COMMENT AMÉLIORER LA NOTATION
Les
études conjointes montrent avec pertinence l'impossibilité de se fier aux notes
comme moyen de classement et de sélection.
Une analyse qualitative de
la note, comme produit d'un jugement en situation pédagogique permettra
peut-être d'esquisser quelque élément de solution.
La note est la
concrétisation d'une situation complexe ; le professeur qui note une copie
d'élève exprime, en ce geste simple en apparence, une multitude de relations et
de régulations complexes. Il s'agit tout d'abord, sémantiquement, d'exprimer
une comparaison entre un contenu intellectuel idéal et ce que le devoir noté en
recèle : la note exprime la distance entre le corrigé type, tel que l'a conçu
le notateur, et l'essai imparfait de l'élève.
Cette distance est donc
fonction à la fois d'une norme, posée a priori — le contenu d'un programme — et
le niveau d'une production individuelle — celle de l'élève noté.
Il va de soi que cette vue
objective des choses est simplifiée. Le programme tout d'abord ne saurait être
défini de façon impersonnelle. Aussi précis soit-il, il en est toujours une
interprétation par le professeur qui l'assimile et l'enseigne avec sa nature
propre, et sa culture : ici apparaissent déjà des facteurs de personnalité qui
ne relèvent pas uniquement du contenu intellectuel. Car le programme peut être
vu par le professeur en situation de communication ou ne pas l'être.
L'exigence plus ou moins grande d'un professeur auprès de ses élèves peut
résulter simplement d'un niveau de
culture plus ou moins élevé. Mais il peut aussi résulter d'une estimation plus
ou moins fine de ce qui, dans le programme abstraitement défini, peut être
assimilé par un élève de tel âge donné. Le summum de l'art sera précisément
l'attitude du professeur qui, en pleine possession de sa matière, en sait
mesurer l'insertion psychologique chez les élèves qui lui sont confiés. Or,
cette capacité d'adaptation relève plus de la personnalité et de
l'affectivité, que du savoir.
La polarisation sur la
matière, l'insensibilité à l'élève comme personne en devenir résulte souvent
d'un certain autisme, d'une sécheresse affective manifestée comme justice et
sévérité. Inversement un certain laxisme, une générosité habituelle dans la
notation peut aussi bien traduire une méconnaissance de la matière enseignée
qu'une sensibilité affective du maître aux enfants qui lui sont confiés.
Et certes, ces attitudes
fondamentales tissent la trame de fond de variations plus ténues selon les
jours et les heures, Le professeur est un homme, comme tous les hommes. Sa «
sévérité » ou sa « bienveillance » naturelles peuvent subir les variations de
l'humeur momentanée : les notes en sont le reflet.
L'estimation du « devoir »
introduit également la plupart du temps des paramètres affectifs nombreux et
plus fins.
La présentation de la
matière, la correction du style, la lisibilité d'une écriture, l'allure d'un
raisonnement, ont souvent une part prépondérante dans un jugement global qui
relève de l'estimation plus que de la mesure. Il est certes possible
d'esquisser une atomisation de la matière et une explicitation des critères.
Dans la pratique habituelle, cet effort d'objectivisation reste toujours
relativement inefficace.
Les comparaisons et
régulations que nous venons de décrire ne dépassent pas le dialogue
élève-maître. Mais une autre dimension intervient presque toujours avec la
classe, comme phénomène collectif. Le maître notant ne compare pas seulement
un programme et un essai approché mais également les essais entre eux de
disciples confrontés collectivement à un même programme. Ce facteur permet
d'ailleurs la relativisation évoquée plus haut, dans la mesure du moins où
l'attitude fondamentale du maître se prête à cette régulation. Un blocage
excessif sur la matière intellectuelle et une conscience trop aiguë de l'idéal
souhaitable peut en effet conduire au mépris de l'élève en collectivité et à
ces compositions dont le premier
affleure la moyenne sans y parvenir. Il y a des « bonnes » et des « mauvaises »
classes et la notation ne peut que refléter ces inévitables comparaisons.
Le maître qui note peut
enfin tenir compte de tiers plus ou moins lointains : les parents d'élèves
auxquels la note est finalement destinée par l'intermédiaire du carnet de
correspondance cu du bulletin trimestriel. Il est juste de dire que ce facteur
tient peu de place dans la régulation décrite. On peut s'en réjouir, ou le
déplorer. Le professeur notant pense toujours à l'élève, mais rarement aux
parents sauf quand une aide indiscrète a par trop perturbé les relations de ce
binôme privilégié.
Ces attitudes affectives
du notateur sont inconscientes. Elles interviennent spontanément, à l'insu du
notateur et des élèves. La note et surtout la notation dans son ensemble les
révèlent à l'observateur. Il en va autrement pour l'élève qui prépare, attend,
et reçoit la note dans un contexte affectif, conscient et plus ou moins
dramatisé selon le caractère, l'éducation, le milieu familial ou le milieu
scolaire. Si le maître prétend noter objectivement et n'affectiviser sa
notation qu'indirectement et inconsciemment, on peut dire que l'élève reçoit
toujours la note dans un contexte affectif et qu'en bonne pédagogie
traditionnelle, cette affectivité est nécessaire. La note est en effet dans nos
établissements scolaires la récompense de l'effort, la punition de la paresse,
la sanction de l'incapacité. Il est inutile, pensons-nous, d'insister longuement
sur le caractère pernicieux de ces habitudes inhérentes à un système
d'éducation fondé exclusivement sur l'émulation. L'objet d'étude et l'étude
elle-même deviennent seconds. La note qui devrait être un signe devient l'objet
même de tout effort ou des ruses qui permettront de s'en dispenser. Dès que la
notation cesse, le travail cesse. Les mauvaises notes accumulées engendrent «
les cancres » ceux qui ont perdu tout espoir, pour lesquels le travail scolaire
a perdu tout son sens puisqu'il entraîne infailliblement le déshonneur ou,
dans le meilleur des cas, ceux qui se font un honneur de toujours avoir de
mauvaises notes.
La note, dans le système
scolaire actuel, n'est donc jamais un simple constat. Pour l'élève, comme pour
le maître, elle est chargée d'affectivité et résume en un instant une situation
complexe où s'équilibrent les attitudes et les intentions, où se matérialise
aussi une certaine conception philosophique de l'instruction et de
l'éducation.
C'est pourquoi les efforts
pour changer le système de notation trouvent leur origine dans deux
préoccupations étrangères à ce
système traditionnel ; l'une qui découle des préoccupations de planificateurs,
soucieux de mieux adapter l'école à sa fonction sociale d'orientation, l'autre
qui résulte naturellement d'une philosophie de l'éducation axée sur
l'épanouissement de la personnalité et l'exercice fonctionnel des aptitudes
individuelles. Les deux courants peuvent sembler se conjuguer parfois. Ils
s'opposent en réalité profondément.
Dans la première
perspective, l'objectif est de parvenir à désubjectiviser la notation de
manière à permettre un classement aussi rigoureux que possible des individus
confrontés à une tâche déterminée. L'idéal devient ici la composition ou
l'examen « aseptisé ». Deux opérations sont jugées indispensables à cet effet.
Tout d'abord une analyse aussi poussée que possible de la matière à enseigner
de telle sorte qu'aucune place, idéalement, ne soit laissée à l'interprétation
du maître ou de l'élève. La matière, objet de notation, sera donc atomisée
autant qu'il se peut. La question elle-même devra être posée et la forme de la
réponse précisée de telle façon qu'aucune ambiguïté manifeste ne puisse
subsister. L'épreuve devra donc se présenter comme une série de questions
successives portant sur un point précis de la matière explorée. Les réponses
seront à choisir parmi plusieurs possibles offertes à l'attention de l'élève.
Ce choix fixé rend impossible les imprécisions et les interprétations, du moins
pour le correcteur. La manière dont le choix a été fait par l'élève reste
évidemment obscure mais ce point est considéré comme sans intérêt, seule
pouvant et devant compter la manifestation objective, en acte, de l'activité
intellectuelle suscitée.
Ce système doit avoir une
seconde vertu : désubjectivisant le jugement porté sur le contenu, il permet
également l'objectivité dans la comparaison et le classement. Les questions à
choix multiples permettent une quantification rigoureuse, partant la fusion,
pour comparaison dans une même population, d'élèves issus de classes les plus
diverses. Les scores possibles sont ainsi ordonnés et exploités
statistiquement. Les machines peuvent intervenir pour le classement. Les
niveaux exigibles ne sont plus seulement définis par un programme théoriquement
et abstraitement défini, mais par l'assimilation effective de ce programme par
les populations scolaires réelles confrontées à ce programme.
Tel est le système déjà
largement introduit à l'étranger et qui, peu à peu, chemine dans l'enseignement
supérieur français. Les résistances, il est vrai, sont vives et les reproches
faits méritent qu'on s'y arrête.
Il serait aberrant en
effet d'infléchir les fins et la pratique de l'enseignement pour les besoins de
la classification et de la quantification. Or tel est bien le cas, de l'avis de
bon nombre d’enseignants français, notamment parmi ceux qui reprochent au
système en vigueur de ne pas faire une place suffisante à l'éducation. A leurs
yeux, l'introduction des questions à choix multiple ne ferait qu'accuser
encore, en les rationalisant, les défauts majeurs du système actuel. La
quantification objective conduit infailliblement à l'atomisation des réponses.
Elle privilégie du même coup le savoir parcellaire au détriment de l'activité
intellectuelle d'organisation et de synthèse. Or l'enseignement traditionnel,
polarisé par la matière, n'a déjà que trop tendance à exagérer l'importance du
savoir et à stériliser faute d'emploi l'activité propre de l'élève. Les QCM
sont dans la ligne de l'encyclopédisme dévorant dont souffrent déjà à l'excès
nos enseignants de tous niveaux. Et certes, il est très difficile de porter un
jugement objectif sur les aptitudes a l'organisation, sur la créativité, sur le
degré de disponibilité et sur la structuration mentale fondamentale. Ce n'est
certes pas une raison pour s'en désintéresser et faire dépérir ces qualités
faute de les valoriser par la notation et l'examen.
Il semble bien d'ailleurs
que tout le problème soit là, dans cette fâcheuse tendance à suspendre toute
l'activité pédagogique à l'obtention de la note, à l'examen, et au concours.
C'est la raison pour laquelle le désir de dépasser le système de notation
actuel peut s'orienter non plus vers la recherche d'une plus grande objectivité
mais vers la dédramatisation de la notation et son adaptation à une pédagogie
d'éveil et de formation de la personnalité.
On s'efforcera, dans cette
perspective, d'éliminer les incidences du classement sur le développement des
attitudes d'émulation. L'important, dans la note, ne sera plus sa place
relative dans l'ensemble des notes de la classe, de l'établissement, ou des candidats,
mais la signification que chacun lui donne dans un destin personnel. Il s'agit
ici de permettre à chacun de se situer d'abord par rapport à la norme objective
impersonnelle, ensuite par rapport à lui-même dans une perspective temporelle.
Il convient également de dépasser les aléas d'une notation instantanée et parcellaire
pour réintégrer des facteurs permanents d'aptitude et de disponibilité
générale. Une notation doit donc être à la fois moins ponctuelle et plus fine.
Elle doit résumer un jugement porté sur une disponibilité durable mais elle
doit aussi essayer de diversifier l'éventail de ces disponibilités.
Ainsi
se précise la nécessité d'un dossier scolaire qui puisse situer la notation dans un contexte général (milieu familial, santé,
équilibre affectif), qui puisse résumer un devenir intellectuel par rappel des
années antérieures, qui puisse diversifier les appréciations en dépassant le
verdict brutal et aveugle de la « composition », en permettant une quantification
des aptitudes diverses mises en oeuvre par l'exercice de chaque matière (par
ex. : correction du style, de l'orthographe, imagination, sensibilité littéraire,
sens et goût de l'observation...), qui puisse enfin permettre de situer l'élève
parmi ses condisciples par cette façon complexe et nuancée.
Ces nécessités multiples
justifient également pour une part l'abandon de la notation traditionnelle sur
20 pour l'adoption plus souple et plus parlante du système des « catégories ».
La notation en 4, 5 ou 7 catégories présente en effet plusieurs avantages. Elle
permet au notateur une prise de conscience plus facile de son équation
personnelle par la possibilité offerte de grouper les notes attribuées dans le
cadre d'une classe (30 à 40 élèves) en histogramme significatif (la dispersion
sur 20 et l'usage des demi points rend souvent impossible cette répartition).
Elle oblige également le notateur à prendre du recul, à ne pas se perdre dans
le détail d'une cotation, l'autorisant ainsi à essayer la quantification du
qualitatif c'est-à-dire celle des activités fondamentales d'organisation, de
raisonnement, de créativité. Elle permet une représentation graphique plus
parlante du devenir intellectuel de chacun, représentation indispensable pour
l'auto évaluation ou pour l'orientation.
Est-ce à dire que le
dossier scolaire et la notation en catégorie doivent exclure radicalement le
système des QCM ? Nous ne le pensons pas. L'un et l'autre procédé ont leurs
vertus distinctes et complémentaires dans la mesure où ils cherchent à dépasser
la complexité anarchique et aveugle d'une notation composite en rationalisant
l'un ou l'autre des aspects de cette notation. Le besoin de mesurer des
connaissances conduit aux questions à choix multiple. Le besoin d'estimer des
aptitudes générales conduit à la notation en catégorie et au dossier scolaire.
L'important est de ne pas exclure l'un au profit de l'autre et d'équilibrer
avec sagesse l'importance respective de ces deux facteurs selon le niveau de
l'enseignement et les finalités propres à ce niveau. Un enseignement
technologique ou para technologique devra privilégier les QCM. Un enseignement
de culture générale, la notation en catégories. Le dossier scolaire devrait
être le lieu de rencontre d'apports ainsi diversifiés.
Louis LEGRAND.
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