Interlignes 50 novembre 94

L’interdiction de lire

Comment apprend-on ?

Déchiffrer mais surtout pas lire

Ceux qui trinquent

Que faire ?

 

 

Dans un article du n° 41 des Actes de lecture, Anne-Marie Milon Oliveira, professeur à l’Université fédérale Fluminense de Rio de Janeiro, décrit l’état de la lecture au Brésil, puis analyse les raisons qui, selon elle, expliquent l’échec des « croisades » contre l’analphabétisme.

Même si le Brésil n’est pas la France, ce texte n’en offre pas moins un éclairage intéressant - et peu connu - du phénomène de la non-lecture dans les pays dits développés, comme la France*.

 

Après avoir rejeté les multiples « fausses raisons » invoquées pour expliquer « un échec scolaire aussi massif » et dont le rôle purement idéologique est de culpabiliser enfants, parents, enseignants, A.M. Milon Oliveira rappelle les interdictions de lire plus ou moins brutales, plus ou moins subtiles qui jalonnent l’histoire du Brésil.

 

Le résultat, aujourd’hui, est le « semi-analphabétisme » de la majorité des Brésiliens. Ce qui conduit l’auteur à affirmer que « l’interdiction de lire est le projet de toute une société », non seulement d’une élite mais également de tous les dominés, persuadés qu’ils sont de la légitimité de l’ordre établi, et le perpétuant.

 

L’école, en tant qu’appareil d’état, se voit évidemment accusée au premier chef : « le semi-analphabétisme » est « avant tout, le résultat objectif de son action ». Il est alors vital de s’interroger : « de quelle façon s’y prend-elle pour qu’un enfant - qui se perçoit quand il y entre comme détenteur de savoirs - se voit au bout de quelques temps comme “ ignorant ”, “ incapable d’apprendre” ? »

 

Comment apprend-on ?

Considérons les apprentissages du jeune enfant au sein de sa famille : on peut noter qu’ils se font « progressivement, par le tâtonnement expérimental qui accepte l’erreur comme faisant naturellement partie de l’acquisition des connaissances ». Par exemple, l’enfant apprend à parler en communiquant chaque jour, quand il en a besoin, avec ses proches. Grâce à leur aide, il corrige petit à petit la prononciation défectueuse des mots qu’il emploie. Mais aucune mère n’aurait l’idée d’interdire à son enfant de parler avant de lui avoir enseigné «  didactiquement » les sons qu’il devra prononcer sans erreur !

 

On en vient alors, par comparaison, à considérer l’apprentissage de l’écrit qui, lui, constitue pour bien des enfants un échec cuisant. Comment se déroule-t-il ? Pour l’essentiel, c’est « un travail mécanique de séparation de syllabes, d’assemblage de syllabes en mots, de mots en phrases dépourvues de sens véritable et de phrases en textes creux, rédigés dans une langue qui n’existe que dans les manuels scolaires. La copie, la lecture à voix haute et la dictée sont, par excellence, les moyens de contrôle de ce processus ».

 

.Malgré le « recours à des subterfuges pour rendre la pilule moins amère », ce « processus lent, méthodique, abstrait (...) coupé de la vie réelle et de ses émotions » est dépourvu de sens pour les enfants. « Or il n’existe pas d’apprentissage possible en dehors du sens. » Force est de constater que « l’école agit en opposition avec l’expérience de la vie ». Et l’on est conduit à se demander quelles raisons l’amènent « à ignorer les pratiques d’apprentissage en usage dans la vie courante » pour emprunter « des chemins contre nature ».

 

Déchiffrer mais surtout pas lire

Les nécessités économiques d’un pays assez industrialisé comme le Brésil - ou plus fortement comme la France - exigent que la population sache déchiffrer un ordre, comprendre la consigne d’utilisation d’une machine, lire les messages publicitaires, s’orienter dans une grande ville, etc. Mais il est considéré comme inutile que tous les individus deviennent lecteurs, c’est à dire « apprennent à se servir de l’écrit pour exprimer avec autonomie leurs idées, s’affirmer en tant que sujets dans la société ».

 

Ce serait d’ailleurs dangereux pour l’ordre établi : vous imaginez si tous les citoyens avaient la possibilité et les moyens de s’informer réellement aux sources les plus diverses, de réfléchir et d’exprimer leur point de vue...

 

Pour éviter la multiplication d’un tel pouvoir, il faut « enseigner aux enfants à lire sans leur permettre de lire véritablement ; à écrire sans que jamais ils puissent s’apercevoir de la force d’expression de l’écrit ». On maintiendra ainsi le « statu-quo » social en formant « des déchiffreurs et des copistes, jamais des auteurs ». Joli tour de passe-passe qui trompe parents et enfants sur la marchandise : on croit savoir lire alors qu’on déchiffre plus ou moins aisément. Et la plupart ne seront jamais lecteurs.

 

Ceux qui trinquent

Cependant, souligne A.M. Milon Oliveira, les conséquences ne sont pas égales pour tous les enfants. Ceux « des milieux lecturisés réussissent généralement à survivre à une telle entreprise de désarticulation. L’écrit est présent chez eux et il y revêt un sens tout à fait clair ». Ils reçoivent des livres en cadeau, on leur lit et relit des histoires, leur entourage utilise quotidiennement les écrits les plus dvers : autant de situations variées qui leur apprennent à quoi sert l’écrit. « L’apprentissage mécanique des sons vient alors se greffer sur cette expérience, et celle-ci lui donne un sens. Ces enfants ont donc de grandes chances d’accéder à une lecture véritable. »

 

C’est tout à fait différent pour les enfants des milieux populaires : dans leur famille, on lit peu et leur contact avec l’écrit, dans la plupart des cas, est faible. Et surtout « son sens est rarement explicité par l’entourage ». Peu initiés aux fonctions et usages de l’écrit en famille, ils ont « la plus grande difficulté à comprendre la logique de ce qui leur est demandé à l’école ».

 

Que faire ?

Selon l’auteur, pour briser le mécanisme de cette interdiction de lire, « il ne suffit pas de changer quelques méthodes, de rejeter les procédés mécaniques. C’est toute l’optique de l’accès la lecture qui doit être changée ». Cet accès exige « des contextes chargés de sens ». Ce que n’offre pas le « faire semblant » pratiqué par l’école traditionnelle. Il importe donc que, dès le début, les élèves communiquent « pour de bon » en utilisant toute la diversité des écrits véritables dans des situations sociales variées.

Une évidence qui serait aisément perçue sans l’opposition farouche - bien que voilée - des pouvoirs établis, confortée par la force statique des « idées reçues ».

 

 

* Selon le rapport Pingaud-Barreau (1989), la France ne compterait que 30 à 35% de lecteurs réels, le reste de la population étant composé soit d’illettrés soit de médiocres ou très faibles lecteurs.

 

Pierre BADIOU

 

Article paru dans Interlignes n° 50,  novembre 94

 

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