Pièce jointe au débat

La crise du collège unique.

Propositions

Le texte de la conférence donnée par François DUBET le 4 juin 2003

 

On annonce un « grand débat » sur l’école et chacun sent bien que ce sera là une des manières de sortir « par le haut » de la crise qui s’est maintenant installée dans le monde scolaire. Un des dossiers essentiels sera celui du collège. Non parce que le collège serait le « maillon faible » où l’on n’apprendrait rien, mais parce que le collège unique tel qu’il est n’a jamais véritablement surmonté les ambivalences attachées à sa naissance même.  

 

1. En installant le collège unique en 1975, René Haby a énoncé fortement deux principes. Le premier affirmait le principe d’une scolarité obligatoire et commune jusqu’à 16 ans ; le collège devait accueillir tous les élèves. Le second principe affirmait que ce collège proposerait à tous le type de formation et de culture du lycée d’enseignement général jusque là réservé à une élite scolaire et sociale. D’emblée, la contradiction entre ces deux principes s’est manifestée et les établissements se sont efforcés de la résoudre grâce à la mise en place de filières de dérivation, d’orientations précoces, de classes de niveaux … Au fil des années, cette stratégie a montré ses limites, son caractère injuste et son « hypocrisie » puisque ces diverses stratégies étaient, en fait, des modes de relégation des élèves pour lesquels le collège unique n’était pas fait, alors même que sa vocation affichée était d’accueillir tous les élèves.

 

2. Avec l’accroissement des difficultés économiques et sociales, avec le développement des stratégies d’évitement de certains établissements par les familles, avec l’entrée massive de l’adolescence et de ses problèmes dans l’école, la contradiction du collège est apparue de plus en plus intenable. En dépit des réformes successives, de l’autonomie conférée aux établissements, du travail en équipe et de la conviction des enseignants, la situation est apparue de plus en plus intenable : les inégalités les plus fortes ne sont pas réduites, un pourcentage élevé de collégiens semble hors jeux, certains sont violents, beaucoup s’ennuient et n’apprennent guère … 

Des élèves ont le sentiment d’être pris dans un piège et les enseignants ont l’impression de ne plus pouvoir accomplir le métier pour lequel ils ont été formés et sur lequel ils avaient signé une sorte de contrat moral avec le Ministère et, au-delà, avec la société. 

 

3. Face à cette situation, plusieurs sorties s’offrent à nous.

 

a. La première consiste à renoncer au collège unique en instaurant une sélection à la fin de la classe de cinquième, à l’entrée en sixième disent quelques-uns. Les plus faibles des élèves iront alors vers l’enseignement professionnel. Il faut refuser ce scénario pour plusieurs raisons. On ne peut ignorer que cette séparation sera largement sociale au moment où la société française souffre du creusement des inégalités et des distances sociales. Mis ensemble, les élèves les plus faibles auront encore moins de chances de progresser et les enquêtes internationales nous apprennent que les pays qui ont choisi cette solution obtiennent les scores les plus faibles en termes d’efficacité et en termes d’équité. Ajoutons aussi que cette séparation des élèves conduira aussi à une séparation des enseignants ce qui ne sera pas sans poser quelques problèmes corporatistes. 

 

b. La seconde solution consisterait à ouvrir l’espace des choix en sortant des contraintes de la carte scolaire. Tout en maintenant formellement un cadre unique, les collèges se hiérarchiseraient fortement selon leurs ambitions et leur recrutement social. Cette solution ne ferait que prolonger une tendance actuelle et ne ferait de l’unité de l’école obligatoire qu’une sorte de masque, masque grimaçant d’ailleurs pour les moins favorisés.

 

c. La troisième solution consisterait à ne rien changer au collège tout en donnant des moyens supplémentaires. Sans doute faut-il donner des moyens, mais on ne peut croire que l’attribution de nouveaux moyens et de nouveaux personnels suffirait quand ces moyens ne lèvent pas la contradiction fondamentale du collège. On sait déjà que les politiques de ZEP ont probablement freiné la chute de certains établissements et que les nouveaux personnels ont limité la violence, mais en même temps, ni l’échec, ni la violence, ni le faible intérêt scolaire ne paraissent en voie de régression. Le problème des moyens doit d’abord être commandé par la question des finalités du collège lui-même.  

 

4. La quatrième solution, celle que nous choisissons, consiste à redéfinir le collège pour en faire un niveau autonome de formation dont la finalité est de donner une culture commune à tous les élèves, ceux qui iront vers des études longues et abstraites, comme ceux qui s’engageront vers une formation professionnelle plus courte. L’objectif de ce collège ne peut pas être de niveler le collège par le bas, mais de garantir des savoirs et des compétences considérés comme élémentaires à tous les élèves. C’est là un choix essentiel en termes de justice et de cohésion sociale, de même que c’est un choix éthique puisqu’il s’agit de « garantir » un minimum aux plus défavorisés des élèves.

 

5. La construction du collège pour tous est d’abord un acte politique au sens fort du terme. Il importe d’abord de savoir ce que la « nation » décide en ce domaine et les problèmes pédagogiques, comme les moyens, doivent être déterminés par ce choix. Ce ne sont pas les problèmes pédagogiques qui doivent déterminer les politiques scolaires, mais ce sont les politiques scolaires qui doivent, dans un second temps, déterminer les moyens pédagogiques, ceux qui relèvent de la responsabilité et de la compétence des professionnels.

 

C’est pour cette raison qu’un débat public est indispensable, débat dans lequel les enseignants, les parents, les élèves, les confédérations syndicales de salariés, les entrepreneurs, les associations concernées par ces problèmes, doivent être consultés. La définition des politiques scolaires ne peut être limitée au seul monde des spécialistes et des professionnels de l’éducation dans une société où l’on considère que l’école est un bien commun. 

 

6. Pour ce qui est de la création d’un collège pour tous, un certain nombre de questions doivent être posées de manière nette. 

 

a. Quelles sont la nature et le contenu d’une culture commune capable d’armer les élèves pour leur vie de citoyen, pour leurs études ultérieures qui ne seront pas forcément des études générales, capable de les inscrire dans une tradition culturelle et capable aussi de leur permettre de se révéler à eux-mêmes ? C’est là un choix difficile car il imposera, à la fois, des sacrifices dans les programmes actuels, et des innovations radicales.

 

b. Le collège ne saurait être simplement un lieu d’instruction au moment où chacun déplore la crise de l’éducation dont souffrent de nombreux élèves. On ne peut imaginer que la formation d’un tel collège n’affecte pas la définition du métier d’enseignant lui-même, de sa formation, de sa vocation, du fonctionnement des équipes et des établissements. Le collège doit porter un projet éducatif.

 

c. Aujourd’hui, le collège n’est pas le terme des études, loin s’en faut. Il importe donc de définir les modalités d’orientation qui en marquent le terme afin que celles-ci soient le plus justes possible, qu’elles n’engagent pas les élèves dans des impasses et qu’elles s’efforcent de rompre avec la « tradition » d’une orientation par l’échec vers l’enseignement professionnel. 

 

d. Le dernier grand problème est celui du « pilotage » du système lui-même, de l’autonomie dévolue aux établissements et aux professionnels, et de la capacité de contrôle du centre afin de maintenir l’homogénéité de l’école. Il nous faudra probablement être plus centralisateur et plus décentralisateur que nous ne le sommes aujourd’hui où les normes communes n’empêchent pas un éclatement progressif du système scolaire.   

 

*  *  *

Ce texte n’a nullement la prétention de définir le collège pour tous, il refuse même cet objectif en affirmant que la construction de ce collège ne peut être l’affaire des seuls professionnels et des seuls spécialistes. C’est un appel engagé à un débat public sur l’école.

François Dubet 

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