L'avenir
de l'Ecole
Débats, dégâts…
Pierre FRACKOWIAK
Inspecteur de l'Education
Nationale
A lire la presse majoritaire
et à observer les informations diffusées par les chaînes de télévision, le débat
lancé dans un courant d'air lundi dernier à LILLE, serait un grand moment de
démocratie directe, une occasion unique offerte à tous les citoyens de s'exprimer sur l'état de l'Ecole
et sur les transformations nécessaires… A en croire les déclarations
ministérielles, rien n'est joué d'avance, tout est à construire… En bref, tous
ceux qui s'intéressent à l'Ecole devraient vivre de formidables moments. L'euphorie
n'est pourtant pas au rendez-vous. Personne ne croit vraiment que la
nouvelle loi d'orientation n'est pas déjà écrite dans ses grandes lignes, comme
cela se dit au groupe parlementaire UMP. Pire, en particulier dans les écoles
maternelles et élémentaires, le climat qui se détériorait déjà, indépendamment
ou en plus des désillusions du printemps, devient insupportable au fil des
déclarations péremptoires des ministres, du président de la République et d'une
campagne soigneusement organisée.
Ici et là, de vives tensions
ont commencé, depuis plusieurs mois, à éclater entre parents et professeurs des
écoles. Le
nombre d'enseignants interpellés et mis en cause par des parents s'est accru
rapidement depuis la rentrée:
- ceux des CP accusés de ne pas reproduire les
méthodes dont les parents ont été les bénéficiaires (ou les victimes) alors que
le ministre ne cesse de glorifier le b-a/ba. Et comme c'est le ministre qui l'a
dit et qu'il l'a dit à la télévision… les enseignants n'auraient qu'à
obtempérer
- ceux qui ont abandonné depuis longtemps, la
notation assassine, les classements au centième de point dès le CP, le
redoublement, et qui subissent les assauts des anciens et des nouveaux
conservateurs confortés par les discours officiels ambiants sur l'autorité, sur
l'émulation, sur le retour aux bonnes vieilles méthodes qui n'ont pourtant
jamais fait leurs preuves… sinon pourquoi diable se serait-on évertué depuis plus
de 30 ans à tenter de transformer l'école!
- ceux qui ont appliqué consciencieusement les
programmes et instructions signés de Luc FERRY, président de la commission
nationale des programmes, et qui se heurtent aux déclarations diamétralement
opposées de Luc FERRY, ministre.
Les
tensions, qui furent terribles entre instituteurs et professeurs de collège
au point de rendre inutiles voire risquées les tentatives de liaison
école/collège, qui s'étaient un peu apaisées avec un effort d'harmonisation et
de continuité de programmes, renaissent et s'exacerbent. Ceux qui dans
le passé, se heurtant aux difficultés de la prise en compte de l'hétérogénéité,
faisaient systématiquement le procès de l'amont, renouent avec leurs vieux
démons au nom de la transmission redevenue sacro sainte des savoirs, du
"retour" à l'autorité, à l'effort et à la responsabilité des parents.
Les récentes réunions école / collège observées sont de très mauvaise augure.
Les
temps sont durs pour ceux des enseignants qui ont avancé pas à pas depuis la
fin des années 70, sous la droite, puis sous la gauche avec des alternances
qui n'ont pas imposé de rupture, qui ont compris que la loi d'orientation de
1989 avec l'élève au centre du système et pas l'enseignant et son programme
disciplinaire à transmettre à une minorité, avec les projets d'établissement et
le travail d'équipe, avec les cycles, était un acte historique marquant enfin
une rupture claire avec l'école du 19ème siècle qui avait longtemps
agonisé. Que d'énergie dépensée, que d'intelligence mise en œuvre, que de
réflexions partagées et approfondies collectivement avec le soutien des
mouvements pédagogiques (OCCE, AFL, ICEM, GFEN…) aujourd'hui étouffées. Que de
grands spécialistes contemporains (MEIRIEU, DUBET, MORIN, GIORDAN, BASSIS…)
aujourd'hui méprisés! Tout cela pour presque rien… pour revenir 50 ans en
arrière!
Il
faudrait que les enseignants progressistes soient héroïques ou inconscients
pour ne pas être désespérés par tant de hargne, par tant de mépris pour la
recherche et l'innovation, par un tel rejet annoncé de la pédagogie.
On
s'attend un peu partout, à de vives joutes oratoires entre les Anciens et les
Modernes dans de nombreuses écoles qui ont rencontré de réelles difficultés
pour trouver un animateur compétent et suffisamment informé pour éviter procès
et mises en cause. Les spécialistes savent qu'ils auront, sur des problèmes
aussi complexes et vitaux pour notre société, bien du mal s'accommoder du
niveau du café du commerce et à ne pas s'insurger… même s'ils ont bien compris
qu'ils doivent céder la place aux sondages, aux micro trottoirs, aux idées
reçues…
Entre
indifférence et colère, les conflits arrivent… et la grande désillusion.
Qui sème le vent, récolte
les tempêtes. Le ministre ne l'ignore pas, il sème du vent, mais il sait aussi
que c'est le prix à payer pour réussir le démantèlement du service public et
ouvrir la voie au libéralisme. Il observe donc tout cela avec une certaine
philosophie…