L’écrit réservé

L’écrit réservé

 

Parmi les outils conceptuels, outils qui favorisent l'élaboration d'une pensée, l'écrit se révèle des plus précieux. En effet, libéré de l'écoulement linéaire qui emprisonne l'oral, il a l'immense avantage d'offrir l'espace permanent de la page et le temps renouvelé de l'écriture pour creuser la réalité en construisant des modèles théoriques qui en rendent compte. Ainsi peut s'organiser tout un système d'interprétation du monde, qui est bien entendu fonction de la place qu'on occupe dans la société. Et des intérêts que l'on veut protéger !
      Les classes dominantes ont depuis longtemps reconnu sa valeur pour élaborer une vision des choses conforme à leurs intérêts et l'imposer à tous. Ce pouvoir idéologique, elles ont de tout temps voulu s'en réserver l'usage, en tenant le bon peuple à distance de cet instrument précieux. «dans bien des cultures, y compris la nôtre, les pratiques de lecture et d'écriture ont été perçues ou sont encore perçues comme des menaces identitaires pour le groupe social dominant. L'écrit est une arme. Si les femmes ou le peuple, éternels mineurs, lisent et écrivent, l'ordre social se trouve menacé. La lecture et l'écriture sont des actes pernicieux, des pratiques à risques.»[1]

      Un rapide survol historique illustrera parfaitement cette affirmation.

      Les premières utilisations de l'écriture ont probablement été celles du pouvoir, écrit Lévi-Strauss : « inventaires, catalogues, recensements, lois et mandatements ; dans tous les cas, qu'il s'agisse du contrôle des biens matériels ou de celui des êtres humains, manifestation de puissance de certains hommes sur d'autres hommes et sur des richesses. Contrôle de la puissance et moyen de ce contrôle.» Écritures des «choses », ces opérations comptables en Mésopotamie constituent les premières archives de l'humanité, enrichies peu à peu de textes divers : mythes, rites sacrés, lois et ordonnances, connaissances médicales, mathématiques... Dûment classé, répertorié, ce trésor écrit devient la mémoire du pouvoir, qui se transmet aux dominants de chaque génération et constitue un système cohérent d'explication du monde, jalousement protégé car il est source de puissance.

      L'église, au Moyen-Age, se fera le cerbère féroce d'un ordre divin assurant la stabilité de la société de cette époque, pérennisant les structures politiques. Certains manuscrits seront prudemment gardés en divers monastères. Dans Le nom de la rose, le labyrinthe qui protège l'accès à la vaste bibliothèque est un symbole éloquent de l'interdiction de lire. Le vieux moine avoue d'ailleurs que des livres sont cachés « parce qu'ils contiennent une vérité différente de la nôtre et des idées qui pourraient nous faire douter de l'infaillibilité de la parole divine ». C'est pourquoi les livres sont voulus comme « préservation du savoir et non recherche » (Umberto Eco). Quoi qu'il en soit, le peuple n'a nullement accès à une communication conceptuelle interdite par l'usage même du latin. Il est éduqué à l'aide d'une liturgie toute audio-visuelle où se mêlent icônes et cantiques.

      Au XVIè siècle, le protestantisme manifeste une volonté de démocratiser l'accès à l'écrit afin de permettre la lecture directe des textes sacrés. Mais ces nouvelles églises seront bientôt amenées à réagir contre des interprétations jugées trop libres. A la même époque, un esprit aussi ouvert que Montaigne refuse de mettre les textes sacrés à la portée de tous : «Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique [...] s'en entretienne et s'en joue. »

      Un pas de géant au XVIIIè siècle avec la publication de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert qui durent livrer une rude et longue bataille contre jésuites et parti dévot pour que cette oeuvre voie le jour. Mais les nouveaux lettrés sont pour l'essentiel des bourgeois. Quant au peuple, on s'en méfie et on l'écarte. Voltaire s'exprime très clairement sur la nécessaire limitation à quelques-uns du savoir-lire : « Je crois convenable que quelques enfants apprennent à lire, à écrire, à chiffrer, mais le plus grand nombre, surtout les enfants de manœuvres, ne sachent que cultiver, parce qu'on n'a besoin que d'une plume ou deux pour trois cents bras. »

      Faut-il rappeler la surveillance étroite dont firent l'objet, au XIXè siècle, les colporteurs accusés de propager des écrits subversifs ? Il n'est pas jusqu'à nos grands écrivains bourgeois - Flaubert, Dumas fils, Taine, Renan... - qui, après la Commune qu'ils ont combattue et injuriée, prônent la suppression du suffrage universel et refusent l'instruction primaire laïque, gratuite et obligatoire. Il est vrai que la bourgeoisie n'a cessé de craindre que le prolétariat ne s'émancipe en s'instruisant.

      Il n'empêche qu'on assiste historiquement à une démocratisation progressive de l'écrit par un élargissement de la base du lectorat. Cette évolution est liée aux besoins nouveaux qui se font jour, en particulier des besoins économiques. Évolution cependant toujours partielle car elle se heurte au désir de la classe dominante de se réserver l’accès à l’écrit savant. Cette contradiction historique affecte en particulier la nécessaire « alphabétisation » entreprise aux XIXè et XXè siècles, époque où l'essor industriel demande une main d'œuvre capable de comprendre des écrits simples : consignes et ordres écrits, affiches officielles, petites nouvelles, ensemble de communications écrites remplaçant plus efficacement au sein de l'entreprise et de la ville l'ancienne communication orale. Mais il ne fallait pas que cette population confinée aux tâches d'exécution ait accès à un écrit hautement élaborée, support de la réflexion et de la création et qui permettrait à tout ce peuple de comprendre pourquoi les choses sont ce qu'elles sont...

      Le choix de former des déchiffreurs - et non des lecteurs - fut un habile compromis. Outre l'économie financière réalisée, l'ensemble des travailleurs et des citoyens pourrait comprendre des écrits élémentaires nécessaires à la vie quotidienne et à leur travail, cependant que l'accès à une lecture critique, dite « savante » leur reste interdit. En revanche, peuvent devenir réellement lecteurs ceux qui trouvent dans leur famille, leur milieu social, l'environnement et les pratiques indispensables au long apprentissage du lire-écrire. On voit de qui il s'agit : le tour est joué.

      Nos sociétés occidentales savent opérer en douceur et les interdictions de brutales jadis sont devenues entraves subtiles, abusant nombre d'entre nous. Telle est la confusion habilement entretenue entre lire et déchiffrer - deux actes fondamentalement différents. Dès lors, qu'on ne se lamente pas hypocritement du taux élevé d'illettrisme et de la faiblesse du lectorat quand tout est fait pour perpétuer cet état.

      Combien de temps encore nous laisserons-nous berner ?

                                                                                  Pierre BADIOU

 

1 Nicole Robine, Les Actes de lecture n° 65, mars 1999 -  Association française pour la lecture (AFL) 



[1] Nicole Robine, Les Actes de lecture n° 65, mars 1999 -  Association française pour la lecture (AFL) 

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