Il y a vingt ans déjà, Albert JACQUARD écrivait ces lignes. Cette remise en cause des finalités, des moyens et des techniques de l'école, cette réflexion, ce débat n'ont pas été initiés à l'époque. Une génération plus tard, saurons-nous conduire ce débat chaque année plus urgent ?

L'Homme, parmi les animaux, se distingue par une caractéristique étrange : sa capacité quasiinfinie d'apprendre. L'oisillon apprend de ses parents le chant de l'espèce, le chimpanzé apprend de son groupe les règles de la vie en commun et les techniques de la survie ; mais cet apprentissage des jeunes atteint vite son terme, car les possibilités de leur système nerveux central sont limitées. Le cadeau offert par la nature à l'espèce humaine est un cerveau d'une richesse fabuleuse; nos quelques cent mille milliards de connexions nerveuses permettent la réalisation de structures d'une complexité telle qu'elle défie notre imagination (car cette imagination n'est, elle-même, qu'un produit de ces structures).

Pour être fidèle à lui-même, l'Homme doit donc mettre en tête de ses objectifs l'exploitation de ces possibilités, l'enrichissement sans fin de son patrimoine intellectuel ; réaliser les promesses que lui fait la nature est la grande affaire de l'Homme.

Un regard sur ce qui se passe autour de nous suffit à montrer que la réalité de notre société est fort éloignée de cet idéal. Pour la grande majorité des jeunes, l'apprentissage n'est qu'une série d'épreuves arbitraires aboutissant presque inéluctablement à l'échec et à la mise au rebut. Bien pire encore : le dévoiement scandaleux du système éducatif en un système sélectif est accepté par ceux-là mêmes qui en sont les victimes ; qu'au terme d'une scolarité douloureuse et gâchée, un jeune puisse se soumettre à la grisaille d'un destin médiocre en affirmant "moi je ne suis pas doué ; moi je ne vaux rien !" doit être ressenti comme l'échec absolu non seulement de l'école, mais de toute la société.

Nous avions bâti jusqu'au milieu de ce siècle un système scolaire en parfaite cohérence avec une certaine structure sociale : seule une petite minorité poursuivait ses études, la grande masse des jeunes entrait rapidement dans la "vie active" après avoir appris ce qui permettait à chacun d'être un travailleur efficace et rentable et cela seulement. Tout naturellement, le privilège d'un apprentissage long se transmettait de père en fils : les fils de bacheliers étaient bacheliers, les fils de polytechniciens étaient polytechniciens, et les fils d'illettrés illettrés. Tout était pour le mieux ; jusqu'à ce que certains esprits préfèrent un objectif de justice à un objectif d'efficacité immédiate.

Il suffit de poser honnêtement cette simple question "au nom de quoi un apprentissage long est-il refusé à beaucoup pour que tout soit remis en cause.

En une première phase on a, avec une authentique sincérité et une apparente générosité, ouvert les portes de l'enseignement prolongé aux enfants du "peuple". Mais le style, les techniques, le langage sont restés ce qu'ils étaient ; le résultat a été ce qui était prévisible : catastrophique.

Il s'agit maintenant de regarder le problème en face, d'être, autant qu'il est possible, lucides, de tenir compte des évidences :

-        le potentiel d'épanouissement intellectuel des petits d'hommes est (à quelques exceptions pathologiques près) considérable, très supérieur à ce qui en est exploité;
-        les différences génétiques (toujours mis à part les cas pathologiques) ne peuvent être invoquées pour justifier de prétendues inégalités intellectuelles;
-        chaque homme est capable, par nature, de prendre en charge le devenir de sa personnalité, à condition que les apports de son milieu familial et social aient été suffisants pour lui permettre d'atteindre un niveau suffisant de richesse intérieure.

Le rôle de la société est, une fois satisfaits les besoins élémentaires de survie, d'apporter à tous ce minimum de richesse. Cet objectif peut évidemment être atteint : il suffirait de réduire un peu les gaspillages éhontés auxquels nous nous livrons dans de multiples domaines.

Une remise en cause radicale des finalités, des moyens, des techniques de l'école est pour cela nécessaire. C'est à une réflexion à ce sujet que nous convie, par ce livre, la Confédération Syndicale des Familles. Puissent les réflexions proposées provoquer un débat qui nous permettra à tous de mieux faire notre métier d'homme, c'estàdire d'inventer l'homme.

                                                        Albert JACQUARD
                                               

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