DEUX MYSTIFICATIONS

DEUX MYSTIFICATIONS

1. Lire ou déchiffrer

2. Statut social, statut de lecteur

 

  Nos sociétés occidentales savent, aujourd'hui, opérer en douceur. Elles n'ont recours à la force que si tout autre moyen s'avère inefficace. Parées de l'habit démocratique, elles peuvent formater aisément nos esprits sans que nous en ayons conscience et neutraliser toute remise en cause. Ainsi s'opère sans difficulté le double verrouillage sur l'accès à l'écrit : une pratique du déchiffrage, qu'on amalgame sournoisement à la lecture, couplée à un statut social  de simple exécutant privé de responsabilité et d'autonomie.
 

1. Lire ou déchiffrer

      Une première mystification consiste donc à confondre lire et déchiffrer, deux actes totalement différents à la fois par les conceptions de l'écrit qui les sous-tend, par les stratégies mises en oeuvre, les comportements et les résultats obtenus.
      Déchiffrer, c'est ce qu'on enseigne à tous les enfants du cours préparatoire. L'écrit étant considéré comme un simple codage de l'oral, il s'agit d'associer plusieurs lettres pour produire un son qui sera reconnu à l'oreille : pa pe pi po pu... la pipe à papa pue. C'est la combinatoire. Sur des ersatz de textes, l'enfant va apprendre les règles de correspondances oral/écrit et leurs (nombreuses) exceptions. Un travail complexe, abstrait et artificiel, parsemé d'embûches, très souvent conduit à vive allure et couronné de nombreux échecs, le contrôle s'attachant avant tout à vérifier la reconnaissance et la prononciation correcte des syllabes, non la compréhension d'un « écrit » artificiel. 
      A l'évidence, le lecteur ne procède pas ainsi puisqu'il considère un texte comme un ensemble structuré de signes écrits. Ce qu'il cherche, ce n'est pas à « faire du son » mais à comprendre ce qu'il lit. Pour cela, il utilise des stratégies ignorées du déchiffreur : il projette sur la page écrite ses connaissances et ses attentes, mobilise ce qu'il sait du texte, anticipe (prévoit) la suite, vérifie ses hypothèses en prélevant des indices... 
      Deux comportements très différents, on le voit. Le déchiffreur avance pas à pas, l’œil collé aux mots et l'oreille aux aguets, appliqué à ne rien oublier et à bien prononcer. Le lecteur, quant à lui, essentiellement actif, explore le texte en mobilisant ses diverses connaissances tandis que ses yeux très mobiles sautent d'un large empan de lecture à l'autre, engrangeant rapidement des séquences de sens. Celui-ci est libre de sa lecture qu'il accélère ou ralentit à volonté. Celui-là, enchaîné aux lignes successives, peine à les parcourir trop lentement. Alors que le premier, par une lecture deux à trois fois plus rapide, en multiplie l'efficacité.
      Tout en ne reconnaissant une valeur qu'à la seule « lecture » et non au « déchiffrage »,  les textes officiels  n'en demeurent pas moins  fermement attachés  à l'enseignement  de  la  combinatoire  et  feignent  de  croire  que de cette dernière naîtra - sans qu'on sache comment, avouent-ils ! - la lecture réelle. Sans doute s'en remet-on à un effet « d'entraînement », à la façon de ce qui se passe quand on apprend à rouler à bicyclette. Sauf que l'apprenti cycliste, lui, ne fait pas autre chose que ce qui lui permettra de garder l'équilibre et d'avancer de plus en plus assuré.  Il en est tout autrement du déchiffreur.

      Cet entêtement de longue date pour l'enseignement du b, a , ba, alors qu'on ne cesse de déplorer la médiocrité des résultats, a quelque chose de suspect. On ne s'y prendrait pas autrement si on voulait empêcher la plupart des enfants d'être lecteurs. Hypothèse, nous le savons, des plus plausibles, étant donné le pouvoir que confère la parfaite maîtrise de l'écrit. On perpétue donc la mystification en parlant de lecture pour désigner le déchiffrage, brouillant ainsi les pistes qui conduiraient à soupçonner quelque belle supercherie. Du moins la logique du système, sa ligne générale, oriente-t-elle tous les concepts et pratiques, paralysant les initiatives, vidant de son sens toute innovation. Ainsi ne craint-on pas d'encourager l'ouverture de B.C.D. (bibliothèques d'écoles) qui deviendront majoritairement des lieux clos que l'on ne visite qu'à jour et heure fixes pour seulement emprunter le livre autorisé. Cet acte « moderniste » sera présenté et perçu comme une volonté d'ouverture, sans qu'il y ait quelque danger qu'une telle greffe produise d'autres fruits que ceux permis par la logique du système. 

2. Statut social, statut de lecteur

   La deuxième mystification touche un autre domaine que celui de l'écrit proprement dit, mais qui n'en retentit pas moins sur celui-ci. Il s'agit du statut social dont on ignore (volontairement ?) qu'il est en forte corrélation avec le statut de lecteur. 
      Le sens commun se persuade en effet que lire est un acte naturel et considère son absence chez tel ou tel comme une faute voire une tare. Il est vrai que ce jugement est inspiré par une subtile mystification qui cache le rôle prééminent joué par le statut social des individus. Aussi ne vient-il à l'esprit de personne de poser la simple question : pourquoi lit-on ? Il suffit pourtant de s'observer ou d'observer autrui pour s'apercevoir qu'on ne lit pas sans raison, que lire n'est pas un acte gratuit mais qu'il est intégré dans l'existence de tout lecteur. Qu'on ne lit et qu'on n'écrit qu'en raison de la vie qu'on mène ou qu'on subit, des projets que l'on construit et qui rendent ou non nécessaires des recours à l'écrit, sous toutes ses formes. Autrement dit : n'utilisent l'écrit que ceux qui en ont besoin. Ce qui compte avant tout, c'est sa valeur d'usage.
      On ne peut donc dire que lire et écrire sont des fonctions naturelles. Ce sont des actes fortement liés au statut social de chacun. 
      Formulons autrement la question : à quoi sert l'écrit, à quoi ça sert de lire et d'écrire ? Vient d'abord à l'esprit, inspiré par la notion étroite d'illettrisme, un usage pragmatique occasionné par la vie quotidienne et qui concerne ces écrits dits de « repérage » (remplacés de plus en plus par des pictogrammes), tous les écrits élémentaires que sont les prospectus, petites nouvelles, messages publicitaires, notes rapides d'agenda, etc. auxquels se substituent de plus en plus souvent d'efficaces techniques audio-visuelles.
      Ce à quoi l'on songe moins, mais dont l'importance ne cesse de croître, concerne la fonction spécifique de l'écrit, qui se traduit par l'accès volontaire à des informations complexes et plurielles, mobilisant la liberté du lecteur et offrant à sa recherche des points de vue élaborés. Mais plus encore, grâce à la distanciation permise, la possibilité d'un travail de réflexion, de théorisation. Le rôle fondamental de l'écrit aujourd'hui, c'est d'accompagner l'effort d'élucidation de la réalité environnante. C'est de traiter l'expérience et de construire des modèles d'interprétation du monde. 
      Mais un tel usage de l'écrit est bien loin de concerner l'ensemble de la population. Il est réservé à une minorité de « décideurs », tandis que le grand nombre des « exécutants », parce qu'ils sont exclus de toute réflexion et prise de décision collective, sont aussi des non-lecteurs. On les a invités à « laisser leur cerveau au vestiaire », à déléguer leur pouvoir à ceux qui penseront et décideront pour eux. Déresponsabilisés, assistés, parfois marginalisés, en quelles occasions exerceraient-ils leur réflexion, leur esprit critique, leur autonomie ? Soumis et résignés, quelles raisons auraient-ils d'utiliser l'écrit ? pour quoi faire ? Ne s'interroge pas sur le monde et sur sa propre condition qui veut. C'est affaire de statut social. 
      Statut attribué à la naissance, alors que commencent nos premiers apprentissages. Le bébé est un « communiquant » pour son entourage, et à ce titre sa mère lui parle et accepte en retour ses « bredouillis » qu'elle interprète. Peu à peu, de corrections en ajustements, grâce à l'aide de la famille, l'enfant progresse dans la maîtrise de sa langue maternelle. 
      C'est un statut semblable qui devrait lui être attribué dans l'apprentissage de l'écrit. Un statut de lecteur véritable confronté à des textes répondant à ses projets, des textes réels, complexes par nature, et qu'il doit parvenir à saisir en affinant les stratégies  convenables,  avec l'aide de l'adulte. Au lieu que, étiqueté « ignare » par nature, on  l'oblige à suivre passivement un enseignement savamment programmé qui lui distribuera, en temps jugé opportun et suivant une progression rigoureuse du simple au complexe, des tranches de savoir dont il n'a souvent que faire.
      C'est ainsi qu'une société produit un taux élevé d'illettrisme dans sa population. Taux qui répond à ses besoins, tels que les définit la classe dominante. Ceux qui n'ont acquis qu'un outil de déchiffrage trop médiocre l'abandonnent vite au profit de moyens offerts par la communication audiovisuelle. Moyens comparativement plus performants quant à l'usage élémentaire qui est le leur. Ils redeviennent ainsi analphabètes. Ce phénomène, appelé analphabétisme de retour ou fonctionnel, est très répandu dans les pays développés comme la France ou les Etats-Unis. On feint de combattre ce fléau en poussant périodiquement quelque hypocrite cri d'alarme !
      Certes, l'essor des technologies modernes exige un niveau de formation plus élevé pour un nombre croissant de travailleurs, ce qui ne saurait s'obtenir sans une parfaite maîtrise de l'outil lecture. Mais les pratiques pédagogiques en cours associées au statut social (et scolaire !) octroyé aux élèves limitent toujours efficacement l'usage de l'écrit « savant ». 
      Aussi bien, la question se pose de savoir si l'on doit toujours accepter que l'école se borne à doter chacun d'un outil médiocre de déchiffrage, juste assez bon pour un travail de robot, ou si d'emblée, dès les premières années d'apprentissage, on s'attache à développer chez tous les enfants de véritables compétences de lecteur qui seules justifient vraiment le recours à l'écrit. Et en sachant que ce dernier objectif est parfaitement réalisable !

      L'appropriation par le plus grand nombre de cet outil de réflexion et d'analyse « qui accompagne nécessairement toute pratique émancipatrice» constitue un formidable enjeu dans les rapports sociaux. Elle conditionne une avancée décisive de la démocratie et son succès nécessite une remise en cause de l'ensemble du processus d'apprentissage : changement de paradigme, du statut social de l'apprenant et du citoyen, de la pédagogie. Mais n'est-il pas naïf de tabler sur l'indispensable volonté politique des dominants qui ont tout intérêt à maintenir le statu quo ?

 

Pierre BADIOU

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