Une fois encore, la télé vient de donner une information tronquée, mais révélatrice : il s’agit d’une classe de CE2 du Pas-de-Calais dont les 24 élèves sont dotés chacun d’un ordinateur sur lequel ils passent la moitié de leur temps scolaire et à l’aide

 Rappelons d’abord ce qu’est l’E.R.T. (ou Table Ronde Européenne) :

Fondée en 1983, ce cartel regroupe 47 des plus importants dirigeants industriels européens. Parmi eux, Jérôme Monod[1] (Suez, la Lyonnaise des Eaux), Louis Schweizer (Renaud), Alain Joly (L’Air Liquide), Jean-René Fourtou (Rhône Poulenc), Jan-Louis Beffa (St Gobin), Carlo de Benedetti (Cofide, Cir), etc. Le Président de la commission Enseignement de l’E.R.T. est François Cornélis (Pétrofina).

Aux Etats-Unis et au Japon, des groupes analogues se mettent en place en même temps et avec les mêmes buts. Précisons que l’E.R.T. ne s’occupe pas seulement de l’enseignement, mais qu’elle comprend des commissions dans les divers secteurs économiques.

 

Un constat :

1989, l’E.R.T. publie un rapport intitulé “ Education et compétence en Europe ”. On peut y lire :

“ Le développement technique et industriel des entreprises européennes exige clairement une rénovation accélérée des systèmes d’enseignement et de leurs programmes… L’éducation et la formation sont considérés comme des investissements stratégiques vitaux pour la réussite future de l’entreprise… L’industrie n’a qu’une très faible influence sur les programmes enseignés… (les enseignants n’ont qu’)une compréhension insuffisante de l’environnement économique, des affaires et de la notion de profit… (Ils) ne comprennent pas les besoins de l’industrie. 

 

Industrie et établissements d’enseignement (devraient pouvoir) travailler ensemble au développement de programmes d’enseignement sur mesure spécialement faits pour les adultes qui poursuivent leurs études sans quitter leur emploi… ”

 

Le rapport préconise le développement “ d’apprentissage à distance, d’enseignement à distance ” et de didacticiels.

 

Le 7 mars 1990, la Commission européenne adopte un document de travail sur “ l’Education et la formation à distance ” ; on peut y lire :

“ L’enseignement à distance… est particulièrement utile… pour assurer un enseignement et une formation rentables … Un enseignement de haute qualité peut être conçu et produit en un lieu central et ensuite diffusé au niveau local, ce qui permet de faire des économies d’échelle. Le monde des affaires devient de plus en plus actif dans ce domaine, soit en tant qu’utilisateur et bénéficiaire de l’enseignement multimédia et à distance, soit en tant que concepteur et négociant en matériel d formation de ce type. Le marché, et par là le potentiel pour l’enseignement à distance s’est considérablement élargi pendant les années 80. ”

 

En mai 1991, la Commission précise, dans un autre rapport :

“ La révolution informatique déclasse une grande partie de l’enseignement… les connaissances utiles ont une demi-vie de 10 ans, le capital intellectuel se (déprécie) de 7% par an, tout en s’accompagnant d’une réduction correspondante de l’efficacité de la main-d’œuvre.

… Les entreprises qui autorisent leurs employés à prendre des congés d’études sont confrontées au problème de la perte de production directe qui en découle. Avec l’enseignement à distance, (les entrepreneurs) peuvent investir dans le capital humain en maîtrisant leurs coûts. 

… Une université ouverte est une entreprise industrielle et l’enseignement supérieur à distance est une industrie nouvelle. Cette entreprise doit vendre ses produits sur le marché de l’enseignement continu que régissent les lois de l’offre et de la demande. ”

 

Dans un autre rapport “ Mémorandum sur l’apprentissage ouvert et à distance dans la Communauté européenne ”, 12 novembre 1991, on peut lire :

“ La réalisation de ces objectifs exige des structures d’éducation qui devraient être conçues en fonction des besoins des clients. L’apprentissage à distance présente un attrait particulier car il peut être adapté de manière à n’interférer qu’un minimum avec les exigences du travail et, plus l’utilisation du matériel est répandue, plus l’opération devient rentable. 

… L’apprentissage ouvert et à distance ne dépend pas des frontières nationales, ce qui peut contribuer à l’élargissement du marché potentiel et donc, favoriser les économies d’échelle… Une concurrence s’instaurera entre les prestataires de l’apprentissage à distance, ce qui peut déboucher sur une amélioration de la qualité des produits. ”

 

Le 26 mai 1994, la Commission de Bruxelles publie le rapport d’un “ groupe de hautes personnalités ” (19 industriels dont 5 sont membres de l’E.R.T. + Martin Bangemann, Commissaire européen à l’Industrie). Ce rapport s’intitule “ l’Europe et la société de l’information planétaire ”. Leurs buts sont ainsi définis :

“ Créer des centre de télétravail dans 20 villes d’ici à la fin de 1995 pour au moins 20 000 travailleurs. On passerait ensuite au télétravail pour 2% des “ cols blancs ” d’ici à 1996, et à 10 millions de postes de télétravail d’ici l’an 2 000. Les fournisseurs du secteur privé se lanceront sur le marché de l'enseignement à distance. ”

 

En juin 1994, l’E.R.T. publie le rapport “ Construire les autoroutes de l’information, Pour repenser l’Europe, Un message des utilisateurs industriels ”. Objectifs :

“ Lancer des consortiums privés/publics pour créer des réseaux de formation. Utiliser les réseaux d’information comme outil d’enseignement et de formation de tous les jeunes, pour donner une dimension internationale à l’enseignement. ”

 

Fin 1994, la Commission européenne lance le programme Leonardo da Vinci, doté d’un budget de 4,1 milliards de Francs français. Il a pour objectifs d’encourager  “ la formation tout au long de la vie, (le développement de) nouvelles formes d’apprentissage,… l’élaboration d’une méthode de validation des acquis… l’acquisition de la maîtrise des nouvelles technologies. ”

 

A l’occasion de la réunion du G7 à Bruxelles consacrée à la “ Société de l’information ” (février 1995), l’E.R.T. publie un nouveau rapport “ Une éducation européenne – Vers une société qui apprend ” ; extraits :

“La clé de la compétitivité de l’Europe réside  dans la capacité de sa force de travail à relever sans cesse ses niveaux de connaissance et de compétence… Dès lors, la responsabilité de la formation doit en définitive être assumée par l’industrie… L’éducation doit être conçue comme un service rendu au monde économique… Les gouvernements nationaux devraient envisager l’éducation comme un processus s’étendant du “ berceau au  tombeau ”… L’éducation vise à apprendre, non à recevoir un enseignement…

Nous n’avons pas de temps à perdre. La pression concurrentielle intense requerra de nouveaux talents. Nous lançons un cri d’alarme. Les systèmes d’éducation ne s’adaptent pas assez vite à la révolution technologique. La réforme des systèmes d’éducation devrait bénéficier d’une priorité politique…

La présence d’industriels et de professeurs dans les conseils d’administration  réciproques serait une voie à explorer…

L’enseignement à distance élimine les inconvénients de l’absence au travail et des déplacements. Les méthodes et outils d’éducation devraient être modernisés, particulièrement pour encourager l’auto-apprentissage. Chaque élève devrait, à terme, disposer de son propre ordinateur. ”

 

Fin 1995, la Commission de Bruxelles (Edith Cresson), publie le “ Livre blanc sur l’éducation et la formation, Enseigner et apprendre, vers la société cognitive. ” Dans l’émission “ le cartable de Big Brother ”, Edith Cresson interrogée, déclare que le système des diplômes nationaux n’est pas viable au niveau européen. Pour elle, il faut les supprimer. Le livre blanc précise :

“ Le rapport de la Table Ronde des Industriels européens (février 95) a insisté sur la nécessité d’une formation polyvalente incitant à “ apprendre à apprendre ” tout au long de la vie. La Commission a insisté sur la nécessité d’un encouragement à la production européenne de logiciels éducatifs. Le présent livre blanc suggère d’expérimenter une troisième voie qui consiste à reconnaître des compétences partielles à partir d’un système d’accréditation fiable. L’individu doit pouvoir faire valider des compétences indépendamment du fait qu’il passe ou non par une formation diplômante…

Chacun devrait pouvoir disposer, s’il le désire, d’une carte personnelle de compétences où seraient portées les compétences ainsi validées… ”

Le programme Socrates (budget initial pour 95/99 : 5,64 milliards de FF) doit “ donner une dimension européenne à l’acquisition de connaissances à domicile ” (J.O. des Communautés européennes du 20/04/95). Début 96, la Commission propose de “ stimuler la recherche sur les logiciels éducatifs multimédia ” (rallonge budgétaire : 4,5 milliards de FF). Une “ Note d’information sur les résultats des projets pilotes européens pour l’évaluation de la qualité dans l’enseignement supérieur ” s’inquiète “ Il subsiste le danger que l’évaluation de la qualité mène à une normalisation à travers l’accréditation ou le contrôle de l’Etat… ”  La commission préconise la création d’une “ agence d’évaluation externe et non gouvernementale pour contribuer à la transparence et à la régulation du marché entre les institutions concurrents. ”

 

En février 96, l’O.C.D.E.  publie un compte-rendu d’une table ronde qui s’est tenue à Philadelphie, où il est écrit :

“ L’apprentissage à vie ne saurait se fonder sur la présence permanente d’enseignants, (mais doit être assuré par des) prestataires de services éducatifs. La technologie crée, ce qui est une première, un marché mondial dans le secteur de la formation. La possibilité nouvelle de proposer des programmes d’enseignement dans d’autres pays sans que les étudiants ou les enseignants ne partent de chez eux pourrait fort bien avoir d’importantes répercussions sur la structure du système d’enseignement et de formation à l’échelle mondiale. Dans certains pays, il semble que les enseignants encourent réellement le risque d’être des laissés-pour-compte dans le développement des technologies de l’information… (Les pouvoirs publics n’auront qu’à) assurer l’accès à l’apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable et dont l’exclusion de la société en général s’accentuera à mesure que d’autres vont continuer de progresser. ”

Dans “ Internationalisation of Higher Education ”, l’O.C.D.E. prévoit “ un engagement plus important de la part des étudiants dans le financement d’une grande partie des coûts de leur éducation. ”

 

Mais dans de nombreux Etats de l’Union européenne, l’enseignement à distance est contrôlé par l’Etat et relève de l’enseignement public. Pour lever les réticences éventuelles de certains Etats, les juristes de Bruxelles ont élaboré un rapport non destiné au grand public et où il est dit notamment :

“ Le domaine de la culture est souvent considéré comme relevant du principe de la compétence des Etats membres. Le traité CEE, tel que modifié par le traité de Maastricht sur l’Union européenne, prévoit toutefois aussi, à l ‘article 3.126, 127, 128, une action de la Communauté dans le domaine de l’éducation et de la culture. Cette disposition limite donc les compétences nationales. Le développement de l’éducation à distance est explicitement cité comme l’un des objectifs de l'action de la Communauté à l’article 126, § 2, alinéa 6…. Certaines actions communautaires dans le domaine de l’enseignement à distance peuvent se fonder sur des compétences d’ordre général conférées à la Communauté, telles que celle d’harmoniser les législations lorsque l’objectif est d’assurer l’établissement du marché intérieur, conformément à l’article 100A du traité CEE. Si un marché ouvert de l’éducation représente un des maillons du marché intérieur, les mesures d’harmonisation des législations des Etats membres nécessaires à son établissement et à son fonctionnement  entrent également dans le champ des compétences de la Communauté relatives au marché intérieur. L’enseignement privé à distance est un service….(Or) la libre prestation de services est garantie à l’article 59 et suivants du traité CEE et constitue une des libertés fondamentales du marché commun…. Il est donc possible de la faire valoir directement contre les restrictions imposées par les Etats membres.

 

La carte d’accréditation des compétences (skill accreditation card)

La Commission de Bruxelles demande à des entreprises de mettre cette carte au point (JO du 29 février 1996). Il s’agit “ d’assurer à chacun une reconnaissance de ses compétences par un système flexible et permanent d’accréditation des unités de connaissance par des mécanismes d’évaluation et de validation informatiques. L’accréditation et la validation des compétences utilisera un système de logiciels interactifs relié par un réseau (Internet) qui délivrera des tests interactifs sur demande, évaluera les résultats et validera le niveau testé. Ce niveau sera enregistré sur une carte personnelle et ces cartes personnelles deviendront le véritable passeport pour l’emploi. ”

 

Le 6 mai 96, les ministres de l'Éducation de l’Union européenne décident “ d’encourager un partenariat durable entre les établissements éducatifs et les fournisseurs de logiciels afin de créer un marché important (et) d’encourager les actions de recherche sur les produits et les processus d’apprentissage, éducation et formation à distance inclus, la création et la conception de logiciels éducatifs multimédias. ”

 

L’O.C.D.E. produit un nouveau rapport, “ les technologies de l’information et l’avenir de l’enseignement post-secondaire ” ou il est notamment écrit :

“ Aux Etats Unis, le projet Annenberg/CPB collabore avec des producteurs en Europe, au Japon et en Australie, pour créer plusieurs types de nouveaux cours devant être utilisés dans l’enseignement à distance. Les étudiants deviennent des clients et les établissements (les écoles et les universités) des concurrents luttant pour obtenir une part du marché. Les établissements financés par l'Etat sont obligés d’entrer en concurrence les uns avec les autres et également avec les prestataires privés. Les établissements sont incités à se comporter en entreprises et à considérer qu’ils ont pour mission de réagir à l’évolution de la demande des programmes d’étude. Les étudiants doivent payer tout ou une partie du prix de leurs cours, ce qui vise à imposer la discipline du marché aux producteurs de cours. Les possibilités de pénétration du marché en particulier dans les pays très peuplés et dans ceux qui ont des langues communes, semblent considérables. ”

 

Dans un autre rapport de l’O.C.D.E., “ Gérer les stratégies de l’information dans l’enseignement supérieur ” toujours de 1996, il est précisé :

“ Il est plus important d’apprendre à apprendre que de maîtriser des prétendus “ faits ”. Il faut encourager la possession d’un ordinateur. Les étudiants doivent apprendre à utiliser les services de réseau de la même manière qu’ils utilisent le téléphone. ”

 

Pétrofina et IBM Belgium-Luxembourg lancent le programme “ Ecole de demain ” en 97. François Cornélis, P.D.G. de Pétrofina et du groupe de travail Education de l’E.R.T., devenu Président de l’Université Catholique de Louvain à partir du 1er septembre 98, présente ce projet : “ Offrir à chaque jeune les clés d’une meilleure maîtrise de son environnement, d’une progression constante dans la société de la connaissance, c’est le pari qu’on fait les industriels d’Europe réunis au sein de l’E.R.T. Avec le but simple mais ambitieux d’apporter une pierre à la dynamique de la construction européenne, au travers de ce qu’elle a de plus précieux : ses citoyens. Et singulièrement les plus jeunes d’entre eux. ”

 

Dans une notice intitulée “ Apprendre à apprendre ”, il précise : “ Dans la ligne des deux rapports consacrés par la Table Ronde des Industriels européens (ERT) à l’avenir de l’éducation, Pétrofina a voulu participer à la vérification sur le terrain de (l’hypothèse selon laquelle) l’ordinateur autorise une plus grande souplesse de l’apprentissage et induit chez l’élève un comportement plus autonome. ” (l’expérimentation sera menée dans les écoles de l’une des régions les plus pauvres de Belgique).

 

D’autres expériences sont en cours, notamment dans des écoles primaires du Nord de la France.

 

 

 

 



[1] Dont on connaît le rôle actuel auprès de Chirac.

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