On veut aussi être engueulés

On veut aussi être "engueulés" !

 

On se cogne dessus, ce matin-là, comme chaque semaine d'ailleurs, au retour de la récré.

 

" C'est pour jouer ", disent-ils ! Deux contre quatorze, pourtant. Je pose la question magique : "pourquoi ?" et les réponses fusent, agressives : "on ne les aime pas, parce que tous les deux, ils nous "traitent", ils nous cognent…"

 

Les deux ? Deux élèves de 14 et 15 ans, toujours séparés des autres, enfants (du voyage) dont les familles sont sédentarisées depuis trente ans. Ils vont à l'école depuis trois ou quatre ans à raison d'une ou deux fois par semaine, et cette année, ils ont décidé de venir tous les jours, ce qui surprend et parfois gène.

 

Alors, "on" les met au fond de la classe, devant deux ordinateurs et ils font des B.D. Ils y vont tout seuls et on fait cours aux autres… Et c'est toujours pareil ; alors, dans le même temps, ils rient dans leur coin, ils causent… et on ne leur dit rien.

 

Et les autres ? Ceux qui savent lire et qui ont droit au cours, ils se font engueuler, eux ! C'est pas juste ! ils vont s'en plaindre au conseil de classe ! Ce jour-là, ils ont tout de même presque tous accepté de signer un traité de paix… pour une semaine ; affaire à suivre, mais où est la justice ?

 

Eh oui, ces deux élèves causent et rient ; ils ne savent ni lire ni écrire ; ils me l'ont dit un jour (tout bas) et, surprise, j'ai répondu, tout haut qu'ils pourraient apprendre, s'ils le décidaient. En attendant, cela ne les empêchera pas de travailler comme les autres en arts plastiques…

 

Ils ont ri et bavardé en aparté , toute une séance, et une deuxième, et à la troisème, je me suis fâchée, tout en leur montrant ce qu'ils avaient fait de bien sans même y prêter attention… Et j'ai exigé d'eux une tenue correcte. Ce jour-là, ils ont commencé à travailler.

 

La semaine suivante, ils ont été sérieux, et, à la fin du cours, ils sont venus demander de rester une heure de plus… pour apprendre à lire.

 

Depuis, ils restent chaque fois… Et ils s'ils oublient leur matériel d'arts plastiques, et aussi leur sérieux parfois, ils n'oublient pas leur pochette avec les fiches de lecture. Et quel étonnement pour celui qui me semble le plus vif de découvrir sa capacité à organiser des sons pour en faire des mots. On dirait qu'un déclic s'est produit ! Pour l'autre, il me semble heureux de savoir écrire son nom pour la première fois.

 

Ils sont venus je crois parce que je les avais "engueulés", leur montrant ainsi que je croyais en eux et que je les traitais comme les autres.

 

La semaine suivante, leur professeur prévu est absent. Et voilà la totalité de la classe qui revient dans ma salle et demande à venir y travailler ! J'ai refusé : cette heure appartient à ceux qui veulent apprendre à lire.

 

                                                                                  Danielle Blin,

                                                                       Courrier de l'Aéré n° 82

 

 

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