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L'École, fondatrice du lien
social.
Le débat s'amorce sur une critique de
l'Ecole, qui ne serait pas à la hauteur des ambitions de la loi d'orientation
de 1989 (10 à 15% de faibles lecteurs aux évaluations nationales, 7 à 8% de
jeunes sortant sans qualification) et qui serait responsable des difficultés
d'une partie des jeunes face à l'insertion professionnelle. La critique est
juste… mais tronquée :
- quand on "oublie" les
formidables avancées en matière d'accès à la scolarisation secondaire,
d'élévation générale du niveau de qualification (4% d'une classe d'âge accédait
au bac en 1945, plus de 60% aujourd'hui) ;
- quand on retourne insidieusement les
responsabilités, car la société est moins malade de son Ecole que celle-ci
n'est malade de la société. L'Ecole n'est pas isolée du tissu social : en
accueillant les élèves, elle enregistre les dégâts humains du chômage, de la
précarité, et les dégâts psychiques d'une fragilité croissante face à l'avenir.
La désespérance sociale pèse lourd dans l'espoir envers l'Ecole, pas plus
responsable de cette dégradation qu'elle n'est comptable de l'affaiblissement
de la valeur des diplômes quand ils ne suffisent plus à garantir l'emploi.
Une fonction d'émancipation
Si l'Ecole ne peut méconnaître les besoins
économiques, elle a conjointement une visée anthropologique et une mission
politique : former l'homme et le citoyen.
Rompant avec les sociétés d'initiation,
reproductrices d'un ordre social immuable, elle a une fonction
d'émancipation : permettre à chaque enfant de sortir des façons de voir,
de faire et de penser spécifiques de sa famille et de son environnement proche
pour accéder à des outils intellectuels à portée plus universelle, d'élargir
ainsi sa vision du monde, de "sortir de lui-même" et de s'ouvrir à
d'autres possibles. L'Ecole permet à chacun d'évoluer personnellement mais
aussi de contribuer à l'évolution de la société, initiant parallèlement à des
façons d'être au monde et aux autres sur la base de valeurs communes
fondatrices du lien social.
Mais aujourd'hui et pour demain, dans les
structures et les pratiques scolaires quotidiennes, où s'incarne la
fraternité ? Entre laisser-faire et pratiques impositives, où s'exercent
la liberté et la responsabilité constitutives des sujets ? Centrale dans
l'histoire et l'évolution de l'Ecole française, qu'en est-il (et qu'en
sera-t-il) de l'égalité ?
Que changer dans l'École ?
Confrontée à une demande historiquement
inédite avec la loi de 1989, l'Ecole n'a pas toujours su adapter ses moyens à
ces visées (déjà à l'époque, on pressentait qu'une mutation qualitative serait
nécessaire pour passer d'un enseignement élitiste à un enseignement de masse).
Les défis ne sont pas moindres devant nous : enrayer les difficultés face
à l'écrit, faire en sorte que chacun puisse profiter efficacement de
l'enseignement secondaire, garantir à tous l'accès à une certification, viser
un taux important niveau bac et toujours plus conséquent post-bac…
S'adapter à la diversité des élèves, est-ce
poursuivre des ambitions culturelles fortes pour les uns… et se résoudre à un
savoir minimum "garanti" (?) pour les autres ? Est-ce prévoir la
découverte des métiers "plus tôt" pour les seconds (sous prétexte de
la diversité des "goûts" et des "talents"), ce qui
ressemble fort à une filiarisation précoce larvée ? Ce serait accroître la
ségrégation scolaire : les comparaisons internationales montrent que les
systèmes les plus démocratisants sont ceux qui misent sur une Ecole publique
forte, font le choix clair de la mixité sociale et repoussent la filiarisation
le plus tard possible. En matière d'éducation, l'alignement sur l'Europe
serait-il condamné à s'aligner sur le "moins disant" ?
Une décentralisation hâtive n'est pas plus
une garantie de mieux : la fragmentation de l'institution, comme celle des
filières et des parcours rendrait l'Ecole encore plus opaque aux élèves et aux
familles populaires, avec le risque de piéger l'éducation dans le jeu
d'influences locales… au péril de l'égalité d'offre et de conditions
d'éducation.
Démocratiser l'accès au savoir passe par des
efforts conjoints hors l'école et dans l'école elle-même, au niveau des
pratiques enseignantes : engager les élèves – tous les élèves –
dans leurs apprentissages ; faire en sorte qu'ils y transforment leurs
façons de voir et de faire et qu'ils accèdent aux concepts, codes et œuvres
produits par les générations passées et la pensée contemporaine ; ouvrir à
un rapport ouvert, curieux mais aussi critique, créatif et constructif aux objets
et pratiques culturelles à travers des apprentissages solidaires.
Des pistes alternatives existent déjà, à tous
niveaux et dans toutes disciplines, relevant le défi d'une ambition et d'une
exigence égales pour tous, mais dont la promotion est encore trop clandestine,
faute de soutien institutionnel : démarches de réelle co-construction de
savoirs, ateliers de création, projets transformateurs…
Une formation ambitieuse
Une transformation des pratiques nécessite
une modification du regard sur les élèves appuyée sur une interrogation
exigeante des savoirs en jeu : de quelle histoire sont-ils les
produits ? Quelles ruptures en ont été constitutives et quels en sont les
enjeux actuels ? L'histoire culturelle est indispensable pour anticiper
les seuils intellectuels à faire franchir par les élèves. La jonction de ce qui
s'apprend à l'école avec ce qui trouve usage et légitimité dans la vie sociale
participe tout autant à renouveler le sens des apprentissages pour les élèves.
Vivre soi-même en formation de telles pratiques,
c'est créer les conditions pour en percevoir les caractéristiques, la
pertinence et les enjeux, afin de les ré-investir dans les classes. Le travail
d'équipe, promu pour les élèves, ne peut qu'être au principe d'une véritable
formation à la transformation.
Texte
écrit par Jacques BERNARDIN pour le Secrétariat National du GFEN, le 20
novembre 2003, et diffusé largement.