Cette introuvable laïcIté

Cette introuvable laïcIté

 

Au terme d'un vaste psychodrame, il ne reste plus à la représentation nationale qu'à voter la loi d'interdiction des «signes reli­gieux» et donner ainsi à penser que la République aura su préser­ver sa « laïcité », menacée, paraît­-il, par quelques poignées de fou­lards islamiques !

 

Mais on peut faire l'hypothèse que si la République vient de s'offrir un débat aussi passionnel et confus, que même la perspective de la loi ne parvient pas à apaiser, c'est tout autant parce que la laïcité est si peu assurée d'elle‑même. Pour la raison que la grande intuition anthropologique et civilisationnelle qui a porté l'idée n'a pas encore été appropriée, et qu'elle a même été franchement laissée en jachère, voire détournée de son sens originel.

 

Le terme « laïcité » est entré, récemment dans les catégories du discours politique, en 1871 exactement. Mais l'idée existait déjà depuis vingt‑cinq siècles sous la forme nominale ou adjective de « laïc » ou « laïque ». Au risque de choquer ou de surprendre, il faut rappeler que « laïc », dans notre pays en particulier, a surgi d'abord comme un terme d'Eglise qui s'oppose non pas à religieux, comme la République dans son combat contre l'Eglise catholique le fera accréditer, mais à « clerc ».

 

La laïcité a vécu pendant près de huit cents ans en France, dès qu'elle fut énoncée dans le droit canon au XIIe siècle, pour signifier un partage entre deux types d'humains, les clercs et les laïcs.

 

Hors de l’ère judéo‑chrétienne, les civilisations grecque et romaine, dont nous sommes aussi les héritiers, ont été traversées par la même dualité entre laïc et clerc.

 

Au‑delà du rappel historique et sémantique, il s'agit surtout de comprendre le sens et la portée de cette permanence et bivalence des fonctions et des statuts de laïc et clérical. L'idée séminale qui donne son sens plénier à la laïcité, c'est bien celle d'un laos (le peuple, en grec) rassemblé dans un projet de société, où chacun est à égalité, inclus dans une « communauté humaine ».

 

La laïcité désigne alors l'idéal, qui se cherche toujours, d'un peuple ou de peuples où tout un chacun trouvera une place de reconnaissance à part entière. Le problème de la laïcité et de son accomplissement doit alors être posé de la façon suivante : les élus, les clercs, sont‑ils au service du peuple ou bien détournent‑ils à leur profit d'institution, de caste ou de classe, l'autorité d'un dieu ou d'un principe transcendant au nom duquel l'intégration et le rassemblement doivent s'opérer pour réaliser la promesse de «laïcité » ?

 

Dans le débat que nous venons de connaître, la question aurait dû être : la République est‑elle « laïque » ; accomplit‑elle sa mission de rassembler le « peuple » au nom de ses principes et valeurs proclamés en particulier ceux de l'égale dignité de chaque personne (avec des droits afférents) et de la fraternité ?

 

La dimension proprement dramatique de la laïcité que nous vivons aujourd'hui est que cette question là est à peu près impossible à poser. Pour la raison essentielle qui tient à la « scène primitive » qui a vu naître, il y a un peu plus de cent ans, la laïcité, nouée autour du conflit de pouvoir entre l'Eglise et l'Etat.

 

Les républicains ont estimé alors, ce en quoi ils avaient complètement raison, que l'Eglise comme puissance théologico‑politique avait échoué à rassembler et unir le « peuple ». On peut qualifier l'action politique qui s'est déroulée de transfert de pouvoir où un modèle républicain de laïcité est venu se substituer au modèle religieux de la laïcité.

 

Sauf que, dans l'ivresse de cette révolution politique, mais sans doute plus encore dans le calcul que le peuple serait mieux « tenu » par la République laïque, les républicains ont oublié de se reconnaître comme une nouvelle cléricature... Il devait apparaître évident à tous que les nouveaux « élus », parlant au nom du peuple, s'identifiaient forcément à lui. Si bien qu'il devenait impensable que les laïcs se pensent comme des clercs qui auraient à faire la preuve qu'ils allaient faire mieux que les autres.

 

Si on consent à réorganiser la compréhension de la laïcité autour du sens et du défi posé aux sociétés nouvelles en émergence depuis plus de deux mille ans, alors il faut faire le constat que la République n'est à peu près pas laïque, ou si peu. Ou encore, si l'on peut dire, par un bout de la lorgnette : penser qu'il suffirait pour être laïque de tenir en respect ‑ la fameuse neutralité ‑ toute intrusion de l'adversaire religieux dans l'espace public.

 

On ne sous‑estimera certainement pas l'importance de la liberté de conscience et des conditions de son exercice dans l'accomplissement laïque. Mais à condition de la resituer dans l'ensemble du projet, au risque, sinon, de l'affaiblir et de le borner à des conflits d'interprétation, presque indécidables, sur l'expression religieuse de la liberté de conscience.

 

Elargissons l'optique. Et reconnaissons que le souci de la liberté de conscience n'a pas empêché la République de se substituer largement au peuple, et même de se dresser contre lui. Ce qui se marque, en particulier, par les inégalités sociales et des droits plutôt grandissantes aujourd'hui, ainsi que par les processus d'exclusion et de discrimination des plus démunis des citoyens. Sans oublier les formes­ de racisme. et de xénophobie qui vont plutôt, elles aussi, en s'accroissant, en direction en particulier des citoyens d'origine immigrée, qui n'ont jamais été réellement reconnus et intégrés à la République ou de façon tellement parcimonieuse.

 

Et puisque c'est au nom de notre prétendue laïcité républicaine que le combat contre le voile à l'école a été mené, parlons plus précisément de l'école. Toutes les études convergent pour montrer que, depuis quarante ans que des politiques de démocratisation sont menées, les inégalités scolaires, non seulement n'ont pas été réduites, mais se sont plutôt aggravées pour les plus pauvres, et parmi eux la cohorte des enfants issus de l'immigration, avec tous les effets de stigmatisation et de relégation que cela comporte. C'est ainsi que notre école laïque a raté l'intégration d'une génération de jeunes immigrés, comme elle l'a refusée à leurs parents, sur fond d'une histoire coloniale pas encore digérée.

 

Faut‑il vraiment s'étonner, dans ces conditions, d'assister à un retour de « refoulés » du peuple, qui resignifient sous la forme du foulard islamique le déni de la promesse républicaine et démocratique au nom d'une laïcité qui fonctionne à l'envers. Avant de stigmatiser ce signe‑là (pourquoi d'ailleurs spécialement lui ?), il faudrait plutôt chercher à comprendre que le port du foulard est pour la majorité des jeunes filles d'origine arabe et de confession musulmane qui le portent une réponse identitaire et de quête de sens pour parer à l'exclusion sociétale dont elles sont l’objet.

 

Bien entendu, comprendre ne veut pas dire justifier ou subir, comme feignent de le croire les esprits forts. La question à poser collectivement, en première urgence, pour s'éviter de plus graves déconvenues, est celle de la crise des valeurs communes qui étaient au fondement du pacte républicain et de son école et qui auraient dû fertiliser le sens originel de la laïcité, Ces valeurs sont aujourd'hui pratiquement désertées ou ne demeurent plus qu'à titre de mots ou de décor. Une république peut‑elle être laïque en se dispensant d'être fraternelle et sociale ?

 

Ce n'est pas non plus en se réfugiant derrière l'argument selon lequel d'aucuns se réjouissent du cadeau inespéré que leur fait la République pour instrurnentaliser le désespoir identitaire de jeunes qu'on doit repousser une fois de plus le fondamental débat de la refondation républicaine autour des valeurs qui permettraient d'avancer dans la compréhension et la mise en oeuvre d'une laïcité encore largement introuvable.

 

Il faudrait imaginer comment remettre en sens le lien républicain. Inventer, en particulier, de nouvelles façons de vivre, où l'étranger, le pauvre et le jeune ne seraient pas perçus comme une menace ou un danger, mais soient l'occasion de «faire société » dans une plus grande exigence et teneur en humanité.

 

BRUNO MATTÉI                    

 

Article paru dans le MONDE du 4 février dans la rubrique HORIZONS DÉBATS

 

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