De l’Éducation populaire à l’Éducation permanente.


Les nombreux mouvements d’éducation populaire, qui n’ont cessé d’œuvrer au cours de ce vingtième siècle finissant, sont nés d’inspirations très diverses, mettant l’accent tantôt sur la nécessité de prolonger l’action de l’École primaire, la seule connue de la majorité des enfants du peuple, tantôt sur la formation citoyenne, voire politique des jeunes et des adultes à qui cette école n’avait donné que les bases élémentaires d’un savoir nécessaire à l’entrée dans la vie professionnelle et à la pratique républicaine, tantôt sur la fondation, plus même que sur la diffusion, d’une culture propre aux classes populaires. A travers cette diversité, tous ces mouvements ont cependant des caractéristiques fondamentales communes :
- ils s’adressent prioritairement aux classes populaires qui n’ont pas eu la chance d’accéder à une instruction supérieure ;
- qu’ils s’adressent aux enfants, aux adolescents, ou aux adultes, leur action se situe toujours dans le cadre des loisirs, en dehors du temps scolaire ou professionnel et, le plus souvent sans attache véritable avec le monde de l’école ou du travail ;
- leurs idéologies, diverses dans le détail, sont toutes empreintes d’un humanisme qui se veut généreux et de progrès.

Or, depuis quelques décennies, la société a considérablement changé : tous les enfants passent par un début d’enseignement secondaire au Collège et la majorité d’entre eux poursuit des études menant à un baccalauréat. En moins de trente ans, le nombre des étudiants dans les Universités a été multiplié par dix dans bien des cas, parfois plus. Si le «temps libre» des adultes a tendance à augmenter, les loisirs sont de plus en plus occupés par des distractions plus ou moins individuelles, où la télévision tient une place centrale en attendant que le multimédia prenne le relais. Les idéologies structurées qui ont marqué la fin du XIXe siècle et la première moitié du vingtième ont perdu bien de leur influence et ont fait place à une sorte d’indifférence résignée devant l’impuissance du politique à régler les problèmes cruciaux de l’époque, sauf à se tourner vers les mouvements populistes démagogiques. A la rupture qui séparait les classes populaires de la bourgeoisie, succède aujourd’hui une fracture sociale autrement profonde entre les "inclus" et les "exclus" de la vie sociale et professionnelle. Ces derniers ont tendance à se replier sur eux-mêmes, oscillant entre des révoltes souvent vaines et une résignation assistée tandis que les premiers cherchent avant tout à éviter de perdre leurs acquis. On peut s’interroger sur la place qui doit être celle de l’éducation populaire dans ce nouveau contexte.

Dès 1946, le Plan de réforme du système éducatif français élaboré par la Commission LANGEVIN-WALLON, dans un chapitre intitulé «ÉDUCATION POPULAIRE», notait :  «L'éducation populaire n'est pas seulement l'éducation pour tous, c'est la possibilité pour tous de poursuivre au-delà de l'école et durant toute leur existence le développement de leur culture intellectuelle, esthétique, professionnelle, civique et morale . Dans des temps où les progrès des sciences et le renouvellement des idées et des manifestations artistiques ne peuvent manquer de s'accélérer toujours davantage, les générations qui se suivent deviendraient vite étrangères entre elles et les plus anciennes étrangères à leur époque, si cette possibilité ne leur était pas donnée.
C’est à la mise en place d’une véritable éducation permanente que ces réformateurs appelaient, centrant l’action sur l’École mais appelant aussi l’ensemble des partenaires associatifs à coopérer à cette immense tâche.


L’évolution du savoir déjà pressentie au lendemain de la seconde guerre mondiale a pris un rythme jamais connu dans toute l’histoire de l’humanité. Le monde scientifique, technique et économique vit une évolution accélérée qui, à bien des égards, paraît s’emballer et dépasser l’échelle humaine. La masse des savoirs scientifiques et technologiques augmente selon une progression géométrique qui évoque un mouvement explosif : l’essentiel des connaissances dont les enfants d’aujourd’hui auront besoin au cours de leur vie adulte n’est pas encore produit. Il est loin le temps où l’École avait pour mission essentielle de donner aux jeunes l’instruction qui leur serait nécessaire pour la vie : c’est maintenant tout au long de la vie qu’il faut intégrer de nouvelles connaissances. La Table Ronde européenne des Industriels (E.R.T.) s’est engagée dans une action visant à assurer cette formation permanente " de la crèche à la tombe ". Sans rejeter l’utilisation des technologies nouvelles sur lesquelles s’appuie l’E.R.T., peut-on limiter la formation permanente à l’acquisition de compétences pour l’emploi … et l’employeur - ...


Par ailleurs, l’homme d’aujourd’hui est quotidiennement plongé dans un bain d’informations qui lui arrivent de toutes parts. Le problème n’est plus de trouver l’information, mais de la trier, de la passer au crible de la critique, de la hiérarchiser pour intégrer ce qu’il peut y avoir d’essentiel pour comprendre le monde et se donner les moyens d’agir sur son évolution. Le pouvoir appartient à ceux qui détiennent l’information : or dans une démocratie, il est essentiel que chaque citoyen soit en mesure de la maîtriser. La crise actuelle du civisme, la montée en puissance des extrémismes violents, racistes, xénophobes, des populismes démagogiques sont liées, pour une grande part, à la désinformation qui résulte de l’information non maîtrisée par nos contemporains. Seule une éducation permanente permettra, par les échanges, les confrontations, le dialogue local, l’indispensable analyse critique des torrents d’informations qui ne cessent de déferler.

Mais l’éducation permanente ne saurait se limiter à la sphère intellectuelle : en favorisant les rencontres intra et inter-générations, elle doit permettre de lutter contre les replis sur soi, les isolements, les exclusions de toutes natures, donner à chaque personne le sentiment de sa valeur et de sa dignité singulières, sortir nos concitoyens de l’individualisme dans lequel ils s’enferment de plus en plus pour les amener à la coopération, à la réflexion et à l’action solidaires. Les mouvements d’éducation populaire ont, dans ces domaines, une riche expérience qui devraient être mieux utilisée par notre système éducatif national.

Enfin, chaque enfant qui naît doit pouvoir hériter de ce qu’Albert Jacquard nomme «l'humanitude», ce trésor culturel qui permet le dépassement de la condition animale et l’épanouissement de son originalité. Or cette «humanitude» ne cesse de s’enrichir au fil des jours : l’éducation permanente doit également permettre à chacun d’y accéder tout au long de sa vie.

Il est donc indispensable de repenser tout notre système éducatif dans la perspective d’une véritable Éducation Permanente intégrant ce qui, jusqu’ici, était séparé, c’est à dire l’École et l’Éducation populaire.

Or, après l’occasion manquée des années d’après-guerre, notre École continue, sans changements essentiels, sur sa lancée initiée à la fin du XIXe siècle. Pire, elle est de plus en plus dominée par la course au diplôme. Tout ce qui ne paraît pas «essentiel» pour l’obtention des examens est le plus souvent négligé, notamment l’éducation civique, l’éducation artistique, l’ouverture aux domaines non directement scolaires, la pratique des activités physiques « gratuites », pour le plaisir... En présentant sa « carte d’accréditation » comme un véritable « passeport pour l’emploi », l’E.R.T. accentue encore cette tendance.

L’expérience des cinquante dernières années a amplement démontré qu’aucune réforme profonde du système éducatif ne peut être décrétée. Pour dépasser la « pesanteur sociologique » (cultural lag), seules les initiatives locales concrètes peuvent constituer les ferments de l’indispensable évolution. Encore faut-il que ces initiatives se situent clairement dans une perspective globale commune, que chacune puisse profiter des expériences des autres et qu’elles soient encouragées et soutenues par une volonté politique forte de la part des gouvernants, faute de quoi elles finissent toujours par s’essouffler et disparaître. Faisant suite au Manifeste pour la reconnaissance de Sites Pilotes de l’Éducation nationale, l’Association nationale R.E.V.E.I.L., milite dans ce sens.

C’est dès la période de scolarité obligatoire (École Primaire et Collège) que doit être implantée l’idée d’une éducation permanente. La Charte pour bâtir l’École du XXIe siècle et les récents Contrats Éducatifs Locaux peuvent constituer des cadres pour ouvrir de nouvelles perspectives éducatives en favorisant des synergies entre les temps scolaires, péri et postscolaires et en sensibilisant les publics adultes et les diverses associations locales.

Un important travail d’information auprès du grand public, des Collectivités locales et des responsables politiques est nécessaire pour que ces idées fassent leur chemin et que les moyens réglementaires, matériels et humains, soient mis à la disposition des groupes locaux désireux de s’investir dans ces actions concrètes.

G.H. mars 2000



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