qu’on déchiffre plus ou moins
aisément. Et la plupart ne seront jamais lecteurs.
Cependant, souligne A.M. Milon Oliveira, les conséquences ne
sont pas égales pour tous les enfants. Ceux « des
milieux lecturisés réussissent généralement à survivre à une telle entreprise
de désarticulation. L’écrit est présent chez eux et il y revêt un sens tout à
fait clair ». Ils reçoivent des livres en cadeau, on leur lit et relit
des histoires, leur entourage utilise quotidiennement les écrits les plus dvers :
autant de situations variées qui leur apprennent à quoi sert l’écrit. « L’apprentissage mécanique des sons
vient alors se greffer sur cette expérience, et celle-ci lui donne un sens. Ces
enfants ont donc de grandes chances d’accéder à une lecture véritable. »
C’est tout à fait différent pour les enfants des milieux
populaires : dans leur famille, on lit peu et leur contact avec l’écrit,
dans la plupart des cas, est faible. Et surtout « son sens est rarement explicité par l’entourage ». Peu
initiés aux fonctions et usages de l’écrit en famille, ils ont « la plus grande difficulté à comprendre
la logique de ce qui leur est demandé à l’école ».
Selon l’auteur, pour briser le mécanisme de cette
interdiction de lire, « il ne suffit
pas de changer quelques méthodes, de rejeter les procédés mécaniques. C’est
toute l’optique de l’accès la lecture qui doit être changée ». Cet
accès exige « des contextes chargés
de sens ». Ce que n’offre pas le « faire
semblant » pratiqué par l’école traditionnelle. Il importe donc que,
dès le début, les élèves communiquent « pour
de bon » en utilisant toute la diversité des écrits véritables dans
des situations sociales variées.
Une évidence qui serait aisément perçue sans l’opposition
farouche - bien que voilée - des pouvoirs établis, confortée par la force
statique des « idées reçues ».
*
Selon le rapport Pingaud-Barreau (1989), la France ne compterait que 30 à 35%
de lecteurs réels, le reste de la population étant composé soit d’illettrés
soit de médiocres ou très faibles lecteurs.
Pierre
BADIOU
Article paru dans Interlignes
n° 50, novembre 94