Mettre la coopération au cœur de l’Ecole

Mettre la coopération au cœur de l’Ecole

 

Dans leur article intitulé « remettons l’école en piste » (Rebonds du 25 août)Yves Laszlo et Antoine Chambert-Loir, prennent comme postulat que l’Ecole aurait abandonné ces dernières décennies, deux notions essentielles : la compétition et  le « mérite » personnel.

En faisant le parallèle avec le monde sportif,  l’exposé défend l’idée que l’éducation à la compétition  serait à la fois indispensable sur un plan éducatif, (compte tenu de l’environnement social et professionnel), source de plaisir et de motivation  pour tous les élèves.

Affirmer que l’Ecole (de la maternelle au lycée) aurait cessé ces dernières décennies de mettre les élèves « en compétition » est un postulat qui mérite d’être questionné, tout comme mérite d’être analysée l’affirmation de la compétition comme fait  social et comme fait de nature « humaine » source de motivation et de plaisir.

 

Si nous sommes convaincus que l’effort individuel est effectivement à la base de tout apprentissage et qu’il convient de « replacer l’élève en tant qu’individu singulier au cœur du système… » (faut-il rappeler que cet objectif tant décrié aujourd’hui par certains est  l’objectif de base la loi d’orientation de juillet 89…) nous sommes en profond désaccord avec la survalorisation idéalisée de la compétition au sein du système scolaire.

 

En observant la manière dont sont repérés les sportifs de haut niveau, les auteurs infèrent que la suppression des dispositifs « compétitifs » de  sélection des élites, outre qu’elle induirait une baisse du niveau des exigences dans le supérieur, serait également responsable de la démotivation des élèves. Avoir ouvert le collège à tous les élèves ou fixer comme objectif au système éducatif de permettre au plus grand nombre de poursuivre des études au moins jusqu’au Bac, seraient des indicateurs d’un abandon supposé de la compétition au sein du système éducatif.

 

Sur le constat de la baisse des exigences de l’Ecole, force est de constater que celle ci  est  une antienne récurrente à chaque rentrée scolaire : « Il semblerait que dans nos lycées et collèges, on n’apprenne plus la langue française », observait Girardin. C’était en 1864.

Dans une grande enquête parlementaire sur l’enseignement secondaire, en 1898, les enseignants se déclarent déçus, voire désabusés. L’un d’eux écrit : « le métier m’est odieux, mes élèves sont de jeunes idiots qui ne pensent qu’à être bacheliers et ne lisent Corneille qu’autant qu’il le faut pour répondre aux examinateurs. »

Le moins que l’on puisse dire c’est que la polémique n’est pas récente et que les constats concernant le fait que les élèves ne savent « ni travailler, ni réfléchir » existaient bien avant la suppression du concours d’entrée en 6ème ou l’objectif de 80% d’une tranche d’âge au baccalauréat.

 

Permettre à tous les élèves d’accéder au collège ou fixer au système éducatif l’objectif d’une élévation du niveau de culture générale, témoignent de  la volonté d’une « démocratisation » de l’Ecole, et certainement pas du fait que la « compétition » aurait  abandonné le système éducatif.

Contrairement à ce que laisse entendre les auteurs, l’Ecole (de la maternelle à l’Université) n’a jamais cessé de mettre les élèves en compétition face à eux mêmes d’abord, face aux autres ensuite.

Cette compétition fonde même l’essentiel des dispositifs « d’orientation » qui ne sont en fait que des dispositifs de sélection, voire malheureusement d’exclusion, pour plusieurs dizaines de milliers d’entre eux tous les ans.

L’Ecole a toujours fonctionné en valorisant le travail individuel, l'émulation par la compétition et le mérite personnel, renvoyant la réussite ou l’échec de chaque apprenant à sa seule volonté, à sa propre responsabilité. C’est même certainement cette suite « d’épreuves de contrôle et de sélection » qui fait perdre le sens réel à l’apprentissage.

 

Pour apprendre, les élèves doivent prendre des risques, oser décrire leurs représentations, faire des essais et des erreurs, explorer, recommencer, accepter le déséquilibre cognitif. Pour ce faire il doivent se sentir en sécurité, en confiance.

Or la compétition, génère de l’anxiété. Ce qu’elle valorise c’est le fait d’être meilleur que les autres et non le fait d’avoir appris. Elle remplace l’objectif d’apprentissage par l’objectif de trouver des vainqueurs… Mais des vainqueurs de quoi, à quel prix et surtout pour quelle raison si ce n’est extraire de la « masse » les plus doués.

La compétition diminue le goût d’apprendre : elle ne motive en fait que ceux que l’on dit être les « meilleurs » élèves...

La notion de compétition est beaucoup plus associée à l’idée de « performance que de compétence ».

La recherche de performance, érigée en valeur de référence incontournable et incontestable, met les individus en concurrence dans des conditions et selon des critères standardisés.

Le développement de compétences exige au contraire des contextes variés où les efforts portent davantage sur la collaboration et la recherche de solutions différentes, et sur le développement de nouveaux savoirs et savoir faire.

 

En France, dès la maternelle la « pression évaluatrice » pèse sur les élèves. Dès la petite section de maternelle certains enfants sont déjà considérés comme « en échec scolaire ». Dès le début de la scolarité il existe des vainqueurs et des vaincus. Cette réalité ne cesse de croître au fur et à mesure de la scolarité.

Dès son entrée à l’école maternelle,  l’élève apprend à travailler seul à côté des autres et parfois seul contre les autres. Il apprend à se protéger du regard de son voisin et apprend à réfréner  son désir de lui parler et de l’entendre.

"Tu dois aider ton prochain, excepté dans cette école où nous ne cessons de t'interdire de l'aider" écrivait Cousinet en 1969.

 

Mais ces dernières décennies les exigences de développement de l’autonomie du sujet et de formation du citoyen d’une part et les nombreux travaux des pédagogues, des psychologues cognitivistes ou autres didacticiens ont clairement mis en évidence, l’importance des interactions sociales dans la construction des apprentissages.

Des recherches Nord américaines et québécoises, menées ces vingt dernières années sur le résultat de centaines d’études dans  les domaines du rendement scolaire, du développement social et du développement affectif, pour des élèves du primaire et du secondaire, ont toutes montré que les situations d’apprentissage en « coopération » (qui impliquent le travail au sein de groupe hétérogènes, l’entraide, la solidarité, les échanges entre pairs, la résolution de problèmes complexes) étaient plus « performantes » dans les trois domaines, que les situations d’apprentissage compétitives ou individuelles (Johnson, Maruyama, Nelson et Skon en 1981, Slavin en 1990, Tardif en 1992).

Les situations d’apprentissage en coopération, parce qu’elle nécessitent un environnement à la fois plus riche plus complexe et plus sécurisant, parce qu’elles se fondent sur des valeurs sociales et humanistes, sont plus efficaces sur le plan de la qualité des apprentissages cognitifs (les connaissances) , comme sur le plan « éducatif ».

 

La coopération, la solidarité, l’entraide doivent contrairement à ce qu’affirment les auteurs être au cœur de l’Ecole, au cœur des situations d’apprentissage. L’Objectif de l’Ecole est de permettre à ses élèves d’“ apprendre à vivre et à apprendre avec les autres, par les autres et pour les autres et non pas seul contre les autres. ”

“ On n’est intelligent qu’à plusieurs ” disait Albert Einstein.

Plus que jamais l’école doit se soucier de la façon dont on peut devenir effectivement,  intelligent à plusieurs. C’est un objectif essentiel au plan de « l’efficacité » de l’enseignement comme au plan éducatif.

 

 Jean-François VINCENT, Président national de l’Office Central de la Coopération à l’Ecole.

 

 

 

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