Mettre
la coopération au cœur de l’Ecole
Dans
leur article intitulé « remettons l’école en piste » (Rebonds
du 25 août)Yves Laszlo et Antoine Chambert-Loir, prennent comme postulat
que l’Ecole aurait abandonné ces dernières décennies, deux notions essentielles :
la compétition et le
« mérite » personnel.
En faisant le parallèle
avec le monde sportif, l’exposé défend
l’idée que l’éducation à la compétition serait à la fois indispensable
sur un plan éducatif, (compte tenu de l’environnement social et professionnel),
source de plaisir et de motivation pour
tous les élèves.
Affirmer que l’Ecole (de
la maternelle au lycée) aurait cessé ces dernières décennies de mettre les
élèves « en compétition » est un postulat qui mérite d’être
questionné, tout comme mérite d’être analysée l’affirmation de la compétition
comme fait social et comme fait de
nature « humaine » source de motivation et de plaisir.
En
observant la manière dont sont repérés les sportifs de haut niveau, les auteurs
infèrent que la suppression des dispositifs « compétitifs » de
sélection des élites, outre qu’elle induirait une baisse du niveau des
exigences dans le supérieur, serait également responsable de la démotivation
des élèves. Avoir ouvert le collège à tous les élèves ou fixer comme objectif
au système éducatif de permettre au plus grand nombre de poursuivre des études
au moins jusqu’au Bac, seraient des indicateurs d’un abandon supposé de la
compétition au sein du système éducatif.
Sur le constat de la
baisse des exigences de l’Ecole, force est de constater que celle ci est
une antienne récurrente à chaque rentrée scolaire : « Il
semblerait que dans nos lycées et collèges, on n’apprenne plus la langue
française », observait Girardin. C’était en 1864.
Dans
une grande enquête parlementaire sur l’enseignement secondaire, en 1898, les
enseignants se déclarent déçus, voire désabusés. L’un d’eux écrit : « le
métier m’est odieux, mes élèves sont de jeunes idiots qui ne pensent qu’à être
bacheliers et ne lisent Corneille qu’autant qu’il le faut pour répondre aux
examinateurs. »
Le moins que l’on puisse
dire c’est que la polémique n’est pas récente et que les constats concernant le
fait que les élèves ne savent « ni travailler, ni réfléchir »
existaient bien avant la suppression du concours d’entrée en 6ème ou
l’objectif de 80% d’une tranche d’âge au baccalauréat.
Permettre
à tous les élèves d’accéder au collège ou fixer au système éducatif l’objectif
d’une élévation du niveau de culture générale, témoignent de la volonté d’une
« démocratisation » de l’Ecole, et certainement pas du fait que la
« compétition » aurait
abandonné le système éducatif.
Contrairement
à ce que laisse entendre les auteurs, l’Ecole (de la maternelle à l’Université)
n’a jamais cessé de mettre les élèves en compétition face à eux mêmes d’abord,
face aux autres ensuite.
Cette
compétition fonde même l’essentiel des dispositifs « d’orientation »
qui ne sont en fait que des dispositifs de sélection, voire malheureusement
d’exclusion, pour plusieurs dizaines de milliers d’entre eux tous les ans.
L’Ecole
a toujours fonctionné en valorisant le travail individuel, l'émulation par la
compétition et le mérite personnel, renvoyant la réussite ou l’échec de chaque
apprenant à sa seule volonté, à sa propre responsabilité. C’est même
certainement cette suite « d’épreuves de contrôle et de sélection »
qui fait perdre le sens réel à l’apprentissage.
Pour
apprendre, les élèves doivent prendre des risques, oser décrire leurs
représentations, faire des essais et des erreurs, explorer, recommencer,
accepter le déséquilibre cognitif. Pour ce faire il doivent se sentir en
sécurité, en confiance.
Or la compétition, génère
de l’anxiété. Ce qu’elle valorise c’est le fait d’être meilleur que les autres
et non le fait d’avoir appris. Elle remplace l’objectif d’apprentissage par
l’objectif de trouver des vainqueurs… Mais des vainqueurs de quoi, à quel prix
et surtout pour quelle raison si ce n’est extraire de la « masse »
les plus doués.
La
compétition diminue le goût d’apprendre : elle ne motive en fait que ceux
que l’on dit être les « meilleurs » élèves...
La
notion de compétition est beaucoup plus associée à l’idée de « performance
que de compétence ».
La
recherche de performance, érigée en valeur de référence incontournable et
incontestable, met les individus en concurrence dans des conditions et selon
des critères standardisés.
Le
développement de compétences exige au contraire des contextes variés où les
efforts portent davantage sur la collaboration et la recherche de solutions
différentes, et sur le développement de nouveaux savoirs et savoir faire.
En
France, dès la maternelle la « pression évaluatrice » pèse sur les
élèves. Dès la petite section de maternelle certains enfants sont déjà
considérés comme « en échec scolaire ». Dès le début de la
scolarité il existe des vainqueurs et des vaincus. Cette réalité ne cesse de
croître au fur et à mesure de la scolarité.
Dès
son entrée à l’école maternelle,
l’élève apprend à travailler seul à côté des autres et parfois seul
contre les autres. Il apprend à se protéger du regard de son voisin et apprend
à réfréner son désir de lui parler et
de l’entendre.
"Tu dois aider ton prochain,
excepté dans cette école où nous ne cessons de t'interdire de l'aider" écrivait Cousinet en 1969.
Mais
ces dernières décennies les exigences de développement de l’autonomie du sujet
et de formation du citoyen d’une part et les nombreux travaux des pédagogues,
des psychologues cognitivistes ou autres didacticiens ont clairement mis en
évidence, l’importance des interactions sociales dans la construction des
apprentissages.
Des
recherches Nord américaines et québécoises, menées ces vingt dernières années
sur le résultat de centaines d’études dans
les domaines du rendement scolaire, du développement social et du
développement affectif, pour des élèves du primaire et du secondaire, ont
toutes montré que les situations d’apprentissage en « coopération »
(qui impliquent le travail au sein de groupe hétérogènes, l’entraide, la
solidarité, les échanges entre pairs, la résolution de problèmes complexes)
étaient plus « performantes » dans les trois domaines, que les
situations d’apprentissage compétitives ou individuelles (Johnson, Maruyama,
Nelson et Skon en 1981, Slavin en 1990, Tardif en 1992).
Les
situations d’apprentissage en coopération, parce qu’elle nécessitent un
environnement à la fois plus riche plus complexe et plus sécurisant, parce
qu’elles se fondent sur des valeurs sociales et humanistes, sont plus efficaces
sur le plan de la qualité des apprentissages cognitifs (les connaissances) ,
comme sur le plan « éducatif ».
La
coopération, la solidarité, l’entraide doivent contrairement à ce qu’affirment
les auteurs être au cœur de l’Ecole, au cœur des situations d’apprentissage.
L’Objectif de l’Ecole est de permettre à ses élèves d’“ apprendre à vivre et à apprendre avec les
autres, par les autres et pour les autres et non pas seul contre les
autres. ”
“ On n’est intelligent qu’à
plusieurs ” disait Albert
Einstein.
Plus
que jamais l’école doit se soucier de la façon dont on peut devenir
effectivement, intelligent à plusieurs.
C’est un objectif essentiel au plan de « l’efficacité » de
l’enseignement comme au plan éducatif.
Jean-François VINCENT, Président national de
l’Office Central de la Coopération à l’Ecole.