Une grande dame de l'Enseignement :

RENCONTRE AVEC JOSETTE BAÏZ

S'il est un parcours atypique , parmi les chorégraphes d'aujourd'hui, c'est bien celui de Josette BAÏZ. Elève d'Odile Duboc, cette aixoise fonde sa compagnie en 1982, se présente au Concours de Bagnolet (avec 25e parallèle) et le remporte haut la main, devant un chorégraphe devenu aujourd'hui aussi célèbre : Daniel Larrieu.

Dès lors, les portes s'ouvrent toutes grandes devant elle : Paris, Montpellier, Lyon (la Biennale), Châteauvallon, Angers, Arles, Aix et Marseille bien sûr, mais aussi l'étranger (Allemagne, U.S.A, Hollande, Cambodge, Vénézuella…) l'accueillent à bras ouverts. Ses créations se succèdent à un rythme étourdissant : pas moins de 30 oeuvres chorégraphiques et quatre films en 15 ans ! Une vie bien remplie pourrait-on penser. Pourtant, cela ne lui suffisait pas. En fait, son incommensurable amour pour les enfants, spécialement ceux des quartiers défavorisés, la pousse à leur faire partager sa passion de la danse… en la leur enseignant ! C'est ainsi qu'elle ouvrit son premier cours dans sa ville natale en 1978. En 1989, le Ministère de la Culture lui confia un travail de sensibilisation artistique au plan scolaire en menant une résidence d'une année dans une école primaire d'un quartier nord de Marseille.Trois ans plus tard, elle fondait une compagnie d'enfants, "Grenade", démarche soutenue par diverses institutions, tant locales que régionales. Elle mènera dès lors de front ses deux troupes avec un enthousiasme et un courage peu communs. En 1998 cependant, elle devra abandonner la première, la "Place Blanche", pour se consacrer exclusivement à "Grenade", les danseurs de celle-ci étant devenus adultes !… À l'occasion du premier passage de sa compagnie au théâtre "l'étoile du nord" à Paris, Josette Baïz a accepté de répondre à nos questions.

JeanMarie GOURREAU : Peux-tu nous expliquer comment tu t'y es prise pour approcher et apprivoiser les jeunes des quartiers défavorisés

Josette Baïz : D'abord il a fallu apprendre à nous connaître mutuellement. Puis on a essayé de trouver une cohabitation entre les danses que eux expriment dans leur quartier, et la mienne qui est d'essence contemporaine. Ce fut un aller et retour permanent pendant des années. Mais nous sommes arrivés assez vite à métisser nos façons de danser.

Comment as-tu choisi tes élèves?

J.B. Lorsque le ministère nous a chargés, en 89, de cette mission de sensibilisation artistique dans les écoles, nous ayons exploré plusieurs établissements du nord de Marseille. Parmi celles-ci, l'école de la Bricarde nous a de suite fascinés parce qu'il y avait des enfants de tous les coins du monde qui étaient dans une situation extrême de demande tant affective qu'artistique.Cela nous a beaucoup émus. Depuis 10 ans, nous n'avons jamais quitté cette école. Nous avons amené les plus motivés à Aix, dans notre studio. lls y ont reçu des cours de danse classique et moderne, ils y ont appris quelques petites chorégraphies et ont répété comme le ferait une vraie compagnie.

Ces écoles te servent-elles de creuset pour ta compagnie ?

J.B.: Oui, bien sûr, mais les enfants sont mêlés à d'autres jeunes issus de familles moins défavorisées. Certains d'entre eux montrent rapidement l'envie de travailler sérieusement. Ils sont prêts à sacrifier un temps énorme pour danser avec nous, pour aller faire des démonstrations devant les leurs dans les écoles. Et ça, c'est magique. Très vite d'ailleurs, ils acquièrent ce style "Grenade" si particulier, ce style qui foit appel à du smurf, à des ondulations et pressions du sol qui nous sont propres, au hiphop, à la danse orientale... à toutes ces danses que nous métissons réellement.

Et les parents, se laissent-ils facilement convaincre ?

J.B. : Non. Mais nous avons une coordinatrice qui s'occupe de ce problème. Dès que ces jeunes viennent chez nous, ils font des spectacles, quel que soit leur âge. Les parents et familles sont systématiquement invités aux représentations, et les professeurs nous aident. À l'heure actuelle, il y a une quarantaine d'enfants chez nous, pour moitié de Marseille et pour moitié d'Aix en Provence.

Est-ce avec ces enfants-là que tu as créé ton groupe Grenade ?

J.B. Ce sont ceux qui ont participé les premiers à cette aventure que l'on peut voir aujourd'hui sur scène et qui sont restés avec nous une dizaine d'années.

Combien as-tu de danseurs dans ta compagnie ?

J.B. Cinq actuellement, mais le groupe Grenade qui est en fait l'Ecole, comprend des danseurs de 8 à 18 ans. Certains d'entre eux iront bientôt rejoindre les cinq professionnels actuels. Tous ces jeunes sont très motivés par la danse. Je les ai répartis en deux groupes : 8/12 ans et 13/18 ans. On les emmène à Aix deux fois par semaine. Ils y prennent leur cours et répètent les œuvres du répertoire. Même les petits. C'est en fait un groupe qui fonctionne dans une démarche professionnelle. Entre les démonstrations, les modules chorégraphiques et les spectacles proprement dits, ils donnent une trentaine de représentations par an.

Cela ne leur fait-il pas manquer récole ?

J.B. On essaye d'en faire le maximum pendant les vacances scolaires. Sur deux semaines de vacances, je leur en laisse une pour se reposer. Cependant ils travaillent les samedis et dimanches. Il leur arrive bien sûr de manquer quelques cours. Mais ils ne le font que lorsqu'ils peuvent les rattraper. Il n'est pas question que ce soit au détriment de leur éducation scolaire. En fait, les spectacles sont pour eux une sorte de tremplin, de carotte qui les pousse à travailler. C'est un excellent moyen de motivation. Mais il est vrai que ce sont des enfants qui sont soumis à un rythme de vie très intense.

Qu'en disent les autres professeurs de danse d'Aix et de Marseille ?

J.B. Ils l'acceptent assez bien car ils se rendent compte du travail accompli et de l'originalité de la démarche. Donc ils me respectent. J'ai dû lutter durant des années pour y arriver. Et puis, je pense que les spectacles plaisent énormément. On a beaucoup de public derrière nous et on nous soutient. Nous avons des projets extérieurs que l'on est obligé de refuser, des demandes de film par exemple.

Et ce premier spectacle "Turbulence" comment l'as-tu monté ?


J.B. J'ai commencé par proposer un thème, en l'occurrence, la rencontre des cultures. C'est un peu un manifeste pour moi. Nous avons travaillé sur la perte de mémoire. C'est une asiatique qui interprète la danse cambodgienne, une maghrébine la danse arabe, une malgache la danse malgache. Et elles les revendiquent. On a fait quelque chose qui est vrai, sincère. Notre culture était enfouie. Nous l'avons fait rejaillir. On peut même arriver à quelque chose d'humoristique ou de dramatique en le mixant avec du contemporain. C'est la signature de la compagnie.
Les chorégraphies ont été réglées ensemble. Il n'y a aucun pas réellement traditionnel. Ils sont toujours revisités par la danse contemporaine. Nous travaillons dans le silence d'abord et la musique est généralement composée après, retravaillée à partir d'éléments qui nous ont inspirés.

Comment vois-tu l'avenir maintenant ?

J.B. Je souhaiterais que cette compagnie fonctionne désormais aussi bien à l'étranger qu'en France. Nous sommes bien implantés dans le Sud, particulièrement en région Rhône-Alpes, et dans l'Est. Il est plus difficile de se produire dans l'Ouest et à Paris, régions dans lesquelles j'aimerais bien montrer le travail de ces jeunes.

Aimerais-tu inclure des garçons dans le groupe ?

J.B. Il faudrait qu'ils changent leur mentalité trop hip hop, ce qui est restrictif par rapport à ce que je souhaite. Ils doivent pour cela travailler d'avantage le contemporain, voire le classique. A l'heure actuelle, la relève est assurée par les filles seulement. J'aurais souhaité avoir d'avantage de jeunes des "quartiers". Car ceux qui ont choisi de me suivre se défendent vraiment, et cela, c'est une grande victoire. Ils m'ont beaucoup apporté, et je leur en serai toujours reconnaissante. J'espère que nous pourrons encore faire un long chemin ensemble.

JeanMarie GOURREAU

P.S. Aujourd'hui, en 2001, le Groupe Grenade compte 40 danseuses et danseurs, âgés de 8 à 18 ans.
La Compagnie Grenade a intégré 3 nouveaux danseurs issus du Groupe Grenade. Le spectacle préparé est "Time-Break", dans lequel l'énergie féminine développée depuis deux ans va se confronter à une force masculine fortement imprégnée de hip hop et d'acrobaties.

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