LES SOURCES DE NOTRE ECOLE D'AUJOURD'HUI
Du XIIIième siècle à la fin du XIXième.
BIBILIOGRAPHIE PRINCIPALE : l’Ecole Publique Française
- Collectif - éd. ROMBALDI (début des années 50)
En attribuant la création des Lycées à Napoléon Ier et celle de l'école primaire laïque, obligatoire et gratuite à Jules Ferry on pourrait laisser penser que l’enseignement secondaire est né ex nihilo avec Napoléon et l’enseignement primaire avec Guizot et Ferry. En fait, si certaines « naissances » dans le système scolaire peuvent être datées et attribuées à un pouvoir connu, chaque nouvelle structure est mise en place sur une structure préexistante, intégrant en général celle-ci et la transformant peu à peu - lentement en général.
Sans
remonter au déluge[1], on sait
qu’au Moyen Age les Universités étaient des corporations réunissant dans une
même ville des hommes dont le métier était d’étudier et d’enseigner. Elles
assuraient le recrutement des clercs et leur préparation aux fonctions
enseignantes et sacerdotales. Les jeunes qui entraient à l’Université vers
douze ans avaient préalablement acquis les « notions de base »
(lecture, écriture et rudiments de latin) le plus souvent dans des écoles
élémentaires tenues ou organisées par les curés. En fait, plusieurs conciles
avaient fait obligation aux curés de « tenir école ». mais cette
obligation était respectée de façon très variable selon les lieux. « Le
système scolaire du XIIIe siècle
était ... adapté aux besoins limités de cette époque : les nobles qui n’avaient
guère besoin d’être instruits, recevaient l’éducation militaire de la
chevalerie ; les paysans se bornaient à travailler la terre ...; aux artisans
... suffisaient l’éducation corporative ; et c’est dans d’autres corporations
qu’étaient formés les clercs, artisans consacrés à la vie spirituelle. »[2]
La
Renaissance, avec les grandes découvertes et surtout l’imprimerie, sera une
période d’intenses et rapides changements intellectuels (Copernic, Galilée...),
économiques (voies commerciales nouvelles, enrichissement rapide et
spectaculaire de certaines couches sociales,) religieux avec la Réforme ...
pourtant au « XVe siècle finissant et au XVIe
siècle, c’est un système scolaire en grande partie sclérosé, rebelle à
l’évolution qui entraîne le monde, et au sein duquel les tentatives de
renouvellement sont exceptionnelles, limitées et vite étouffées. »2
Les
écoles paroissiales restent rares, pauvres et mal équipées ; les maîtres sont
peu instruits et mal payés ; les méthodes sont sommaires (ne tenant aucun
compte des intérêts des enfants, faisant appel uniquement au rabâchage, au par
cœur...) Les collèges universitaires restent routiniers et constituent souvent
les foyers les plus actifs opposés aux idées nouvelles ! C’est l’époque des
« Sorbonicards ». C’est dans les écoles protestantes (XVIe
siècle) qu’il faut chercher les innovations : usage du français et non du latin
(souvent bas-latin dans les Universités catholiques), apprentissage de la grammaire [3],
les mathématiques, les sciences, l’histoire contemporaine, même un début
d’éducation civique et sociale ! Ces écoles étaient plus démocratiquement
ouvertes aux enfants du peuple que les écoles catholiques, les protestants
mettant un point d’honneur à ce que chaque personne ait le minimum
d’instruction nécessaire pour pouvoir lire la Bible.
C’est
de cette époque que date la création du Collège Royal (Collège de France
actuel), fondé par François Ier pour contrer la Sorbonne. Malgré
cela, L’Eglise conserve un quasi monopole de fait de l’enseignement élémentaire
et universitaire. C’est sans doute ce qui va susciter l’apparition d’un nouveau
phénomène : l’apparition de théories pédagogiques (Rabelais, Montaigne... Si le
premier était curé (!), le second était assez proche des protestants.) Mais « ces
théories restent à peu près sans influence sur l’éducation »2 de
l’époque.
Ce
sont les Jésuites qui vont innover, au XVIIe siècle, paradoxalement
pour lutter contre l’emprise de la Réforme et renforcer le pouvoir du Pape. En
fait, la bourgeoisie des villes (où sont ouverts les collèges jésuites) va se
tourner vers ces établissements mieux adaptés à leurs attentes pour leurs fils.
Le latin reste la langue de référence (nécessaire à l’époque pour devenir
avocat, médecin, magistrat ou entrer dans l’administration) ; parce qu’ils
cherchent avant tout à former la jeunesse selon leurs idées (catholique
papiste), les Jésuites vont s’attacher aux caractères individuels de leurs
élèves : il devient aussi important de connaître l’élève que la matière à
enseigner. Ils introduisent trois nouveautés : la progressivité dans les
études, les devoirs écrits (thèmes, dissertations latines), les notes,
classements, concours, récompenses honorifiques et donc l’esprit de
compétition. D’autres confessions enseignantes leur emboîtent le pas :
gallicanisme, jansénisme[4],
protestantisme ; ce qui amène le pouvoir central (le Roi) à soumettre
l’ouverture de certains collèges à l’autorisation royale. L’Eglise catholique
reste donc maîtresse de l’Ecole.
Cette
Eglise trouve la pédagogie des Jésuites trop avancée : en 1762, elle obtient
l’expulsion des Jésuites et la fermeture de leurs Collèges. A la veille de la
Révolution, l’école restait totalement sous la coupe des curés et des évêques.
Quelques collèges ouverts par des oratoriens ou des Bénédictins enseignent les
sciences ; quelques collèges sont aussi chargés de former les officiers (1776)
avec un enseignement sans latin, mais comportant l’enseignement des sciences
avec travaux pratiques et langues, préfigurant les enseignements secondaires
actuels[5].
Les
écoles élémentaires restent rares, pauvres, sous la responsabilité du curé
(souvent c’est le sacristain ou le chantre voire le cabaretier qui est
instituteur !). Aucun programme n’est fixé. Seuls les frères enseignants (ordre
fondé par J.B. de la Salle et souvent condamné par l’Eglise) essayaient
d’innover - très modestement - par un enseignement collectif donné selon trois
niveaux. On estime qu’ils touchaient environ 35 000 élèves avant la Révolution,
ce qui était très peu pour la France, même à l’époque.
Là
encore, la discordance entre les besoins intellectuels des Français et les
moyens de les satisfaire favorisa l’éclosion d’une réflexion « pédagogique »
: Fénelon, Rollin, les philosophes
encyclopédistes et surtout ROUSSEAU. Bien sûr, l’Eglise les condamna. Rousseau
dut s’exiler. Ses idées connurent un début d’application plus tard, grâce à
Pestalozzi (1746/1827) qui recueillit des enfants abandonnés, pauvres ou
orphelins[6]
dans son école d’Yverdon (Suisse).
Les
cahiers de doléances de 1789 se plaignent de l’insuffisance des écoles dans
bien des régions, de la misère des locaux, de l’incompétence, voire de
l’ignorance des maîtres. L’Assemblée constituante, l’Assemblée législative, la
Convention repensèrent à tour de rôle
une législation « révolutionnaire » !
« Du
passé, faisons table rase ! » : il n’y avait pas grand chose à détruire
avant de reconstruire « tout neuf ». En fait, Talleyrand, Lakanal ou
Condorcet n’ont pu se détacher de l’éducation « bourgeoise » qu’ils
avaient reçus. Tandis que le Moyen Age avait commencé par le toit (les
Universités), eux vont surtout s’appliquer à organiser un niveau intermédiaire
: les Ecoles Centrales qui préfiguraient les Lycées (90 pour la France
entière). A un enseignement essentiellement
littéraire, on ajoute des programmes encyclopédiques couvrant l’ensemble
du savoir de l’époque. Des professeurs « spécialistes » apparaissent.
Pour éviter les méfaits des corporations, Condorcet interdit de « confier
l’instruction à des corps enseignants qui se recrutent par eux-mêmes ». Le
recrutement et la formation sera contrôlé par l’Etat... mais l’Université continue à avoir le monopole de
la formation d’un corps spécialisé et hiérarchisé.
Les
écoles primaires sont négligées par ces réformateurs et toujours très
insuffisantes.
L’idée
nouvelle est plutôt à chercher dans la « rationalisation » du système
éducatif national. Toutes les transformations de l’Ecole devront désormais
se faire légalement, par décision du gouvernement, conformément à des principes
énoncés dans des « exposés des motifs ». L’Ecole devient une
Institution d’un Etat unifié et centralisé. Les maîtres seront des
fonctionnaires payés par l’Etat ; l’Ecole sera gratuite.
Tous
ces projets ... restent pour la plupart des projets qui ne durent que les
années de la Révolution.
Napoléon
("qui perçait déjà sous Bonaparte") retiendra surtout l’idée de placer
l’Ecole sous l’autorité du pouvoir central. Il remplace les Ecoles Centrales
par les Lycées (où le latin reprend ses droits et où l’enseignement des
sciences régresse). Ces Lycées et Collèges impériaux sont destinés à la
bourgeoisie qui doit fournir officiers et fonctionnaires zélés et obéissants.
Leur règlement s’inspire de celui des Collèges des Jésuites ; l’organisation y
est quasi militaire. Les professeurs choisis par les Inspecteurs généraux
(créés par Napoléon) sont parfois d’anciens professeurs des Ecoles Centrales,
d’autres fois des émigrés revenus de l’étranger et des prêtres réfractaires..
Pour obliger la bourgeoisie à y placer ses fils, Napoléon instaure le monopole
d’Etat : l’Université de France (1808), placée sous l’autorité directe du Ministre
(le Grand Maître), est seule habilitée à délivrer les diplômes permettant
d’enseigner.
Quant
à l’enseignement primaire, il n’intéressait pas l’Empereur qui considérait que
l’ignorance du peuple (ouvriers et paysans) était propice à entretenir une obéissance
passive au pouvoir. Il fut donc abandonné aux Frères des écoles chrétiennes
souvent baptisés « frères ignorantins » par le peuple. Leur
instruction était très limitée et leurs méthodes très primitives. Là où il n’y
avait pas de Frère, l’Instituteur était nommé par le Maire en accord avec le
curé. Il ne recevait aucune formation préalable. Il était payé par les parents
si bien que les indigents n’étaient pas scolarisés. Durant l’Empire, le nombre
d’illettrés augmenta sensiblement.
Sous
la Restauration, les Instituteurs devront être titulaires d’un « brevet de
capacité » (les Frères en étant dispensés !) Quelques départements se
dotent spontanément d’Ecoles normales (celle de Strasbourg étant la première).
Guizot,
universitaire protestant, va organiser l’enseignement primaire en 1832. Toute
commune est obligée d’entretenir une école primaire élémentaire ; les communes
de plus de 6000 habitants doivent ouvrir une école primaire supérieure ; chaque
département doit posséder une Ecole normale. Le nombre des écoles double de
1833 à 1848. La population scolarisée passe de 2 à 3,5 millions. La proportion
d’illettrés passe de 45 à 30%. Les « salles d’asile » préfigurent les
écoles maternelles. Des cours d’adultes prolongent l’instruction au-delà de
l’âge scolaire. Mais l’enseignement n’est ni obligatoire ni gratuit.
La
deuxième République décrète l’enseignement primaire obligatoire et gratuit mais
n’a ni les moyens ni le temps d’agir. Avec le second empire, la loi Falloux
réaffirme la liberté de l’enseignement sans contrôle de l’Etat. Les écoles
normales (dont on redoute l’esprit républicain) « peuvent » être
fermées par le Conseil général ou le Ministre. (Pétain, lui, les fermera
carrément sous l’occupation).
L’opinion
publique limite cependant la régression : le brevet de capacité est maintenu
pour les Instituteurs. L’enseignement primaire s’ouvre aux filles (mais est
confié à des congrégations religieuses). Vers la fin de l’Empire, Victor DURUY
n’arrive pas à rendre l’enseignement primaire obligatoire et gratuit mais
autorise les municipalités à entretenir des écoles gratuites. Il introduit
l’enseignement de l’histoire et de la géographie[7]
et crée des bibliothèques populaires à l’école primaire.
Avec
la troisième République et les « pères fondateurs », l’enseignement
primaire deviendra obligatoire donc gratuit et laïque (1881/82). Il n’est pas
indifférent de constater que Jules FERRY était issu de la bourgeoisie
protestante. Les Instituteurs étaient, en principe, déjà formés dans les Ecoles
Normales.
Quels
enseignements peut-on tirer de cette histoire ?
Ø
d’abord qu’il n’y a pas
d’antériorité définie de la poule ni de l’œuf. Il y a une évolution lente
(très) et progressive, avec des périodes de régression (si on était remonté plus
avant, on aurait constaté les mêmes phénomènes). Que le neuf a toujours été
fait avec du vieux ce qui est cause de la lenteur de l’évolution qui apparaît
souvent comme un changement des étiquettes sans réelle modification du contenu
(cf. les réformes depuis 1959).
Ø
ensuite que l’école a
toujours intéressé les pouvoirs à partir du moment où ils ont vu en elle un
moyen de les renforcer. Ce n’est pas nouveau : tous les dictateurs ont toujours
« réformé » leur système scolaire en le complétant en général par des
« mouvements de jeunesse ». C’est même souvent eux qui ont vraiment
fait du neuf après avoir détruit les structures existantes. Mais quel neuf !
Que l’ignorance a souvent été considérée comme un moyen de « tenir »
le peuple (cf. l’élimination des intellectuels qui persiste de nos jours dans
maints pays et les livres incendiés).
Ø
que les idées
novatrices naissent souvent du décalage entre les besoins d’une époque et
l’Ecole qui existe. On peut ajouter - mais c’est postérieur à la période
étudiée ici - après les grands conflits, les retours à la barbarie :
Pestalozzi, à la suite des guerres de la fin du XVIIIe siècle, le
projet éducatif de la Commune (souvent occulté) après la guerre de 1870/71,
Makarenco après la révolution soviétique et la guerre, Freinet après la guerre
de 14/18, le Plan Langevin Wallon après la seconde guerre mondiale...). Mais
que les réalisations nées de ces idées généreuses (toujours locales, fruits
d’initiatives privées) sont souvent combattues par les « gens en place ».
Ø
que les réformes
touchent bien plus les structures que le fonctionnement (la pédagogie). Mais
que l’opinion publique (jusqu’ici surtout celle des classes sociales
« aisées ») pèse tout de même sur l’évolution ... par moments lorsque
ses besoins ne semblent plus satisfaits par ce qui existe ne serait-ce qu’en
choisissant d’autres écoles pour leur progéniture. Voir à ce sujet des textes
bien sentis de Philippe Meirieu sur les comportements de nos dirigeants ... et
de nombreux enseignants « de gauche ».
Ø
que le
« système » a été d’abord conçu à partir du « toit » (les
Universités au Moyen Age), puis des « murs » (l’enseignement
secondaire) et enfin des « fondations » (l’école primaire). Est-ce si
simple ? En fait, chaque étape hérite de ce qui a été mis en place avant et
doit se le coltiner !
Tout
cela n’est guère encourageant, bien sûr. Mais ...
Limites
de l’examen historique : l’évolution de la société au cours de ce siècle
pourrait changer certaines données du problème. Il serait intéressant de tenir
compte de l’élévation incontestable du niveau moyen d’instruction au cours du
20e siècle : cela ne devrait-il pas permettre une meilleure prise de
conscience des enjeux et des problèmes, une meilleure pénétration des idées
novatrices dans la société en général ? A quelles conditions ? Par quels moyens
? Quels obstacles à combattre ?
Pour qu’une évolution se fasse, il faut qu’elle soit perçue comme
nécessaire par les « usagers » : là réside peut-être le point où
appliquer le levier (ne s’agit-il pas de soulever un monde ?)
[1]l’éducation des jeunes est inséparable de l’existence même de l’homme ; dans tous les groupes humains, l’éducation des jeunes a pour but de transmettre les acquis (c’est l’aspect lamarkien de l’évolution proprement humaine) ; d’assurer la survie de la culture (aspect conservateur) et pour les sociétés organisées du néolithique de produire certains « rouages » nécessaires à leur bon fonctionnement (scribes, guerriers, prêtres...). Pour se limiter aux temps historiques, il y a toujours eu des structures institutionnalisées chargées d’instruire certains jeunes dans toutes les sociétés antiques connues. On retrouve aujourd’hui encore ces trois finalités dans les systèmes scolaires modernes. La finalité humaniste (meilleur épanouissement possible de chaque personne) et celle qui vise à assurer l’avènement d’une société différente à travers l’éducation (à changer la société) soit par le conditionnement (société totalitaire) soit par la formation de personnes responsables capables de s’engager ensemble à la fois contre et pour (résistants et bâtisseurs), sont, me semble-t-il, des données assez récentes.
[2]André FERRE, L’Ecole Publique Française, éd. Rombaldi
[3]dont Langaney dit qu’elle est l’un des traits fondamentaux qui distingue l’homme de l’animal : La plus belle histoire de l’homme, SEUIL, 1998
[4]La langue française est étudiée en profondeur dans les petites écoles . Les mathématiques y sont enseignées en français. Mais une sévère sélection était exercée à l’entrée : seuls les « plus doués » (!) étaient admis.
[5]Bonaparte a été formé dans un de ces Collèges, à Brienne.
[6] notamment du fait des guerres napoléoniennes.
[7]jusque là réservé aux Lycées.
Pour la suite de cet historique, on pourra se reporter à l'histoire de notre école au cours du 20ième siècle.