Pour tenter d'éclairer le concept de culture commune.

Dans un article paru le 22 mars dernier dans Libération, le sociologue François Dubet souligne par trois fois l'importance pour l'école de promouvoir une culture commune à tous les élèves durant leur scolarité obligatoire, défendant ainsi l'idée d'un collège unique face aux attaques de ceux qui voudraient rétablir des filières pour, disent certains d'entre eux, "sauver l'école".

L'idée de F.Dubet semble généreuse et propre à séduire, sinon ceux qui ne voient dans l'Ecole qu'un hyper-marché des savoirs où chacun peut venir acquérir, en fonction des "dons" qui lui sont propres, savoirs, savoir-faire et compétences en vue d'une insertion professionnelle aussi gratifiante que possible, du moins ceux qui, sans négliger cette promotion individuelle, souhaitent que l'Ecole soit aussi le creuset d'une société plus humaine : une "Ecole créatrice d'humanité". Mais est-il sûr que chacun donne le même sens à l'expression "culture commune" - Deux indices me semblent indiquer qu'il peut y avoir d'assez larges divergences : certains ne parlent-ils pas de
vaste culture commune, tandis que d'autres laissent entendre qu'il pourrait s'agir simplement d'une culture commune minimale -

Remarquons déjà que, parmi les acceptions du mot culture, on peut distinguer deux grandes catégories de définitions :
-        celles qui mettent l'accent sur un contenu, un ensemble de savoirs (culture classique, culture générale, culture technologique, etc.).
-        celles qui mettent l'accent sur une forme, une formation de l'esprit, une imprégnation, une façon de voir, de penser, de vivre… (culture chrétienne, culture ouvrière, culture syndicale, etc.)
Dans le premier cas, la culture est directement liée à l'instruction ; dans le second elle est plutôt le produit d'une éducation. Dans la réalité, rares sont ceux qui considèrent la culture exclusivement sous l'un de ces deux aspects, mais chaque courant de pensée privilégie plutôt l'un d'entre eux, sans toujours le préciser, ce qui entraîne des affrontements qui rappellent des dialogues de sourds.

Un détour historique permettra de mieux préciser les choses.

L'une des missions de l'école primaire républicaine de Jules Ferry était déjà de transmettre une certaine
culture, commune à tous les enfants du peuple ; une culture marquée par un certain positivisme comtien et un ensemble de valeurs de probité, d'obéissance, de respect de l'ordre établi, un fervent patriotisme. Il est bon aussi de se souvenir également qu'à la fin du 19ième siècle, la langue française était encore loin d'être pratiquée quotidiennement dans toutes les provinces françaises : l'un des rôles de l'Ecole était d'en renforcer l'usage pour que la République soit appuyée sur un fort sentiment national. Quant aux savoirs enseignés par l'Ecole primaire, ils étaient moins considérés sous leur aspect culturel que comme des outils nécessaires dans la vie professionnelle et sociale. On peut donc considérer que la culture dispensée par l'Ecole primaire relevait plus de l'éducation que de l'instruction, de la formation (forme) que du contenu (savoirs). Ce n'est sans doute pas un hasard si, avant la seconde guerre mondiale, la journée de classe commençait en général par la leçon de morale.

A la même époque, les Lycées, dignes héritiers des Collèges de Jésuites, s'efforçaient, eux aussi, de transmettre une
culture commune aux enfants des classes bourgeoises qui y "faisaient leurs humanités". Plutôt littéraire, classique en ce sens qu'elle reposait sur une certaine exaltation de la civilisation gréco-romaine (la section noble des Lycées était celle où les élèves apprenaient le latin et le grec) et de l'idéal de "l'honnête homme" des 17ième et 18ième siècles, cette culture souvent dite "générale" permettait d'assurer une certaine cohésion sociale au sein des classes supérieures de la société prétendant au statut d'élites. Marquée d'un certain encyclopédisme (un "honnête homme", qu'il fût médecin, avocat, professeur, industriel ou banquier devait avoir des notions dans tous les domaines). Sans doute s'agissait-il de former des esprits "fins et distingués", mais l'accent était aussi mis sur l'ampleur des savoirs acquis : un homme cultivé était un homme de vaste culture.

Vers le milieu du 20ième siècle, l'évolution de la société avait entraîné ce que d'aucuns considérèrent comme un affadissement de ces idéaux : tandis que la leçon de morale tendait à disparaître à l'école primaire, l'enseignement des sciences prenait peu à peu le pas sur celui des langues anciennes dans les Lycées. Le rôle de transmission de cultures des deux ordres d'enseignement s'estompait derrière celui de la transmission "utile" des connaissances en vue de l'obtention d'un diplôme (le certificat d'études d'une part, le baccalauréat de l'autre).

Dès avant la seconde guerre mondiale, d'autres institutions s'étaient attachées à promouvoir d'autres formes de culture : il s'agissait principalement des syndicats, des mouvements de jeunesse et des associations d'éducation populaire. Une véritable culture ouvrière, par exemple, se forgeait ainsi, caractérisée notamment par l'appropriation par des hommes (surtout) d'outils leur permettant d'analyser des situations complexes, de prendre la parole devant des groupes parfois importants, de discuter des informations, d'argumenter des répliques, de conduire des réunions
Cette culture militante était aussi marquée par un sens de la solidarité de classe très poussé. Il faut aussi noter l'importance de mouvements catholiques s'adressant à des adolescents comme la J.O.C., la J.A.C. et la J.E.C. qui, bien que s'adressant à des populations différentes (ouvrière, agricole, étudiante) cherchait à diffuser sinon une culture commune, du moins des "idéaux" communs. On sait d'ailleurs l'influence que certains de ces mouvements ont eu dans le développement du syndicalisme français.

Qu'en est-il devenu aujourd'hui -

L'Ecole a été unifiée, au moins en théorie. Les anciens Lycées et les Collèges modernes issus des Ecoles Primaires supérieures ont été amputés de leur premier cycle. L'objectif principal qui leur est assigné est de conduire le plus grand nombre possible des élèves qui entrent en seconde à l'une des nombreuses séries de baccalauréat
. L'aspect culturel de leur enseignement ne réside plus guère que dans la diversité des savoirs qui y sont diffusés quelles que soient les séries ; savoirs imposés pour une bonne part ; savoirs dont la plupart des élèves ne voient pas l'intérêt et qu'ils s'empresseront d'oublier l'examen passé. Encore heureux lorsqu'ils auront trouvé suffisamment d'intérêt dans un domaine pour leur permettre de choisir leur orientation professionnelle.

Les Collèges uniques qui accueillent la quasi totalité des jeunes adolescents (hormis ceux qui restent intégrés dans certains Lycées) dérivent directement du premier cycle des anciens établissements secondaires. Ils n'ont fait l'objet d'aucune réelle refonte en vue de les adapter à leurs nouvelles fonctions d'Ecole moyenne "pour tous". D'aucune réflexion non plus pour redéfinir des objectifs adaptés à la fois aux adolescents accueillis, à leur diversité, à leurs besoins actuels et futurs. Le Collège n'est qu'un lieu de transit vers une des filières lycéennes… ou vers la rue. L'enseignement y est standardisé en fonction des exigences des filières d'enseignement général des Lycées, formant une sorte de parcours d'obstacles qui élimine certains enfants dès le départ et de nombreux autres en cours de route. On cherche vainement trace d'une culture, sauf à réduire celle-ci à une somme de connaissances diverses, aussi périssables au moins que celles inculquées dans les Lycées.

Quant aux écoles primaires, réduites à 5 années, ce qui leur est d'abord demandé c'est d'inculquer les "connaissances de base" minimales (le lire-écrire-compter) nécessaires pour suivre l'enseignement du Collège.

L'action des mouvements d'éducation populaire est de plus en plus difficile dans la société de consommation contemporaine. La plupart d'entre eux tentent de survivre essentiellement en proposant des services. Le syndicalisme lui-même est en perte de vitesse : le taux de syndicalisation ne cesse de diminuer, ce qui n'est pas étranger à l'aggravation des divisions syndicales, à l'exacerbation des rivalités et aux surenchères parfois suicidaires. La seule
culture commune contemporaine est celle qui est martelée par la publicité directe ou déguisée dans ses supports médiatiques au premier rang desquels, la télévision : culte de la réussite individuelle, apologie de la consommation présentée comme la source du bonheur, marchandisation des rapports humains, sacralisation de l'argent… Les "valeurs actuelles" ainsi véhiculées sont celles qui se négocient dans les Bourses du monde entier.

On trouve pourtant, à l'initiative de certains Instituteurs, plus souvent en milieu rural que dans les grosses écoles primaires de la ville
, des classes où s'élabore une véritable culture humaniste fondée notamment sur la coopération. Les enfants y apprennent la démocratie par la pratique quotidienne et les conseils périodiques qu'ils y tiennent. L'entraide, les échanges réciproques de savoirs, l'élaboration et la conduite de projets à mener en équipes visent tout autant à les motiver dans leurs apprentissages qu'à les aider à construire et assimiler leurs savoirs, à s'approprier les savoir-faire.

L'organisation complexe et rigide des Collèges, le saucissonnage des savoirs, constituent des obstacles souvent infranchissables pour que des pratiques pédagogiques analogues puissent s'y développer. Parfois, quelques professeurs arrivent à travailler en équipe sur des projets interdisciplinaires. Les initiatives visant à résoudre les conflits par la médiation,
la parole qui évite la violence, peuvent aussi être considérées comme participant à l'élaboration d'une culture commune. Mais ces initiatives sont forcément limitées par le contexte global de l'établissement ; encore heureux lorsqu'elles ne se heurtent pas à l'incompréhension et à l'hostilité des autres professeurs ou même des parents. C'est ce qui conduit certains enseignants à tenter de se regrouper pour ouvrir et faire fonctionner, avec des parents informés et souvent enthousiastes, des "établissements pionniers". Les projets ont été nombreux au cours des 40 dernières années : bien peu ont vu le jour. Actuellement, et notamment depuis que Marie-Danielle PIERRELEE a publié le Manifeste pour une Ecole créatrice d'humanité (février 2000), une nouvelle vague de projets, essentiellement des Collèges pionniers, est née. Il n'est pas impossible qu'un petit nombre d'entre eux puisse ouvrir à la rentrée de septembre 2001, premiers pas vers une transformation profonde du système scolaire s'ils contribuent à initier la réflexion et le large débat citoyen autour des finalités de l'Ecole d'aujourd'hui.

Ces Collèges qui veulent ouvrir concrètement des voies nouvelles pour que s'élabore une véritable Ecole moyenne assurant à la fois la promotion de chaque individu et la promotion collective de tous, devraient évoluer à partir de projets initiaux souvent centrés
ne serait-ce que pour répondre à l'attente des familles sur les moyens à mettre en œuvre pour "améliorer le rendement scolaire". Ce sera l'un des objectifs qui leur incomberont, que de donner un contenu au concept de culture commune qui, selon François Dubet justifie la coéducation de tous les jeunes au moins durant la période de scolarité obligatoire.

Les principes qui ont guidé les Instituteurs cités ci-dessus permettent déjà d'esquisser les grandes lignes de ce que pourrait être cette culture commune : plutôt qu'une somme de connaissances, une attitude dans la vie, l'élaboration patiente et continuelle d'une démocratie vivante ; et d'abord peut-être la prise de conscience de l'interdépendance fondamentale qui unit tous les êtres humains, solidarité de fait qui, voulue, devient fraternité. Affirmer ses droits en tant qu'homme et en déduire sa responsabilité, ses devoirs comme citoyen. Créer de l'humanité en vivant la coopération, l'entraide au quotidien. Apprendre chaque jour à travailler, à échanger avec ceux qui sont différents de soi-même dans des projets élaborés en commun. Désirer acquérir des pouvoirs non pour dominer les autres mais pour faire progresser le bien être de tous. Apprendre ensemble à décrypter la complexité d'un monde qui s'est à la fois singulièrement étendu et rétréci ; apprendre à passer de l'analyse d'une situation à la prise en compte des interactions complexes entre ses éléments
. Apprendre à s'exprimer mais aussi à écouter : partager un langage qui unit et non s'isoler dans des jargons qui séparent.

L'Ecole, dans sa phase obligatoire, a un rôle essentiel à jouer dans l'avenir de la société tout entière. C'est ainsi qu'il importe d'entendre l'expression "une école créatrice d'humanité". Mais cette action doit être prolongée en dehors et au-delà de cette éducation première, par
une éducation permanente qu'il ne faut pas réduire à la formation professionnelle ou para-professionnelle continuée comme on a trop tendance à l'entendre aujourd'hui. La culture commune élaborée au quotidien dans les classes des écoles et des collèges doit préparer à cette éducation permanente : permettre à chacun de développer aussi loin que possible les potentialités qui lui sont propres, mais aussi élargir ses goûts et ses intérêts ; faire en sorte qu'une orientation prise à un moment de la vie ne soit jamais irréversible. Déjà le Plan Langevin Wallon voulait faire de chaque établissement scolaire un foyer de culture ouverte et vivante, élargi aux associations culturelles, aux musées… un lieu de rencontre et d'échanges ouvert à tous. L'insertion de l'Ecole dans un authentique mouvement d'éducation permanente (voir texte "de l'éducation populaire à l'éducation permanente" ) sera le plus sûr moyen d'éviter les dérives mercantiles qui tentent de réduire l'éducation à un ensemble de services financièrement rentables.
                                                                G.H.        Juin 2001.



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