«
Docimologie »... ce mot barbare a de quoi faire frémir nos lecteurs :
recouvre-t-il une science mystérieuse, une technique pour initiés ? Ils seront peut-être déçus
de constater qu'il s'agit tout simplement d'un art qu'ils pratiquent tous les
jours, l'art de noter.
Pourtant
ce numéro n'est pas un petit manuel de notation, c'est un cri
d'alarme ! Dès l'ouverture du premier stage de Sèvres consacré à la docimologie en mai 1967, M. l'inspecteur général
SIRE créa un choc en tirant, selon ses propres termes, « un obus explosif... »
La prise de conscience
fut saisissante et brutale : ainsi nous commettions, en toute bonne foi, des
erreurs aussi lourdes ! Les preuves qu'en apportait M. SIRE étaient
irréfutables : le même devoir recevait de différents correcteurs des notes
différentes, et de très loin ; bien plus, le même
professeur, notant le même devoir à quelques mois d'intervalle, se déjugeait totalement... Et nous avons, presque
tous, bonne conscience ! Chacun de nous se rapporte inconsciemment à un système
de références tout personnel qu'il a
le tort de croire universel. En toute honnêteté, des gens parfaitement
informés, de bons pédagogues, admettent implicitement qu'ils sont
infaillibles.
Certains de nos collègues
ont bien voulu se prêter à des expériences
contrôlées. M. SIRE en présente ici le bilan en trois articles extraits
d'un ensemble plus important :
·
le premier, par son caractère expérimental, pose le
problème de la notation traditionnelle, son
titre est significatif: «Prise de conscience»; il peut suggérer aux chefs
d'établissements et aux Inspecteurs de conduire des expériences
semblables dans leur établissement ou dans leurs circonscriptions et
départements afin de provoquer chez les notateurs l'inquiétude lucide que nous
souhaitons ;
·
le second fait le procès des notations traditionnelles et
de tout ce qui
s'y rattache, en particulier, les moyennes générales ;
·
le
troisième demande au lecteur de réfléchir sur trois opérations qui conduisent
à des nombres : mesurer, repérer, noter.
·
Cette
prise
de contact assez rude avec la réalité du problème remet en question la
sacro-sainte note chiffrée. Il reste à trouver des formules neuves mettant
en jeu des critères nouveaux de jugement et d'appréciation des résultats :
Les tests de connaissance? Mme PELNARD-CONSIDERE fait pour
nous le tour du problème. Par leur fidélité et leur validité, sinon par leur valeur prédictive, ils méritent que les
pédagogues s'y intéressent et collaborent avec les psychologues dans le
cadre d'une orientation mieux adaptée à l'évolution actuelle.
La science de la docimologie a progressé en cherchant à
expliciter ses propres démarches. Cet effort d'explicitation que décrit M. REUCHLIN, permet d'améliorer dès maintenant les procédures
d'appréciation. Mais il amène aussi à définir plus
étroitement les objectifs assignés à l'enseignement
et à poser la question fondamentale : quels sont les buts de l'éducation?
Problème particulièrement préoccupant si l'on songe aux examens. M. PASQUIER, sous le titre Baccalauréat et docimologie touche un certain nombre de points sensibles. Un effort
a été accompli pour l'information des professeurs,
pour l'homogénéisation des notes par
l'intermédiaire des présidents de jury, pour la prise en considération du dossier scolaire, pour la définition du niveau
requis. Le baccalauréat perdant son
caractère redoutable de «verdict» peut devenir un instrument de mesure
et d'orientation.
Dans une synthèse positive, M. LEGRAND se demande comment améliorer la notation ? Des systèmes, comme celui des questions à choix
multiple, permettent de « désubjectiviser » la notation, et par suite la comparaison et le classement. Mais ne
risquent-ils pas d'infléchir le contenu même de notre enseignement et de
privilégier l'encyclopédisme au détriment de l'activité intellectuelle
d'organisation et de synthèse ? La notation en catégorie, et surtout le dossier
scolaire, permettent d'exclure le verdict
brutal et aveugle de la note et de quantifier les aptitudes de façon complexe
et nuancée. Chacun des procédés a sa valeur
et ils ne devraient pas s'exclure, mais trouver dans le dossier scolaire un
point de rencontre et de synthèse.
Ainsi, «
l'examen de conscience » auquel la docimologie nous convie ne doit pas nous induire à raffiner sur la précision des notes.
« Notre pays est atteint d'un véritable délire de notation, disait
récemment le Professeur LICHNEROVITZ au
Colloque d'AMIENS, et nous pouvons nous
demander si, en tant que maîtres, nous sommes des formateurs ou des notateurs. » La forme actuelle de nos examens
nous fait un devoir de savoir noter, et les apports de la docimologie
nous aident à le faire le mieux possible.
Mais nous pensons que d'autres voies doivent être trouvées, qui
pourraient bien être celles que les Lycées-pilotes ont depuis longtemps explorées. Au moment où la Commission de
Rénovation Pédagogique intègre nos
expériences dans un vaste mouvement de recherche, nous pouvons espérer la diffusion de méthodes
d'appréciation qui soient cohérentes
avec les fins mêmes de notre enseignement. Ennemis de la sélection brutale qui
stérilise les efforts, nous estimons que toute pédagogie véritable est une pédagogie de l'encouragement. Comme le dit encore le
professeur LICHNEROVITZ, « Un maître doit être un éducateur bien
plutôt qu'un juge... on ne dialogue pas avec un juge ».
Jean
Auba