L’HETEROGENEITE ( ET L’HOMOGENEITE) EN DEBAT

Sommaire :

L’HETEROGENEITE ( ET L’HOMOGENEITE) EN DEBAT

1 - HETEROGENEITE ET FAMILLES

2 - HOMOGENEITE ET ORGANISATION DU TRAVAIL

3 - HOMOGENEITE ET PATHOLOGIES SOCIALES

4 - HETEROGENEITE DANS LE CHAMP ARTISTIQUE

5 - HETEROGENEITE OBLIGEE  (LES CLASSES UNIQUES)

6 - HETEROGENEITE CHOISIE (CYCLES MULTI-AGES)

7 - HETEROGENEITE   ET “ HANDICAPS ” INDIVIDUELS

8 - HOMOGENEITE OU  HETEROGENEITE  A LA CRECHE ?

9- HETEROGENEITE SOCIALE DES PUBLICS SCOLAIRES

10 - HOMOGENEITE  DU PUBLIC SCOLAIRE …UNE CHIMERE ?

 

L’HETEROGENEITE ( ET L’HOMOGENEITE) EN DEBAT

 

Vaste sujet que nous avons voulu aborder d’une manière “ participative ” dans un temps trop limité. Nous avons pensé utile de laisser aux participants un document s’efforçant de survoler le problème s’agissant de champs les plus divers.

Risquons une réflexion.

 L’hétérogénéité est un fait de nature qui a sans doute été bénéfique au développement des civilisations et de la diversité humaine. Elle règne dans de nombreuses situations.

L’homogénéité est un fait de culture. Elle est recherchée spontanément (“ qui se ressemble s’assemble ”). Elle peut être, sur certains plans, utile, inévitable, indispensable (quand des élèves arrivés à un certain niveau de développement global doivent s’engager vers des savoirs de plus en plus pointus). Elle peut aussi être humainement destructrice, et c’est alors un fait de culture, un fait de civilisation, que de la récuser.

Dans le domaine scolaire la pensée dominante penche toujours en faveur de l’homogénéité …et accentue actuellement la pression. Cependant, beaucoup estiment que l’école , dans toute sa période obligatoire, devrait permettre la construction d’une culture commune fondée sur l’hétérogénéité des élèves , ce qui impliquerait une révision  des objectifs visés aussi bien en termes d’équipement intellectuel que du vivre ensemble….

 

DECLIC 38 milite en ce sens.

 

 

1 - HETEROGENEITE ET FAMILLES 

Comme dans la majorité des civilisations, l’exogamie est de règle dans notre pays. Les parents sont (très majoritairement) de sexe différent, de lignées différentes. Quand les lignées sont proches  des anomalies physiques sont fréquentes (exemple en Palestine : mariages fréquents entre cousins germains engendrant de nombreux cas de surdité).

Frères et soeurs n’ont pas les mêmes comportements en dépit d’un contexte commun. Les jumeaux monozygotes – homogénéité parfaite- peuvent se satisfaire de leurs ressemblances, adopter un langage spécifique, et se couper du monde d’une manière pathologique.

Dans les civilisations encore constituées de familles élargies (Afrique) le champ de développement des enfants est très large, avec des références adultes très variées qui permettent de multiplier les expériences relationnelles (cf l’oncle “ à plaisanterie ” envers qui l’attitude soumise et respectueuse de l’enfant n’est pas de règle). Sagesse africaine : “ Il faut tout un village pour élever un enfant ”.

 

2 - HOMOGENEITE ET ORGANISATION DU TRAVAIL

La division du travail  qui repose sur une main-d’œuvre homogène, sinon en termes de compétences du moins en termes de pauvreté, s’est avérée efficace au niveau de la production industrielle . Ford souhaitait que ses travailleurs “ déposent leur cerveau au vestiaire ”. La simplification des gestes qu’il avaient à faire sur la chaîne n’exigeait en effet aucune intelligence, seulement de la résistance physique.  Cette division a encore des beaux jours devant elle, notamment dans les pays “ émergents ” mais dans les pays industrialisés, elle tend à faire place à des systèmes reposant sur des équipes hétérogènes (ouvriers, maîtrise, ingénieurs) travaillant sur une même tâche mettant en commun leur expérience afin d’atteindre le “ zéro défaut ”. Système gratifiant et surtout bénéfique à l’entreprise en période de chômage, mais en période de plein emploi, quand les travailleurs retrouvent leur cerveau, ils s’en servent aussi pour interroger et contester la gestion , les rémunérations, voire envisager l’autogestion…(exemple des usines Volvo de Uddevala où le syndicalisme était très organisé et puissant cité par André Gorz in “ Misère du présent , richesse du possible ”).

3 - HOMOGENEITE ET PATHOLOGIES SOCIALES

Les ghettos regroupent des exclus et présentent une homogénéité en termes de race, religion,  misère, etc…Ils engendrent des pathologies sociales et psychologiques, des maux divers (drogue, délinquance), mais aussi des solidarités, des cultures singulières parfois très créatives (blues, jazz)...

Les ghettos pour riches (ex :les villes privées américaines)  sont homogènes en terme de richesse, et regroupent les privilégiés condamnés à multiplier les dispositifs d’isolement et de protection et à s’enfermer dans un égoïsme pathologique qui  ampute leur sensibilité. Des ghettos de cerveaux peuvent être aussi très créatifs ( Silicone Valley ) parfois dans un sens irresponsable et destructeur (le projet “ Manhattan ”  et la bombe A).

La séparation riches/pauvres, intellectuels/manuels, peut être ressentie comme un privilège justifié par les uns, une fatalité par les autres. La haute société brésilienne peut habiter sans états d’âme au pied des favellas

Cependant, quand des membres de “ l’élite ” se retrouvent en prison, ils découvrent l’horreur d’une réalité qu’ils trouvaient habituellement parfaitement justifiée. De même,les ethnologues ont tout d’abord observé les “ primitifs ” jusqu’à ce qu’il s’immergent dans leur vie et découvrent une civilisation sophistiquée.

Une hétérogénéité sociale volontariste enrichit le capital de référence , ouvre l’esprit de chacun face à la complexité sociale et peut conduire à s’interroger sur l’ordre des choses et donner envie de le transformer.

 

4 - HETEROGENEITE DANS LE CHAMP ARTISTIQUE

Les “ petits rats ” de l’Opéra férocement sélectionnés et formés sont une survivance d’une conception cloisonnée des arts…Les exemples de croisements fructueux abondent aujourd’hui, entre le Hip Hop et la danse classique, entre la musique occidentale et la musique africaine, indienne, entre la musique classique et le jazz , entre la peinture et l’ordinateur. L’Art Nègre a révolutionné tout le vingtième siècle occidental (et fait longtemps hurler “ l’establishement ” artistique).

A l’école et au collège, il n’est pas question (car il n’est pas matériellement possible !) de faire des classes de niveau dans le domaine de l’initiation artistique. L’enfant qui connaît le solfège ou joue d’un instrument, s’enrichit et enrichit les autres quand un projet collectif les fait agir ensemble.(cf les projets aboutissant à la production d’opéras, de revue musicale etc…). Dès la maternelle, le projet d’un dessin collectif, dès lors que le but est clair et accepté par chacun, mobilise les savoirs et savoir-faire de chacun, sans hiérarchie ( par exemple, la réalisation d’un grand train avec wagons et locomotive, n’empêche pas les plus jeunes de faire figurer des bonshommes “ têtards ” parmi les voyageurs).

 

5 - HETEROGENEITE OBLIGEE  (LES CLASSES UNIQUES)

Dans ce cas , l’hétérogénéité est obligée. Les observateurs et les acteurs remarquaient en effet, parfois incidemment, que les petits, témoins du travail des grands sont de ce fait “ tirés par le haut ” . Cependant la conception éducative dominante (transmission des savoirs venant du maître, division du travail et donc recherche de l’homogénéité, conviction qu’on doit aller du simple au complexe), loin de reconnaître l’intérêt de la classe unique a conduit de nombreuses municipalités à rechercher des regroupements d’écoles pour assurer ou se rapprocher de la division traditionnelle en 5 classes .

A l’opposé, de nombreux pédagogues en commençant par Célestin Freinet,  ont parfaitement perçu tout l’intérêt de l’hétérogénéité, y compris pour les grands, .et actuellement certains militants pédagogiques s’efforcent d’exercer dans des écoles rurales pour trouver cette situation. Une association milite pour la défense et le développement des classes uniques, animée par Bernard Collot (Bernard.Collot2 @ wanadoo.fr ).

 

 

6 - HETEROGENEITE CHOISIE (CYCLES MULTI-AGES) 

Dans certaines écoles en “ recherche-action ” avec l’INRP l’idée de cycles a  évoluée  vers la constitution de classes “ multi-âges ” (ex : Cycle 2 regroupant les: 5-6-7 ans). Cette systématisation de l’hétérogénéité  a pu se s’instaurer facilement parce qu’on y conduit des projets impliquant  tout l’établissement et instituant déjà des rapports nombreux entre grands et petits.

Ce choix a été le fruit d’une réflexion collective organisée dans le cadre d’un département de la recherche de l’INRP animé par Jean Foucambert. Il s’est produit précisément dans les années qui ont suivi la publication du livre de celui-ci “ La manière d’être lecteur ” où l’on peut lire : “ Personne ne conteste que les enfants, lorsqu’ils sont avec des enfants plus âgés,  vivent des situations plus variées, plus exigeantes que lorsqu’ils sont entre enfants du même âge. Mais le profit qu’en tirent les plus âgés est rarement évoqué : on reste imprégné de cette idée que l’évolution résulte d’une aspiration vers le haut. or, dès qu’on situe le principe de développement dans l’activité du sujet lui-même, on constate que la nécessité et la possibilité de côtoyer, d’intervenir dans les actions des enfants plus jeunes modifient considérablement la relation du sujet à sa propre action, l’analyse qu’il peut en faire  et la décentration qui en résulte. L’avantage d’une organisation par cycle provient du fait que l’enfant est successivement plus jeune, le moyen, le vieux puis le nouveau jeune ”

Dans la revue les Actes de Lecture N°19 (1987) Jean Foucambert décrivait un des aspect de la recherche en lecture : “ On se fonde sur la recherche de la plus grande hétérogénéité. Un cycle 5-8 ans réunissant des enfants d’expérience, de niveau et de savoirs différents. cette hétérogénéité garantit la diversité des écrits rencontrés  mais aussi leur complexité et la multiplication des manières de les aborder et de les questionner ; elle permet également des confrontations de point de vue et des décentrations lors des moments d’activité réflexive et de théorisation. Et elle est la règle absolue  dans la conduite des projets, c’est-à-dire dans les moments où chacun réinvestit l’état actuel de ses savoirs dans une production collective. ”

 

7 - HETEROGENEITE   ET “ HANDICAPS ” INDIVIDUELS

(les enfants handicapés – les classes “ spéciales ”)

Un exemple local :dès 72 à la Villeneuve de Grenoble, sur la base d’un projet éducatif instituant les cycles (bien avant la loi d’orientation de 89), des enfants handicapés (moteurs, mentaux, psycho-pathologiques…) ont été intégrés sans problèmes (sauf, parfois, administratifs), faisant la preuve que cette hétérogénéité est bénéfique pour les uns et les autres. 

Les enfants relevant, selon les critères habituels de classes spéciales (perfectionnement, SES) ont également été intégrés. Les professionnels spécialisés ont fait un travail d’accompagnement de ces enfants pour les aider à profiter du climat d’une classe “ normale ”. L’humiliation leur est évitée et leurs apprentissages vont aussi loin qu’il est possible.

 Avec d’autres, cette “ expérience ” a fait la  preuve que ce pari est possible, surtout quand la notion de “ normalité ” et la compétition sont récusées, quand sont réalisés des projets impliquant tous les enfants quelles que soient leurs compétences..

 

8 - HOMOGENEITE OU  HETEROGENEITE  A LA CRECHE ?

L’idée toute simple que les bébés ne peuvent être avec ceux qui marchent semble aller de soi.

Pourtant l’hétérogénéité du groupe lorsqu’elle est constituée (situation encore très minoritaire), leur apporte les conditions d’un milieu riche, offrant un large champ d’investigation  Dès le plus jeune âge, les petits se nourrissent de l’observation de leur environnement physique et humain ; ils se trouvent stimulés par la présence et les activités des plus grands plus proches  d’eux que celles des adultes.

A l’inverse, l’attention que les plus grands portent aux tout petits, induit des conduites d’accompagnement qui sont autant d’aide à leur propre développement.

Il suffit d’observer l’évolution du langage, par exemple, des plus jeunes comme de plus grands, pour se convaincre de l’intérêt d’un groupe hétérogène, sans pour autant négliger les exigences propres à chaque âge (sommeil par exemple ).

 

9- HETEROGENEITE SOCIALE DES PUBLICS SCOLAIRES

Pour lutter contre l’effet des ségrégations diverses, dont celles prenant la forme de ghettos, diverses tentatives sont à évoquer. L’une a échoué aux USA : “ le busing ” qui consistait à emmener en bus les enfants d’un quartier dans les écoles de quartiers socialement privilégiés.

La mixité sociale de l’habitat et donc des secteurs scolaires peut porter fruit si elle est accompagnée d’une politique culturelle, éducative et sociale favorisant le lien social et la construction d’une “ culture commune ” au niveau du quartier. (exemple de la Villeneuve de Grenoble où la cohérence de cette politique a été approchée pendant une vingtaine d’année) Mais cette politique volontariste se heurte à deux réalités : la persistance de l’exclusion sur le plan de l’emploi, l’idéologie individualiste dominante. A  méditer, le refus ou le contournement de la loi imposant à toutes les communes l’existence de 20% de logements sociaux pour lutter contre la transformation de la “ banlieue ” traditionnelle en ghetto.

Le chacun pour soi trouve aussi, en cas de besoin, la solution de l’école privée.

 

10 - HOMOGENEITE  DU PUBLIC SCOLAIRE …UNE CHIMERE ?

Le souhait d’avoir des classes homogènes avec des enfants de même niveau pour pouvoir enseigner sans perte de temps à la satisfaction de tout le monde est largement partagé, et la plainte concernant les différences de niveau entre enfants du même âge est souvent entendue, même dans les quartiers privilégiés.

Philippe Meirieu a donné la preuve que la recherche d’homogénéité est une chimère par l’expérience suivante : un lycée a composé quatre classes de seconde en recherchant cette homogénéité. Constitution de 4 classes :  excellents, bons, moyens,  faibles. Dans chacune des classes, avec un enseignement “ adapté ” au niveau annoncé, avec un système de notation classique, les quatre catégories se sont reconstituées.

Ce constat peut conduire à faire le choix d’une hétérogénéité recherchée et organisée autour de grands objectifs (exemple la lecture pour une classe multi-âges de cycle 2), et d’une pédagogie tirant profit de cette hétérogénéité (pédagogie du projet, tutorat entre enfants, travaux en petits groupes). Passage donc, d’une pédagogie de la transmission à celle de la construction des savoirs.

 

 

 

 

 

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