Marseille et Aix,
le style Grenade

Sortir les enfants du ghetto et montrer qu'ils ont les mêmes qualités professionnelles que les adultes : c'est le pari de Josette Baïz sur les quartiers nord de Marseille et à AixenProvence.

Territoires Vous êtes à Lyon pour rencontrer Guy Dannet, de la Maison de la danse, et Mourad Merzouki, chorégraphe du groupe Kâfig. Quel est votre projet ?

Josette Baïz Nous allons démarrer un projet en décembre avec le groupe Käfig. Une création commune de vingt minutes, qui sera présentée au festival de danse à Aix, qui fête ses vingt ans en juillet 1997. La proposition vient du centre culturel de SaintPriest mais aussi des deux compagnies. C'est un échange entre un groupe qui vient du hiphop, qui a envie de s'ouvrir à d'autres techniques, et les jeunes du groupe Grenade, qui possèdent un style original qui a donné naissance au style Grenade : techniques de danse arabe, gitane, asiatique, techniques d'arts rnartiaux, de danse contemporaine, qui s'inscrivent dans un projet de danse contemporaine. Cette création est vraiment un travail sur la rencontre de deux compagnies qui vont échanger leurs points de vue, leur manière de danser pour aller vers une création commune. Faire une pièce qui soit à l'image de ces jeunes de quartiers, dans ce qu'ils ont de particulier et de personnel, est notre objectif.

T Votre nom et le groupe Grenade sont attachés aux quartiers nord de Marseille, avec l'école de la Bricarde, à ceux d'Aix, avec l'école des Lauves. Votre action de sensibilisation dépasset-elle ces deux quartiers ?

J.B. Non, mais je travaillais déjà avec des enfants plus académiques. Le travail en résidence dans les quartiers nord de Marseille, en 1989, nous a complètement fasciné, nous avons donc souhaité continuer ce travail avec les enfants, envers et contre tout. Nous avons tourné le film "Mansouria" pour que quelque chose reste dans leur mémoire. Devant son succès, l'enthousiasme et le talent des enfants, une deuxième résidence a eu lieu dans une école d'Aixen-Provence, à la demande de la ville. Elle s'est aussi concrétisée par un film. Au bout de ces deux années de travail cinématographique, j'ai demandé aux enfants s'ils voulaient faire un spectacle de nature professionnelle, tourner comme une compagnie professionnelle. J'ai besoin de travailler avec les enfants dans la durée. J'avais aussi envie de démontrer que les enfants ont les mêmes qualités professionnelles que les adultes. Le spectacle "Le Secret d'Emile" a tourné deux ans. Nous sommes débordés par le travail à réaliser sur ces deux quartiers, cependant nous avons l'intention de travailler avec deux autres quartiers d'Aix.

T Vous bénéficiez d'un soutien unanime des institutions...

J.B. Le groupe Grenade s'est constitué en 1993, avec le soutien de la DRAC, du Conseil Général des Bouches du Rhône, du Conseil régional Paca et des villes d'Aix et de Marseille. Nous avons d'ailleurs intégré le Centre culturel pour l'enfance et la Jeunesse (CCEJ) d'Aix. Tant Lise Marchall, au CCEJ, que Yves Gœury, à la maison des jeunes et de la culture, nous ont soutenus. L'un nous apportant un soutien structurel et logistique, l'autre nous donnant des lieux pour répéter.

T Comment développezvous le travail pédagogique et la création ?

J. B. À Aix, nous avons mis en place des cours techniques réguliers pour tous les enfants des quartiers. Deux ou trois enfants intègrent, chaque année, le groupe Grenade, même s'ils ne sont pas du quartier. Il est vital que les enfants ne restent pas dans un ghetto, qu'ils collaborent avec des enfants un peu plus à l'aise socialement. À Marseille également, nous développons dans les quartiers nord une préformation pour les jeunes enfants des écoles.
Dans un autre cadre, le groupe Grenade est, depuis 1993, atelier permanent de création. Les cours sont axés sur la danse contemporaine, en incluant des cours de danse classique et d'initiation à la musique. Les enfants sont très inventifs pour les mouvements et ils ont des idées étonnantes. À partir du moment où on ouvre la vanne de la créativité tout le temps, ça marche. C'est une ouverture d'esprit, ils sont sur le quiconstamment. L'un des projets, d'ailleurs, pour le groupe Grenade est de mettre les enfants par groupe, qu'ils deviennent chorégraphes, créateurs à temps complet.

T Comment prenezvous en compte l'environnement difficile dans lequel vivent les enfants des quartiers ?

J.B. Ce n'est pas simple, mais nous sommes une équipe soudée, de six ou sept personnes. De plus, nous avons une coordinatrice qui s'occupe des relations enfants, parents et compagnie. Parfois, les enfants ont des difficultés familiales graves, et, dans ce cas, un vrai travail de sauvetage doit être fait. Nous allons voir les parents et les relations que nous tissons sont enrichissantes.

T Vous parlez d'enrichissement mais n'est-ce pas complètement naturel pour vous ?

J.B. Oui, tout à fait. Même si le milieu de la danse contemporaine me paraît souvent un peu limité dans ce qu'il propose, même s'il y a des tendances qui ne me correspondent pas. C'est vrai qu'avec les enfants, je suis bien. je suis ravie de ce qu'ils me donnent et de ce que nous pouvons mutuellement nous apporter. Pour un choré c'est formidable d'entendre tous ces langages qui s'interpénètrent. Cela fait sans doute revivre des choses que nous avons perdues en cette fin de millénaire.

T Les enfants ont une forte présence scénique..

J.B. Bien sûr; il y a cette énergie brute qui se dégage, qui ne passe pas par l'intellect mais par le corps et le cœur directement. Les enfants des quartiers l'ont doublement. Ils ont une rage intérieure qui leur fait sauter les étapes. Mais c'est à double tranchant. S'ils sont motivés, ils vont évoluer très vite au niveau des techniques et de expressions. Mais ils peuvent, aussi., lâcher très vite le morceau... Il nous est souvent arrivé de récupérer des enfants parce que les familles ou les copains les dissuadaient de continuer à danser. J'aime chez les enfants cette sincérité de l'instant vécu. Plus ils sont petits, plus ils l'ont. Je suis à leur service pour les aider à exprimer leurs joies, leurs émotions et les aider à libérer leur imaginaire.


Interview de Josette BAÏZ, paru dans un Hors Série de la revue TERRITOIRE Novembre 1996

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