Une prof géniale

Une prof géniale

 

Je regardais l'autre soir à la télé une démonstration des orques du Marineland d'Antibes. À peine leur dresseur - une jeune femme charmante - lança-t-elle ses bras vers le ciel que les deux animaux s'élancèrent. On devina sous la surface la silhouette noire des deux bolides traverser le bassin, faire demi-tour, puis sauter ensemble avant de retomber à plat dans un énorme jaillissement d’eau et d’écume. Une manière de faire profiter le public de l'eau du bassin. Les orques étaient déjà aux pieds de la dresseuse, la gueule grande ouverte pour recevoir quelques maquereaux sortis tout frais du congélateur.

Impressionné et enthousiaste, le présentateur de télévision réclama un bis. Ce fut alors une fillette du public qui prit la place de la dresseuse. À son geste les deux mammifères marins rafraîchir à nouveau le public qui n'en demandait pas tant.

 

Mardi dernier j'allais vers Géraldine à la fin de mon cours. Il est évident qu'elle n'a pas de disposition naturelle pour les maths. Après quelques réponses sommaires à mes interrogations, elle finit par me dire : « vous savez, l'année dernière j'avais une prof géniale. » L'air de dire : avec vous ce n'est vraiment pas le cas.

Ça fait toujours plaisir à entendre ; moi qui m'efforce d'observer chacun de mes élèves afin de les aider de mon mieux. J'encaissais le coup.

Ses grands yeux noirs n'osèrent pas affronter mon regard tandis qu’elle continuait.

Elle m’expliqua que sa prof de maths de troisième avait été pratiquement la seule à lui faire « comprendre » (c'est moi qui mets les guillemets) quelques notions mathématiques ; qu'elle (la prof) donnait à sa classe toute une série d'exercices, toujours les mêmes, jusqu'à que tous les élèves soient capables de les faire ; qu'elle s'était beaucoup préoccupée d'elle ; qu'elle lui avait fait faire des séries d'exercices supplémentaires et qu'ainsi, arrivée à l'épreuve du brevet, elle (Géraldine) avait pu s'en sortir tant bien que mal.

Voilà donc ce qui n'allait pas. J'essayais de montrer à Géraldine que mon but en tant que professeur était de l'amener à pouvoir se passer de moi et tout ce qu'elle voulait, elle, c'est que je lui dise ce qu'elle avait à faire, qu'elle répète autant de fois que nécessaire et qu'elle soit capable de répondre à la même question pendant le devoir.

Je me vis sur le bord du bassin d'Antibes glissant des maquereaux entre les dents de mes élèves.

 

Est-ce que les orques trouvent que leur dresseuse est géniale ? Je ne saurais le dire. La forme de leurs mâchoires leur dessine un perpétuel sourire, signe de bonheur qui est sûrement trompeur. Que feraient-ils si on leur ouvrait toute grande la porte vers l'océan ? Ils sont maintenant incapables de se débrouiller par eux-mêmes. Voulons-nous la même chose pour notre jeunesse ?

Notre système d'enseignement fait passer le résultat avant l'apprentissage. Beaucoup de professeurs sont persuadés que le meilleur service qu'ils peuvent rendre à leur élèves est de leur faire obtenir leur diplôme. Et les élèves ont appris que leurs parents, l'école et la société de leur demandait pas autre chose. Et c'est la course aux bons points et aux notes, le stress des enseignants qui doivent boucler le programme et celui des élèves qui se demandent souvent « à quoi ça sert ».

 

S'il faut marquer la formation à l'école par des diplômes, faisons le. Mais donner des diplômes à nos jeunes est une chose, en faire des handicapés de la vie en est une autre. Le monde va devoir relever des défis inédits dans l'histoire. Je compte sur la jeunesse pour innover et créer les solutions de demain qui ne seront pas seulement matérielles mais spirituelles. Je compte sur les adultes pour prendre conscience de leurs responsabilités et de leur rôle. À nous de préparer la jeunesse et de lui ouvrir des horizons nouveaux. À nous de lui avouer nos manques et de lui faire confiance et non pas de l'enfermer dans notre conformisme et notre médiocrité. À nous d’accompagner nos enfants et non pas d'en faire des animaux de cirque et de stériliser leur imagination et leur amour de la vie et des autres.

Christophe MARTIN

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