Une communication du Dr Guy VERMEIL, ancien Chef de Clinique Médicale Infantile de l'Université de Paris, ancien Chef de servi

Une communication du Dr Guy VERMEIL, ancien Chef de Clinique Médicale Infantile de l'Université de Paris, ancien Chef de service de pédiatrie au Centre Hospitalier d'Orsay, à l'Académie de Médecine, en sa séance du 10 juin 1986. (Bulletin de l'Académie nationale de médecine, 1986, 170, n°6, pages 715à 721.

 

Les débuts de la scolarité obligatoire

 

 

Le moment où un enfant franchit pour la première fois la porte de la « grande école » est un événement capital de sa vie scolaire. On pourrait croire que ce « grand passage » va être entouré d'un maximum de sollicitude et on constate, malheureusement, que le poids des habitudes, l'ignorance des possibilités réelles des enfants et de leurs rythmes de vie, se conjuguent pour multiplier les erreurs. Nous allons insister sur trois d'entre elles au sujet desquelles les médecins ont leur mot à dire :

 

‑ La méconnaissance des inégalités des vitesses de développement.

 

‑ Le poids du milieu social.

 

‑ Le non‑respect des rythmes biologiques.

 

Six ans, c'est trop tôt pour la moitié des élèves.

 

La loi française oblige les parents à assurer l'instruction de leurs enfants à partir de l'âge de 6 ans ; dans la quasi‑totalité des cas, l'enfant sera confié à une école. L'habitude s'est instaurée en France de faire coïncider l'âge du début de la scolarité obligatoire avec celui de l'entrée au cours préparatoire (CP). C'est devenu un acte sacré de la vie sociale ; conseiller à des parents de différer cette entrée au CP est toujours mal accepté ; les parents préfèrent prendre le risque d'un redoublement et la loi leur permet d'imposer leur point de vue.

 

Et c'est là que se commettent des erreurs irréparables : les statistiques du ministère de l'Éducation nationale nous apprennent que, parmi les élèves qui parviennent au 2e cycle de l'enseignement secondaire long, aucun n'a redoublé le CP : les difficultés ou l'échec à ce stade de la scolarité ont des répercussions particulièrement graves et peuvent mettre en échec la scolarité tout entière.

 

Quand on prend connaissance d'une statistique de mesures d'âges mentaux d'une population d'enfants de 6 ans, on constate que la dispersion des chiffres normaux va de 4 ans 1/2 à 7 ans 1/2 et que 50 % de ces enfants sont situés en dessous de l'âge mental moyen de 6 ans, correspondant à un QI de 100. On peut en déduire que près de la moitié des enfants de 6 ans n'est pas parvenue au niveau de développement permettant de suivre le programme de la première année d'école. On ne peut manquer de rapprocher ce chiffre de ceux, véritable­ment effarants, des taux de redoublement dans l'enseignement élémentaire fran­çais.

L'entrée au CP à 6 ans pourrait ne pas avoir les inconvénients qu'on lui connaît si elle n'était, dans l'esprit des parents et des enseignants, assortie de l'obligation d'apprendre à lire et à écrire. Or nous savons que l'aptitude lexique apparaît normalement entre 5 et 8 ans, et même parfois un dehors de ces limites. L'acharnement que l'on met à apprendre à lire, trop tôt et trop vite pour beau­coup de ces petits écoliers, leur fait perdre pied dès la première année de l'enseignement élémentaire ; certains redoublent mais beaucoup sont propulsés au cours élémentaire 1ère année (CE1) sans avoir les fait les acquisitions nécessaires. Beaucoup ne les rattraperont jamais et les enfants qui entrent au collège en sachant à peine lire et écrire sont, pour la plupart, les victimes d'un CP commencé dans de mauvaises conditions. Beaucoup n'auraient dû y entrer qu'à 7 ans ou même à 8 ans, alors que d'autres enfants sont plus précoces.

L'admission d'enfants de 6 ans et moins doit s'entourer de précautions ; l'institution scolaire doit constamment se défendre contre des parents qui, croyant à tort que plus on commence tôt, plus on a de chances de réussite, insistent pour qu'on accepte leur enfant au CP dès l'âge de 5 ans. L'examen des taux de redoublement du CP depuis 1960 montre une forte et régulière diminution : 34% en 1960, 12% en 1984. La répartition de ces taux selon l'âge montrait qu'ils étaient beaucoup plus élevés chez les plus jeunes : en 1962, 62% pour les enfants de 5 ans et 27% pour ceux de 6 ans et plus. Or on assiste, entre 1937 et 1984, à une diminution régulière de la proportion d'enfants de moins de 6 ans à l'entrée au CP, résultat de la lutte opiniâtre menée par les enseignants et les directeurs et directrices d'école ; le pourcentage passe en effet de 50% ) 2,3%. Si ce facteur n'est pas le seul en jeu, nul doute qu'il a un rôle déterminant dans cette considérable réduction du chiffre des redoublements.

Ces chiffres nous encouragent à demander qu'une action semblable, mais décalée d'un an, soit entreprise sans tarder pour reculer aux environs de 7 ans l'âge d'entrée d'un nombre d'enfants que nous estimons au moins égal au tiers des effectifs.

Ajoutons que, pour beaucoup d'entre eux, il faudra prévoir une progression scolaire ultérieure plus lente que celle de la moyenne.

 

L'influence du milieu social.

 

Le pronostic de réussite ou d'échec d'une scolarité dépend encore aujourd'hui de façon prioritaire du milieu familial. Les graphiques 1 et 2, provenant du SPRESE (Service de la prévision, des statistiques et de l'évaluation du Ministère de l'Éducation nationale, anciennement SIGES) en donnent l'illustration.

 

Le premier donne les pourcentages des redoublements et des scolarités normales dans l'enseignement élémentaire, en fonction des catégories socioprofessionnelles des chefs de famille, pour un ensemble de 37177 enfants ,tirés au sort parmi les élèves entrés en 6ième en 1972, 1973 et 1974.

 

On note, par exemple, que 75 % des enfants de cadres supérieurs ont eu une scolarité normale alors que ce n'est le cas que pour 35 % des enfants de salariés agricoles.

 

Le graphique n°2 montre l'influence du niveau d'instruction des parents : les taux de redoublement suivent une progression inverse de celle du niveau d'études des parents. On remarquera l'effet cumulatif des niveaux parentaux et l'influence prédominante de l'instruction maternelle sur l'instruction paternelle.

 

Il n'appartient pas aux médecins de préconiser des solutions pédagogiques et/ou politiques à cette situation ; mais ils peuvent faire passer auprès du public et des responsables du système éducatif le message suivant : certains enfants entrent à l'école avec un bagage de connaissances faible et un niveau de langage médiocre ou rudimentaire. A ces enfants défavorisés, il faut une attention spéciale ; cet effort particulier de rattrapage demande du temps et il faut prévoir et accepter que ces enfants, au début de leur scolarité, progressent plus lentement que les plus favorisés. L'école française souffre gravement d'une confusion entre deux notions antinomiques : démocratisation et uniformisation. On ne peut pas mettre en plus grand péril l'égalité des chances qu'en imposant à tous les enfants du même âge le même programme, enseigné de la même façon et progressant à la même vitesse.

 

Le non-respect des rythmes biologiques :

 

Toutes les études [3] sur les rythmes de vie des enfants de 6 à 8 ans montrent que la majorité d'entre eux ne peut disposer que de 3 heures par jour pour les apprentissages scolaires, lorsqu'on fait en sorte de respecter le temps dont ils ont besoin pour leur sommeil, leur alimentation, leurs déplacements et leurs jeux.

 

Non seulement faut-il limiter le temps de travail scolaire à 3 heures par jour, mais faut-il aussi se préoccuper de le fragmenter au cours de la journée pour lui donner son maximum de rentabilité. La charge excessive des journées des écoliers français est dénoncée par tous : enseignants, parents, administrateurs, médecins, etc. Or ces journées trop pleines alternent dans notre année scolaire avec un nombre disproportionné de journées de congé : 190 jours de congé pour 175 jours de classe. Il est évident qu'une telle répartition est absurde et il ne devrait pas être difficile de procéder à un remodelage plus logique de l'année scolaire.

 

Aucune des critiques que nous formulons ne suppose de révolution dans les habitudes scolaires ; quelques mesures de bon sens, n'exigeant ni locaux ni personnel supplémentaire, permettraient de réparer les erreurs les plus flagrantes. De nombreuses propositions ont été faites en ce sens mais se sont toujours heurtées jusqu'à présent à l'incompréhension, à l'inertie ou à l'hostilité de la plupart de ceux qui partagent la responsabilité du fonctionnement des écoles.

 

Il importe donc que les médecins mettent tout leur poids dans la balance pour la faire pencher du côté des enfants.

 

                                                                                                            Docteur Guy VERMEIL

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