III

III. mesurer, repérer, noter

 

Qu'est-ce que noter ? Est-ce mesurer ?

Est-ce repérer ?

Ce n'est ni l'un ni l'autre.

I. — Le physicien mesure des grandeurs mesurables. Mesu­rer une grandeur, pour lui, c'est la comparer à une grandeur de même espèce choisie comme unité.

Cette comparaison se traduit par un nombre qui est le résul­tat de la mesure.

a)    Pour mesurer la longueur d'une salle, je choisis une unité de mesure : le mètre, par exemple ;

b)    je compare la longueur de la salle à celle du mètre : pour ce faire, je porte bout à bout plusieurs mètres jusqu'à ce que j'aie réalisé une longueur égale à celle de la salle. Je suis donc conduit à faire la somme de plusieurs longueurs égales à un mè­tre, puis à apprécier l'égalité entre la longueur ainsi obtenue et celle de la salle.

Ainsi, très généralement, la mesure d'une grandeur exige qu'on sache définir la somme et l'égalité des grandeurs de cette espèce.

Sont mesurables les longueurs, les surfaces, les volumes, les masses, les forces, les pressions, etc. Ne sont pas mesurables les températures, les valeurs des devoirs de nos élèves.

— Tout résultat d'une mesure comporte nécessairement une erreur, une incertitude qui tient aux erreurs commises lors de la mesure :

- comment assurer un « bout à bout » des mètres avec une précision absolue ?

- comment apprécier la longueur de la salle au centimètre près si le mètre n'est gradué qu'en décimètres ?

- comment lever toute indétermination dans la définition de la grandeur à mesurer : dire que la salle a une longueur de huit mètres c'est sous-entendre qu'elle est rectangulaire ; si le maçon a tenu à lui donner une forme rectangulaire, il a réussi l'opération sans doute à 2, 3, 4, 5 centimètres près ; il n'a certainement pas atteint la précision du centimètre.

— De toute évidence un devoir d'élève n'est pas une gran­deur mesurable ; on ne saurait définir l'égalité de deux devoirs (sauf dans le cas d'un copiage absolu), ni leur somme ; et nous ne pouvons imaginer une unité de mesure.

Un notateur n'est pas un physicien ; il n'a en commun avec lui que l'incertitude — et quelle incertitude !

II.   Le physicien repère.

Lorsque deux corps sont côte à côte, leurs températures ten­dent à devenir égales. Mais peut-on dire qu'on ajoute une tempé­rature à une autre et qu'un lite d'eau à 50°C ajouté à un autre à 50°C donne deux litres d'eau à 100°C ?

La température, dont on ne peut définir la somme, n'est pas une grandeur mesurable. Le thermomètre est un appareil qui porte des repères dont l'ensemble constitue sa graduation ; cette gra­duation résulte d'un étalonnage à partir de repères thermomé­triques fixes, ce qui permet d'avoir des thermomètres compara­bles entre eux.

III.    Le correcteur ne mesure pas, ne repère pas.

Dans les conditions habituelles de la notation des exer­cices scolaires traditionnels, peut-on utiliser une échelle de nota­tion, comparable à une échelle thermométrique, étalonnée à par­tir de repères fixes, qui permettrait aux notateurs d'un même exer­cice scolaire de lui affecter la même note-repère ? Non. Noter un exercice scolaire n'est donc pas repérer.

Là encore le notateur n'est pas un physicien. Faire, pour un élève donné, dans un exercice scolaire déterminé, le graphique de ses notes mises toujours par le même correcteur est certes comparable au tracé du graphique des températures d'un malade, à cette différence près que si les degrés de température peuvent être correctement repérés puisqu'on dispose d'échelles de repè­res thermométriques stables, il n'en est pas de même des notes pour lesquelles aucun étalonnage n'est possible.

Une note ne peut être, comme une pesée, ni juste, ni fidèle ; elle ne peut davantage être précise comme l'est un degré ther­mométrique. Elle varie d'un professeur à l'autre et, pour un même professeur, d'un moment à l'autre ; c'est pourquoi — nous nous répétons — on a pu dire qu'une note est une fausse monnaie puis­que son étalonnage est impossible, et que les notateurs sont, inconsciemment, des faux-monnayeurs.

Pourtant, ils connaissent bien la subjectivité de leurs notes ; mais c'est une conscience diffuse et fragile qui n'empêche pas la plupart d'entre eux d'affirmer qu'ils « savent » noter, que le 13/20 qu'ils ont attribué à telle copie repère bien sa valeur, à moins que ce ne soit 13 1/2 — ou même 13,25... ou même 13 +. En disant 13 1/2, ils affirment la possibilité de soupeser le devoir avec la précision du 1/40e. Quelle prétention, et quelle illusion !

Le correcteur est dans la situation d'un topographe qui vou­drait mesurer une longueur au double-pas, un double-pas que, cer­tes, il aurait étalonné, sur une base de longueur connue... mais

     la longueur à mesurer serait d'une part mal définie dans ses origines et son tracé ; serait-elle rectiligne, circulaire, courbe, capricieusement sinueuse, horizontale, ascendante, descendante ?

     d'autre part l'étalonnage du pas serait incertain, autrement dit il ne serait pas étalonné d'une manière stable ; il dépendrait du moment de la journée, de la fatigue, du repas consommé, du temps orageux, de la montée, de la descente, etc.

Marcel SIRE.

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