Que les choix soient annoncés avant même le débat amène certains à se demander si la participation à ce débat a un sens

Un petit vrai faux débat

 

 

"Que les choix soient annoncés avant même le débat amène certains à se demander si la participation à ce débat a un sens. Ne s’agira-t-il pas d’une sorte de grand-messe médiatisée, une sorte de « talk show » télévisé destiné à mettre en évidence un large consensus  dans le pays pour un « retour à une école consacrée par la tradition », à des « méthodes qui ont fait leurs preuves » Le risque est grand, en effet, que ce débat tant attendu ne soit escamoté…"

 

George HERVE, auteur de ces lignes, a parfaitement raison de craindre l'escamotage du débat et de faire référence aux talk shows télévisés. Nous sommes dans une situation très particulière, relativement nouvelle dans l'histoire des politiques éducatives, où les conservateurs au pouvoir utilisent magistralement les moyens de communication de masse qu'ils maîtrisent, pour former une opinion publique qu'ils font mine de consulter a posteriori pour justifier leurs choix. La manipulation est remarquable et il est difficile de penser qu'elle n'est pas tant soit peu orchestrée.

 

La méthode est connue, pourtant elle est difficile à démontrer. Le Canard Enchaîné vient de la mettre en évidence dans une analyse des sujets traités dans les journaux télévisés et de leur hiérarchisation où il apparaît que la priorité est de plus en plus fréquemment, sciemment, donnée aux faits divers dramatiques, mais où l'école apparaît, ce qui n'était guère le cas sauf au moment des grèves, mais uniquement à propos de la violence scolaire, ce qui ne peut pas être du au hasard.

 

On détruit le concept de collège unique, avec la complicité d'enseignants et de syndicalistes qui se prétendent progressistes et dont les organisations luttent paradoxalement pour la démocratisation de l'école. France 2 fait appel dans le même journal à un cancérologue[1] et à une orthophoniste[2] pour démontrer sans la moindre ouverture à la pensée divergente, que le seul moyen d'apprendre à lire est le plus stupide… Le "retour à", la "re ceci" et la "re cela", la "restauration de", on s'ingénie à laisser penser que le retour en arrière, la sacralisation d'un âge d'or dont tous les spécialistes savent qu'il n'a jamais existé, sont les seules solutions. On pourrait hélas multiplier les exemples à l'infini.

 

On joue sur toutes les nostalgies et toutes les résistances au changement. La nostalgie de tous ceux qui considèrent que l'école de Jules Ferry était la panacée même quand ils en ont été eux-mêmes les victimes, de tous ceux qui ne concevraient plus de prendre un train à vapeur aujourd'hui sauf pour un moment folklorique, mais qui pense que l'école doit demeurer identique à ce qu'elle était au temps des machines à vapeur, de tous ceux à qui aucun média n'a jamais expliqué simplement comment un enfant apprend et qu'il ne suffit pas de transmettre. La résistance au changement de ceux qui s'enferment dans leurs contenus disciplinaires "parce qu'ils ont été formés pour cela", de ceux qui ne se posent même pas la question de la pédagogie… On joue sur une opinion publique conservatrice que l'on renforce méthodiquement dans des conceptions erronées, non fondées, ni historiquement, ni scientifiquement.

 

A cultiver le niveau du café du commerce pour élaborer des propositions pour l'école du 21ème siècle, on ne peut obtenir de ce pseudo débat que ce que l'on en attend pour empêcher l'école démocratique et citoyenne d'évoluer et de se construire dans une perspective moderne, humaniste, ambitieuse.

 

De bons copains, réellement progressistes, me disent: "Mais non, tu vas voir, THELOT est une référence, il est honnête, il est capable de claquer la porte s'il découvre qu'il est manipulé et que les dés sont déjà jetés… " Je ne doute pas de l'honnêteté de THELOT, mais je doute de sa capacité à inscrire le débat dans une perspective réellement démocratique. Que je sache, il est plus proche des gens au pouvoir actuellement que des mouvements d'éducation populaire ou des mouvements pédagogiques ou des organisations de gauche. Sa vision techniciste de l'école, même si elle a séduit des ministres socialistes[3],  est dangereuse. Il ne s'agit pas de contester la nécessité d'évaluer intelligemment le fonctionnement du système, il ne s'agit pas de contester la nécessité de fournir aux enseignants des outils d'observation des performances de leurs élèves (et/ou les leurs!). Il s'agit de constater qu'il est plus facile d'évaluer que de faire bien l'école, qu'à force de thélo(t)risation du système, on culpabilise toujours l'enfant, on évalue et on remédie de plus en plus finement en passant à côté du sens des apprentissages, du global, du transversal, du complexe, de l'intelligent…

 

L'état de l'opinion est tel que si l'on faisait un référendum aujourd'hui pour le retour à l'école élitiste et ségrégationniste de Jules Ferry, on obtiendrait des scores à faire rêver un président de la république…

 

Au-delà ou parallèlement à l'élaboration d'une éducation (pas seulement d'une école) démocratique tout au long au long de la vie qui passe par un vrai bilan de la loi d'orientation de 89[4], par la suppression du collège (école fondamentale ou école moyenne?[5]), par une mise en perspective citoyenne du rôle des parents[6], par une définition du rôle des mouvements d'éducation populaire dans un projet de société de la connaissance, par la reconnaissance de l'importance de la pédagogie, par une nouvelle réflexion sur la place de l'école dans la cité et donc des rapports avec les collectivités territoriales, par une réflexion courageuse (utopique?) sur le statut et les missions des enseignants, etc, il me semble urgent de s'intéresser aux moyens d'élever le niveau d'information[7] des citoyens, de connaissance objective minimale sur l'apprendre, sur les savoirs nécessaires à l'éducation du futur, sur les moyens de se préparer à mieux vivre et à mieux vivre ensemble.

 

Il s'agit de rechercher les moyens d'une réelle mobilisation générale pour une nouvelle éducation et pour une nouvelle société. 

 

Le petit débat que nous préparent RAFFARIN, FERRY et le MEDEF est aux antipodes de ce rêve.

 

Pierre FRACKOWIAK

inspecteur de l'Education Nationale

le 31/10/2003

  

 

 

 



[1] C'est habile. Un cancérologue a une aura incontestable. Ce qu'il dit, même si c'est une bêtise, affirmé avec un aplomb imprégné de certitude, devient une vérité pour l'opinion. Le journaliste ou le manipulateur ne pense même pas que la contradiction pourrait exister.

[2] Les orthophonistes (libéraux) envahissent actuellement les écrans avec le b.a ba. Tout ce qui réussit c'est grâce à eux, tout ce qui échoue, c'est à cause de l'école. Comme ils prennent désormais en charge toutes les "dys" (dyslexie, dyscalculie, dysorthographie, dysgéométrie, dysgrammairie, dysvisuopractie…) on a tout lieu de s'inquiéter, mais pour le journaliste, le paramédical est plus important que le professeur d'école. La médicalisation des problèmes d'apprentissage, cohérente avec un projet ultra libéral, est un danger pour la démocratie.

[3] on a tenté de supprimer les classements au centième de point dès le CP, ces classements qui étaient de véritables assassinats… On a trouvé autre chose pour rendre toujours l'enfant responsable de ses difficultés et aggraver son cas par des remédiations fines et sophistiquées toujours en aval des apprentissages. Mais cela plaît… Ce côté pseudo scientifique, faussement objectif,  arrange bien ceux qui ne veulent pas trop changer les pratiques pédagogiques…

[4] qui est une grande loi, un acte de courage, la première rupture officielle avec l'école de Jules Ferry… mais qui n'a guère été soutenue, expliquée, régulée (pas même par l'un des illustres successeurs de Jospin)…Il est plus facile d'abandonner ou de rejeter un concept que de mettre en cause les conditions de sa mise en œuvre et de son fonctionnement

[5] je sais bien qu'un changement de terme ne suffit pas pour régler les problèmes, mais le mot collège est tellement attaché à la culture du second degré, du petit lycée,  qu'il serait salutaire et symbolique de s'en débarrasser.

[6] il serait temps de cesser de mépriser les parents en maintenant une relation de pouvoir implicite des enseignants sur eux et en ne les considérant que comme des sous-enseignants, des faiseurs de devoirs (souvent mal notés, j'en ai, comme vous, de nombreuses et douloureuses  expériences…), des répétiteurs chargés de faire le soir ce que l'école ou le collège n'ont pas réussi à faire pendant le temps scolaire. Ils sont des citoyens porteurs de savoirs à partager. Ils ne sont ni des concurrents, ni des ennemis, ni des co-éducateurs dans la mesure où ce terme généreusement inventé par la FCPE a été trop galvaudé.

[7] je suis toujours étonné du temps consacré à l'économie et à la bourse sur une radio d'information permanente par rapport au temps consacré à l'éducation. Pourtant peu de gens comprennent quelque chose à la bourse et beaucoup de gens sont passionnés par la préparation de l'avenir de ce qu'ils ont de plus cher au monde

retour à la page d'accueil