A
BOUT DE SOUFFLE
Livrée à des directeurs de communication politiquement myopes, menée par des directeurs politiques petitement manœuvriers, cette campagne présidentielle frileuse a ignoré une question essentielle : l’Ecole de la résistance. « Que voulons-nous faire pour nos enfants, quels sont pour eux nos espoirs ? ». Pour la plupart de nos concitoyens, le destin des enfants de ce pays constitue une vraie préoccupation. On se serait donc attendu à ce que la réflexion sur leur formation intellectuelle et éthique fût au centre des débats. Elle en a été quasiment absente ou réduite à une suite navrante de banalités et de propositions démagogiques. Certes on a clamé que l’on allait en finir une fois pour toutes avec la méthode globale alors que pratiquement aucune école de France ne l’utilise plus depuis des lustres. Certes on a dépensé beaucoup d’argent pour une campagne publicitaire appelant au respect alors que ce mot signifie pour ceux-là mêmes à qui l’on s’adressait ; « Interdiction de pénétrer sur mon territoire ». Mais personne n’a osé dire qu’il fallait profondément transformer l’école pour donner une chance à la République : L’émergence de Le Pen est le résultat de notre lâcheté collective à regarder en face un échec scolaire inquiétant, à remettre en cause des privilèges corporatistes, à violer une bureaucratie paralysante, à donner enfin un sens politique et social à notre système éducatif.
Rien ne se règle à l’école à
coups d’effets d’annonce. En matière d’éducation, le court terme n’existe pas.
L’éducation évolue sur l’échelle historique du temps et ne se plie pas aux
contingences d’une charge administrative ou d’un mandat ministériel. Il faut
donc renoncer aux remèdes-miracles et aux grands-messes coûteuses et inutiles
qui d’assises en états-généraux ont tenté depuis des années de donner
l’illusion d’un élan consensuel et enthousiaste. Notre école a besoin que
soient définies et maintenues sur un long terme de véritables priorités
garantissant une formation intellectuelle exigeante, une culture commune de
qualité et des valeurs éthiques partagées. C’est là, la seule façon d’éviter le
morcellement de notre société en groupes communautaires repliés sur eux-mêmes,
prêts à en découdre à la première frustration. Pour lutter contre la violence,
on ne peut se contenter d’enfermer nos enfants – car tous sont nos enfants.
Cette réponse ponctuelle imposée par l’urgence ne peut en aucun cas garantir la
possibilité de vivre un jour pacifiquement ensemble. Cette solution désespérée
dénonce cruellement notre renoncement collectif à assumer chacun notre devoir
de transmission.
Notre école subit de plein fouet
les conséquences de ce renoncement ; comme me l’ont souvent dit des
enseignants : « Nous recevons des enfants qui n’ont pas été
élevés ». Ces femmes et ces hommes tentent, tant bien que mal, de gérer la
massification des effectifs en rêvant (de moins en moins d’ailleurs) à la
démocratisation. Cette école qui, pour bien des enfants, constitue leur ultime
recours de médiation, est à bout de souffle. Baladée de réforme en réforme, de
circulaires en circulaires, de programmes en programmes, elle épuise ses
forces, elle use ses réserves d’enthousiasme et de dévouement. Pour en finir
avec les faux-semblants, il faut que l’école de la république affirme
clairement ses engagements : faire en sorte que tous les enfants de ce
pays sachent parler juste, c’est-à-dire avec autant de conviction que de
bienveillance ; lire juste, c’est-à-dire avec autant de respect pour le
texte que de volonté de l’interpréter ; écrire juste, c’est-à-dire avec
autant de liberté d’expression que de responsabilité envers l’autre ;
enfin agir justement sur le monde en lui imposant la force de sa pensée tout en
respectant son équilibre. Ces engagements devront constituer les fondements
d’un projet politique d’éducation qui donnera aux maîtres d’école les moyens de
former des résistants intellectuels aux discours et aux textes sectaires et
intégristes ainsi qu’aux explications magiques du monde. C’est dans cette école
de la résistance que nos enfants apprendront à réfuter les représentations
manichéennes, à mettre en cause la désignation de boucs émissaires, à refuser
le racisme et la xénophobie. En bref, cette école de la résistance devra
assumer clairement ses valeurs républicaines et donner aux enseignants les
moyens de les porter au plus haut.
Pour ce faire, Jacques Chirac
devra imposer des transformations profondes, difficiles et douloureuses. Mais
parce que le destin des enfants de ce pays doit être sa priorité parce qu’il
doit leur permettre de construire un monde plus juste et plus pacifique, il
aura à répondre aux 8 questions suivantes :
1. Comment
garantir l’irréversibilité des savoirs fondamentaux afin d’offrir à tous des
filières diversifiées qui ne soient pas des voies de relégations déguisées pour
les 15 % d’enfants qui, à 12 ans, sont aujourd’hui en mal de lecture et
d’écriture ?
2. Faut-il
continuer à appliquer avec obstination le principe de la discrimination
positive alors même que l’écart est loin de se réduire entre les zones
prioritaires et les autres ? N’est-il pas préférable de donner mieux au
lieu de continuer à donner plus ?
3. Comment
accueillir honorablement les enfants de deux ans dans nos écoles en leur
offrant des conditions d’apprentissage qui garantissent un développement
linguistique et psychologique convenable ?
4. Comment
construire un nouveau pacte scolaire avec les parents dans la transparence et
la sérénité ?
5. Comment
revaloriser et rendre socialement identifiable la fonction de maître(esse)
d’école en explicitant clairement les droits et les devoirs qui s’y
attachent ?
6. Comment
mettre en place une véritable formation professionnelle conduisant au métier de
maître d’école, en corrigeant la dérive actuelle vers une théorisation
excessive ?
7. Comment
donner les moyens d’agir là où c’est utile et efficace quand on sait que sur
les 15 000 postes créés entre 1990 et 2000, moins de cinq cents ont
véritablement servi à favoriser une plus grande efficacité pédagogique ?
8. Quelle
nouvelle chance offrirons-nous en termes d’insertion culturelle, sociale et
professionnelle aux 13 % de jeunes adultes qui, malgré douze années de
scolarité, empruntent le long couloir de l’illettrisme ?
Jacques Chirac devra s’attacher
à mettre en actes les réponses à ces 8 questions avec autant de sincérité que
de courage afin que plus jamais le fascisme ne s’affiche avec autant de morgue
que de duplicité. Il n’y gagnera pas nécessairement en popularité. Il lui
faudra notamment accepter que les décisions difficiles qu’il aura prises ne
produiront pas d’effets définitifs pendant la durée même de son mandat. Mais
n’est-ce pas justement l’honneur d’un homme d’état que d’oublier ses intérêts
immédiats pour permettre aux enfants des enfants de ce pays de construire
ensemble un monde meilleur que celui que nous leur laissons ?
Alain BENTOLILA,
Article paru dans le Monde début mai 2002,
Diffusé ici avec
l’autorisation de son auteur.