Sommaire
Symbole de la démocratisation de
l’enseignement
Un retour à l'ordre républicain ?
L’impact des nouveaux modes de consommation
Un bon savant fait‑il un bon
prof ?
Un consensus autour de la fin du
collège unique
Par VINCENT TROGER, Maître de conférences à I'IUFM de Versailles,
chercheur associé au laboratoire Pierre Naville, université d'Évry.
le collège unique est aujourd'hui critiqué. La contradiction entre l'héritage élitiste et la transmission d'un savoir commun à tous n'a jamais été résolue.
«
Tous les enfants reçoivent dans les
collèges une formation secondaire [ ... ]. Les collèges dispensent un
enseignement commun, réparti sur quatre niveaux successifs. » C'est en ces termes que la loi initiée par René Haby,
ministre de l'Éducation de Valéry Giscard d'Estaing, donnait naissance au
collège unique le 11 juillet 1975. Après quarante années de débats et quinze
années de réformes, l'orientation définitive de tous les enfants était ainsi
reportée de 11 à 16 ans. Jusqu'en 1975, en effet, certains élèves entraient
encore directement au lycée en sixième, d'autres devaient passer par des
collèges d'enseignement général de niveau moins élevé, et d'autres enfin
étaient orientés dans des filières courtes ou des classes de fin d'études qui
conduisaient directement sur le marché du travail ou à des formations
professionnelles. En rompant avec ce mode de sélection et en accueillant tous
les élèves dans les mêmes classes de sixième, le collège unique devenait le
symbole de la démocratisation de l'enseignement et de l'égalité des chances
d'accès à l'université. Vingt sept ans plus tard, l'aventure du «collège pour
tous» semble pourtant sur le point de se terminer. Après quelques années de
critiques venant essentiellement de certains milieux intellectuels et
enseignants, des responsables politiques ont depuis un peu plus d'un an, rompu
publiquement le tabou du collège unique, à tel point qu'aujourd'hui sa remise
en question semble faire l'objet d'un discours quasi consensuel.
Dans
la suite des critiques du collège formulées par Jean‑Luc Mélenchon,
ministre délégué à l'Enseignement professionnel de Jack Lang, Luc Ferry propose
aujourd'hui de permettre aux élèves d'expérimenter, dès l'âge de 14 ans, des
dispositifs de stages en entreprises et de découvertes des formations
professionnelles ainsi que des métiers correspondants. Le Syndicat national de
l'enseignement secondaire (Snes) publie simultanément un sondage qui confirme
l'hostilité des enseignants au collège unique, et la méfiance d'une partie des
familles.
Pour
que le déclin d'une institution aussi fortement symbolique soit si rapide, il
faut évidemment qu'il ait des causes multiples, structurelles et anciennes.
Avant d'essayer de les analyser, on doit cependant s'interroger sur les raisons
qui ont pu, dans un passé récent, rendre possible l'émergence d'un discours
politique publiquement critique qui semblait encore tabou il y a quelques mois.
La première est sans doute la banalisation, dans l'opinion publique, d'une
information initialement réservée aux spécialistes : le collège unique n'a
jamais vraiment existé. La vulgarisation des très nombreux travaux de
sociologie sur l'inégalité des chances a accompli en ce domaine son oeuvre de
désenchantement. Depuis les premières critiques d'Antoine Prost en 1986
jusqu'aux récentes productions de Pierre Merle , Marie Duru‑Bellat et JeanPierre Terrail, le constat est
unanime: le collège unique n'a pas effacé les effets des inégalités sociales
sur le niveau de réussite scolaire, et peut‑être même les a‑t‑il
accentués. La totalité des enseignants, une large majorité des familles de la
classe moyenne et une partie significative des familles populaires savent
désormais que l'apparente uniformité du cursus scolaire, de la sixième à la
troisième, camoufle une disparité précoce entre des parcours de réussite et des
parcours d'échec.
Ces
disparités peuvent tenir aux inégalités entre établissements, mais aussi aux
pratiques de discriminations internes que beaucoup de collèges mettent en
oeuvre, parfois dès la sixième, pour gérer l'hétérogénéité des publics. Chacun
sait que les classes dites « allégées », «technologiques » ou « d'aide et de
soutien » constituent autant de dispositifs d'éviction de l'enseignement
général, même si le langage officiel dit le contraire. De même, une grande
partie de l'opinion publique sait désormais que l'allemand en première ou
deuxième langue, l'option latin ou les classes européennes servent
essentiellement à regrouper les meilleurs élèves, ou ceux dont les parents
souhaitent qu'ils le soient.
Un
tel constat aurait cependant pu provoquer l'effet inverse. L’opinion publique
aurait pu réclamer, comme le fait encore aujourd'hui une minorité
d'universitaires ou de pédagogues, la mise en oeuvre de nouveaux moyens pour
résorber les inégalités sociales devant l'apprentissage scolaire et réussir à
diminuer les écarts de réussite au collège.
Si
la position inverse semble l'avoir pour l'instant emporté, c'est probablement
parce qu'un second facteur conjoncturel a joué en défaveur du collège unique :
la lassitude des enseignants a atteint ces dernières années un point de non‑retour.
Le sondage commandé par le Snes montre bien que ce sont les enseignants qui
sont le plus hostiles au collège unique, avant les familles et les élèves. Il y
aurait sans doute à s'interroger sur la dimension subjective de ce sentiment
d'épuisement. Tous les collèges sont loin d'être des établissements difficiles.
En outre, comme l'ont récemment mis en évidence les auteurs d'un livre intitulé
Quand l'école se mobilise, dans de nombreux collèges en difficulté, les
enseignants ont su agir collectivement pour redonner du sens à la scolarité de
leurs élèves. Mais la conjonction d'une mise en scène dramatisée et répétitive
des « violences scolaires» par les médias et d'une succession de politiques
maladroites à l'égard des enseignants, dont le ministère de Claude Allègre a
sans doute été l'archétype, a forgé dans la corporation un sentiment de
persécution. Lassés d'être sommés par les gouvernements successifs d'assumer
des responsabilités de plus en plus complexes, aigris par les accusations de
conservatisme, les enseignants sont devenus, collectivement sensibles au
discours des médias sur la violence à l'école, même quand ils ne sont pas
directement concernés. Ce sentiment de persécution explique des postures
collectives de repli, qui peuvent être contradictoires avec les pratiques de
terrain dynamiques, et qui se focalisent logiquement sur l'actuel maillon
faible du système, le collège.
Le
thème de la violence à l'école conduit enfin à souligner un dernier facteur
conjoncturel, celui du choc de l'élection présidentielle. Une des conséquences
indirectes du succès de l'extrême droite a probablement été de libérer la
parole sur la question du collège unique. Le discours de déploration sur la
baisse du niveau et sur la déliquescence des valeurs républicaines tenu par une
partie des élites intellectuelles, représentées sur la scène politique par Jean‑Pierre
Chevènement, faisait depuis un certain temps écho au malaise des enseignants et
aux angoisses des parents d'élèves de la classe moyenne. La théorie, pourtant
discutable, de la relation entre le laxisme supposé du collège unique et la
croissance de la délinquance des « sauvageons », elle‑même pour partie
fantasmée, a trouvé dans le succès électoral de Jean‑Marie Le Pen une
nouvelle justification. L’abandon du collège unique s'inscrit de ce point de
vue dans un retour global à l'ordre républicain, dont on attend qu'il ramène à
la fois la paix sociale dans les banlieues et les milieux populaires à la
sagesse électorale.
Mais
à l'évidence, la crise du collège unique ne tient pas uniquement à une
conjoncture défavorable. Elle s'explique aussi par un ensemble de causes plus
structurelles. On peut distinguer celles qui tiennent, d'une part, à des
évolutions sociales extérieures au système scolaire, et d'autre part, celles
qui sont le produit de la culture scolaire elle-même et de son influence sur la
manière dont le collège unique a été mis en oeuvre.
Une
des évolutions sociales les plus significatives de la seconde moitié du 20ième siècle est sans doute la transformation des
modes d'éducation de l'enfance et de l'adolescence. Pour faire court, on peut
dire avec A. Prost que sous l'influence de la psychologie, on est passé d'un
modèle du dressage du futur adulte à un modèle de l'épanouissement de l'enfant,
désormais considéré comme une personne à part entière. La disparition en
quelques années de la pratique ancestrale de la punition corporelle symbolise
cette évolution. Pour reprendre la terminologie des sociologues, le modèle
éducatif familial dominant n'est plus de style «statutaire » mais de style «
contractualiste ». Enfants et adolescents sont désormais habitués à ce que les
normes et les règles sociales leur soient inculquées par la persuasion,
l'explication et la négociation, et non plus par la coercition. L’autorité des
adultes n'est donc plus immanente, liée au statut même de l'adulte. Enfants et
adolescents ont pris l'habitude que l'autorité des adultes ne s'exerce que si
elle est justifiée. La revendication de « respect » souvent émise par les
collégiens et les lycéens est une des manifestations de cette évolution. Les
enseignants sont ainsi confrontés à un public qui n'est pas préparé à la
docilité. Lorsque ce public appartient à un milieu social qui possède un
capital culturel adapté aux exigences scolaires, les manifestations
d'indocilité demeurent en général dans les limites acceptables du chahut ou du
bavardage, ou se manifestent simplement par un désintérêt ostensible. Mais pour
les enfants qui connaissent un échec précoce et dont les familles n'ont pas les
moyens d'accompagner efficacement la scolarité, le pas est vite franchi de
l'indocilité à l'incivilité, voire à la révolte.
Or,
la structure de l'enseignement secondaire demeure marquée par la conception
autoritaire de l'éducation qui a prévalu jusqu'à la fin des années 1960. Comme
le montrent, entre autres, les travaux de Patrick Rayou les possibilités de
participation des collégiens et des lycéens à la vie scolaire restent très
réduites et les instances où ils peuvent s'exprimer rares. De ce point de vue,
la situation est paradoxale: il y a dans les collèges peu ou pas de moyens pour
anticiper les conflits et les prévenir, alors que l'on s'adresse à un public
qui a au contraire, en dehors de l'école, l'habitude d'être écouté ; mais
simultanément, l'évolution générale de la société empêche d'appliquer une
politique réelle de coercition autoritaire qui serait refusée non seulement par
les élèves, mais par une majorité de parents et une proportion importante
d'enseignants.
Cette
évolution a également été accentuée par la transformation des modes de
consommation et de sociabilité de la jeunesse. La vie de la majorité des jeunes
est aujourd'hui centrée sur la consommation de loisirs, qu'ils soient musicaux,
sportifs, télévisuels, cinématographiques ou qu'ils s'agissent de jeux vidéo.
Ces loisirs déterminent une sociabilité active. Ce mode de vie et les codes
comportementaux qui l'accompagnent sont largement relayés et valorisés, non
sans démagogie, par la publicité et la télévision, pour des raisons évidemment
commerciales. Dès lors, le travail scolaire apparaît comparativement ennuyeux
et les professeurs décalés. François Dubet a montré que les adolescents
construisent leur sociabilité au lycée, mais qu'ils la développent ensuite hors
de ses murs. Collégiens et lycéens ressemblent souvent aux personnages du film
Le Péril jeune de Cédric Klapisch (1994): la plupart d'entre eux se résignent à
passer le bac, mais beaucoup ont le sentiment que la vie est ailleurs.
Les
enseignant(e)s, de par leurs trajectoires scolaires, s'identifient aux formes
de la culture légitime, qui est éloignée de celles des élèves, particulièrement
de ceux d'origine populaire,
Ce
clivage culturel entre les professeurs et les élèves s'est aussi creusé en
raison des évolutions dans le recrutement des enseignants. Les sociologues ont
depuis longtemps souligné la féminisation de la profession. Si ce processus
n'est pas aussi net dans le secondaire que dans le primaire, où les promotions
actuelles de jeunes professeurs d'école sont féminisées à 93 %, le taux de
féminisation des professeurs certifiés, les plus nombreux à enseigner au
collège, est néanmoins supérieur à 60%. Il est même de 70% en lettres, la
discipline à laquelle les élèves consacrent le plus d'heures au collège. Or, en
se féminisant, la profession s'est aussi embourgeoisée. Bien que la proportion
d'enfants de catégories sociales supérieures a plutôt eu tendance à diminuer
parmi les enseignantes, qui sont majoritairement issues des classes moyennes,
leurs pratiques conjugales dominantes les inscrivent dans la bourgeoisie : les
enseignantes sont beaucoup plus nombreuses que leurs collègues masculins à
épouser des cadres ou des membres des professions intellectuelles supérieures.
En forçant un peu le trait, on pourrait dire que l'enseignement est devenu un
métier de femmes de cadres. La conséquence de cette évolution a été, pour le
collège unique, double. D'une part, la féminisation a créé pour les garçons des
milieux modestes, le public où se comptent le plus d'échecs scolaires, ce que
certains sociologues appellent un « déficit d'autorité symbolique». L’homme
continue de représenter, surtout dans les classes populaires, la figure
légitime de l'autorité, or il est minoritaire à l'école. D'autre part, les enseignant(e)s,
de par leurs trajectoires scolaires, s'identifient aux formes de la culture
légitime, qui est éloignée de celles des élèves, particulièrement de ceux
d'origine populaire. Codes de communication, rapport à la lecture et au savoir,
sens de la justice, hiérarchisation des valeurs sociales, rapport à la culture
de masse, beaucoup de choses les séparent. Ces enseignant(e)s, qui ignorent à
peu près tout de la réalité de la vie quotidienne d'une partie de leurs élèves,
voire de la totalité s'ils sont nommés dans un quartier populaire, ont
nécessairement du mal à établir une relation pédagogique authentique avec eux.
Les malentendus sont fréquents. Si l'école est aujourd'hui éloignée des
préoccupations des jeunes, estime A. Prost, c'est «pour une part du fait de
l'origine sociale des professeurs ». « Une majorité de jeunes demeure
réservée ou hostile à l'égard des enseignants », écrit Olivier Galland. Pour
certains élèves des milieux populaires, les professeurs sont même assimilés aux
«hommes politiques», notamment en raison du registre de langage qu'ils
utilisent.
Évolution
des modèles éducatifs dominants, modes de consommation et de sociabilité des
jeunes et transformation de la structure sexuelle et sociale du corps
enseignant ont ainsi constitué un environnement incontestablement difficile
pour réussir le pari du collège unique. Il aurait fallu être en mesure
d'adapter ses structures, ses modes d'exercice de l'autorité et ses pratiques
pédagogiques
à l'accueil d'un public hétérogène et indocile. Or, et on touche là aux causes
internes de l'échec du collège unique, le modèle scolaire qui a en définitive
été choisi était sans doute le moins adapté à un tel défi.
Avant
le vote de la loi Haby en juillet 1975, plusieurs projets antérieurs avaient
donné lieu à de longs débats. Parmi les multiples enjeux de ces débats, André
Robert en retient trois qui ont suscité de la part du Snes et de la Société des
agrégés la plus ferme opposition. Le premier était le statut des professeurs
appelés à enseigner dans le collège
unique : R. Haby proposait la création d'un corps spécifique accessible
aux instituteurs et aux institutrices et dont les membres enseigneraient deux
disciplines. Le second concernait la structure pédagogique: il était envisagé
que la durée des cours soit réduite à quarante‑cinq minutes et que le
temps libéré ainsi soit consacré à des actions de soutien, des entretiens
individualisés entre les professeurs et les élèves ou des moments de détente.
Enfin, R. Haby souhaitait que soit définie dans les programmes une « éducation
de base », c'est‑à‑dire un niveau minimum que tout élève de
collège devait être assuré d'atteindre.
L’opposition
du Snes et de la Société des agrégés à ce projet, à laquelle s'associeront
après beaucoup d'hésitations les autres organisations enseignantes, était pour
l'essentiel motivée par l'accusation de baisse du niveau. Confier
l'enseignement à d'anciens instituteurs et institutrices en réduisant les
heures de cours et en définissant ce que V. Giscard d'Estaing commit l'erreur
dappeler un « minimum culturel garanti», par assimilation au Smic, pouvait
facilement être qualifié de tentative d'institution d'un enseignement au
rabais. Naturellement, le Snes défendait aussi l'extension de son champ de
syndicalisation : en ouvrant le collège aux professeurs certifiés, il gagnait
autant de syndiqués potentiels contre son principal adversaire au sein de la
Fédération de l'Education nationale, le Syndicat national des instituteurs.
Quand,
en 1986, A. Prost publie L'enseignement s'est‑il démocratisé ?, il est
le premier à suggérer que le refus de créer un corps spécifique d'enseignants
pour le collège unique et d'adopter des structures pédagogiques différentes de
celles du lycée a sans doute été une erreur. Il montre dans son livre,
statistiques détaillées à l'appui, que lorsque existaient, avant 1960, des
cours complémentaires, c'est‑à‑dire des établissements où enseignaient
d'anciens instituteurs et qui conduisaient leurs élèves jusqu'en troisième, la proportion d'élèves d'origine populaire
qui accédaient ensuite au lycée général y était supérieure à la proportion des
mêmes élèves dans le collège unique. Probablement parce que la proximité
sociale des enseignants avec leurs élèves y était plus grande, mais surtout
parce qu'ils avaient gardé du primaire l'habitude d'accompagner et d'encadrer
étroitement le travail des élèves, et de ne progresser qu'en s'assurant que la
majorité d'entre eux avait acquis les savoirs antérieurs.
Il
serait évidemment naïf d'imaginer que les
méthodes, souvent coercitives, utilisées dans les cours complémentaires des
années 50 auraient été transposables devant les élèves contemporains tels
qu'ils ont été décrits. Il est en revanche certain que le recrutement des
professeurs de collège parmi les jeunes diplômés de l'université, sans
changement de leur formation pédagogique ni de l'organisation du travail dans
les établissements, et sans modifier la composition des corps d'inspection,
avait peu de chance de fournir au collège pour tous les enseignants dont il
avait besoin. La création des IUFM, intervenue quinze ans après le collège
unique, a été trop tardive pour avoir une chance de transformer des pratiques
pédagogiques héritées de l'époque où le lycée accueillait en sixième moins de
20 % d'une classe d'âge. Même si des transformations pédagogiques importantes
ont eu lieu, le modèle scolaire dominant dans les collèges reste celui d'un
savoir académique auquel les élèves sont confrontés sans être véritablement aidés
à en comprendre les méthodes, le sens et les finalités. La majorité des
universitaires qui préparent les étudiants aux concours et des corps
d'inspection qui contrôlent les jeunes professeurs continue peu ou prou de
s'identifier à ce mode de transmission et à penser qu'il suffit d'être savant
pour être un bon professeur de collège. Dans cette optique, la bonne pédagogie
se limite au découpage des leçons et au choix des exercices adéquats. Les
multiples campagnes d'intellectuels contre le «pédagogisme» sont là pour le
rappeler.
Mais
le modèle culturel dominant qui s'est imposé au collège unique est aussi
porteur d'une autre dimension qui a certainement participé à son échec. La
culture scolaire contemporaine a conservé de son héritage napoléonien une hiérarchisation
implicite des savoirs fondée sur la valorisation de l'abstraction. L’ordre de
présentation des disciplines sur les carnets de notes le rappelle sans
ambiguïté: aux lettres et aux mathématiques succèdent en général l'histoire
géographie et les langues vivantes, les sciences appliquées se situant ensuite
avant la technologie, les disciplines artistiques et l'éducation physique.
Chacun sait que la réussite dans les deux premières disciplines est
déterminante pour la carrière scolaire alors que les autres sont considérées
soit comme auxiliaires, soit comme franchement superflues. Une telle logique
est évidemment contradictoire avec l'ouverture du collège à la totalité d'une
classe d'âge. La diversité des compétences, des attentes et des intérêts d'un
public aussi large n'est pas pris en compte par l'institution. Elle ne valorise
vraiment que la réussite en lettres et en maths, et n'accorde aucune
reconnaissance réelle au succès dans les disciplines artistiques,
technologiques ou sportives, voire dans les sciences appliquées lorsqu'il ne
s'accompagne pas d'une réussite significative en mathématiques. «La
formation secondaire [ ... ] repose sur un équilibre des disciplines
intellectuelles, artistiques, manuelles, physiques et sportives», énonçait
en 1975 le texte de la loi Haby. Le modèle culturel dominant du lycée qui a été
imposé au collège unique a réduit à néant cette dimension du projet.
La
principale conséquence de cette hiérarchisation des savoirs est connue. Les
disciplines à forte dimension pratique sont non seulement marginalisées, mais
essentiellement réservées à la remédiation de l'échec scolaire. Annie Verger
avait montré il y a déjà longtemps que l'orientation vers des filières
artistiques ou d'arts appliqués était souvent choisie par les élèves en échec
issus de la bourgeoisie ou des classes moyennes. Tout le monde sait aujourd'hui
que les filières techniques sont très massivement réservées aux élèves en échec
des milieux populaires.
Le
collège unique a donc abouti de ce point de vue à une situation paradoxale. En
soumettant l'ensemble de la jeunesse à un enseignement apparemment égalitaire
mais fondé sur l'hégémonie d'un seul modèle culturel, il a encore plus
diabolisé les savoirs techniques ou artistiques que ne le faisait le système scolaire
antérieur fondé sur une séparation précoce des filières du secondaire. Pour les
enfants des ouvriers et des employés, qui constituent plus de la moitié de la
population active française, la culture générale littéraire et scientifique
telle qu'elle est le plus souvent présentée au collège peut facilement être
perçue comme la négation de leur propre pratique culturelle. A l'inverse, les
savoirs appliqués ou techniques avec lesquels ils ont tendance à être plus
familiers sont explicitement associés à l'échec scolaire.
La
réciproque est d'ailleurs vraie : les bons élèves qui seraient attirés par des
disciplines techniques ou artistiques en sont le plus souvent écartés par la
pression du modèle socioculturel dominant. L’interprétation des choix
d'orientation des filles au lycée confirme en quelque sorte en creux cette
analyse. Le fait qu'à résultat scolaire égal, les filles choisissent moins
souvent que les garçons les filières dites d'excellence ne s'interprète pas
uniquement en termes de reproduction d'un statut de dominées. Des sociologues
ont récemment montré qu'il pouvait s'agir aussi de choix plus libres que ceux
des garçons, dans la mesure où l'éducation des filles les contraint moins que
ces derniers à privilégier la réussite sociale, et donc à s'orienter vers les
voies d'excellence. Dès lors, elles choisissent aussi en fonction de leurs
goûts. On peut supposer que si les enseignements artistiques ou technologiques
n'étaient pas aussi dévalorisés par la hiérarchie implicite des savoirs
scolaires, les élèves seraient plus nombreux à tenter d'y réussir.
Les
réformes en cours, qui visent à développer un enseignement en alternance et à
rétablir des options technologiques au collège, sont donc plus proches de la
lettre de la loi de 1975 que ne l'était le collège unique tel qu'il avait
évolué depuis. Le quasi consensus actuel sur le renoncement à un collège unique
pour tous laisse par ailleurs à l'actuel ministre une marge de manœuvre sans
doute importante. Les organisations syndicales qui avaient tiré le projet Haby
vers un alignement du collège unique sur le modèle culturel du lycée sont
aujourd'hui hésitantes, et surtout contraintes par leur base à modérer leurs
protestations.
Le
rétablissement de possibilités d'orientation précoce vers des enseignements de
types technologiques ou professionnels constitue‑til pour autant une
solution plus juste que le fonctionnement actuel du collège ? Cela supposerait
que le choix de ces filières ne soit plus seulement déterminé par l'échec en
enseignement général, mais par la volonté des familles. Ce qui supposerait
ensuite que les filières professionnelles et technologiques soient
revalorisées, c'est‑à-dire, pour l'essentiel, qu'elles offrent en cours
et en fin de cursus des possibilités suffisantes de poursuites d'études pour
que de bons élèves n'hésitent pas à s'y engager.
Il
y a évidemment peu de chances pour qu'un tel bouleversement de la hiérarchie
des valeurs scolaires se produise à court terme. Plus probablement, le
rétablissement d'une orientation précoce au collège satisfera surtout une
majorité d'enseignants en les débarrassant plus tôt des élèves les plus rétifs
à leur enseignement. Le clivage entre une culture académique réservée aux bons
élèves et une culture technique assimilée à une sous‑culture pour élèves
en échec risque d'en être confirmé. En revanche, on peut espérer que ce type
d'orientation permettra aux élèves concernés de retrouver une certaine
motivation, si les pratiques pédagogiques qui leur sont proposées correspondent
à leurs besoins. En sortant plus tôt de la spirale de l'échec, une majorité
d'entre eux pourrait retrouver suffisamment de confiance pour être capable de
se réinscrire dans un projet professionnel et social cohérent, comme c'est le cas
aujourd'hui pour beaucoup d'élèves de lycées professionnels. Autrement dit, on
est en droit d'attendre de ce projet un peu moins de souffrance, pour les
professeurs comme pour les élèves. Il faudra sans doute savoir s'en contenter.
Article publié par la Revue SCIENCES HUMAINES, mars
2003 – mensuel 5 €.
http://www.scienceshumaines.fr
reproduit avec l’aimable autorisation de la revue et
de l’auteur.
[1
Enquête FSU ‑ Sofres, Le Monde, 19 novembre 2002.
[2
A. Prost, L'enseignement s'est‑il démocratisé ~ Puf, 1986.
[3
R Merle, La Démocratisation de l'enseignement, La Découverte, «Repères », 2002.
[4
M. Duru‑Bellat, Les Inégalités sociales à l'école. Genèse et mythes, Puf,
2002.
[5
J.‑R Terrail, De l'inégalité scolaire, La Dispute, 2002.
[6
M.‑F. Grospiron, M. Kherroubi, A.‑D. Robert et A. van Zanten, Quand
l'école se mobilise. Les dynamiques professionnelles dans les établissements de
banlieue, La Dispute, 2002.
[7
L. Mucchielli, Violence et insécurité. Fantasmes et réalité dans le débat
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[8
F. de Singly (dir.), La Famille. L'état des savoirs, La Découverte, 1991.
[9
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10
F. Dubet, Les Lycéens, Seuil, 1991.
[11
Entretien avec A. Prost, in « Mille ans d'école», L’Histoire, octobre 1999.
[12
0. Galland, Sociologie de la jeunesse, Colin, 1997.
[13
B. Charlot, Du rapport au savoir, Anthropos, 1997.
[14
A. Robert, Système éducatif et réforme, Nathan, 1995.
[15
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[16
G. Moreau (dir.), Les Patrons, l’État et la formation des jeunes, La Dispute,
2002.
[17
M. Ferrand, F. Imbert et C. Marry, L’Excellence scolaire: une affaire de
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