DU VOILE ET DU KREMLIN-BICETRE

DU VOILE ET DU KREMLIN-BICETRE

 

 

Un arrêté municipal du 10 septembre 1900 avait  interdit le port de la soutane sur le territoire de la commune du Kremin-Bicêtre. C’était une autre époque, et on change d’échelle : une loi devrait interdire le port du foulard à l’école.

Le ralliement rapide d’hommes politiques de tous bords à une idée que beaucoup rejetaient encore naguère est étonnant : conviction qu’il y a maintenant un danger général et non plus quelques incidents isolés ? récupération d’un sentiment diffus d’hostilité aux maghrébins ou à l’Islam ? Je ne sais, mais je crains qu’on n’ait pas bien vu les conséquences possibles des dispositions envisagées,  ni la faiblesse de certains raisonnements.

Le voile est la marque d’une discrimination  à l’égard des femmes, et à ce titre il doit être prohibé. Certes. Mais va-t-on  demander aux jeunes filles d’aller à la piscine torse nu comme les garçons, autre discrimination sexiste ? Et surtout : une politique anti-discrimination vestimentaire serait plus convaincante si on l’accompagnait d’une politique vigoureuse d’égalisation des emplois, des salaires et des hiérarchies,  ou d’équipement en crèches.

Le voile est une manifestation du communautarisme auquel la société française répugne. Certes, dans bien des cas,  mais pas dans tous. Là encore, l’opposition au communautarisme serait plus convaincante si elle allait de pair avec une politique vigoureuse de dissociation des ghettos qu’on a laissé se créer dans l’habitat, d’équipement culturel, de lutte contre un chômage qui ne pèse pas de la même façon sur tous.    

Sans quoi on pourrait craindre que les projets législatifs ne soient entachés d’une certaine dose d’hypocrisie pour les uns, de naïveté pour les autres, ou d’esprit de système.

Croit-on vraiment que l’interdiction du voile pour les élèves dans les établissements [1] délivrera un certain nombre d’entre elles des manipulations des islamistes ?   Là où il y a des groupes islamistes  forts et décidés, on peut redouter des incidents, peut-être dans les établissements, ou à leur porte, les « grands frères » accompagnant bruyamment les filles  et allant les rechercher ; un car de CRS devant chaque collège ?

On réduirait le champ de la loi aux établissements publics. Mais les établissements privés sous contrat, nonobstant leur caractère propre,  ne peuvent pratiquer de discrimination religieuse ou ethnique entre les élèves ; beaucoup de familles se replieraient sans doute sur le privé, en attendant de pouvoir ouvrir des écoles musulmanes, subventionnables après quelques années. Bravo pour la défense de l’enseignement public !

On n’envisage pas d’étendre la prohibition à l’enseignement supérieur. Parce qu’un étudiant peut résister à la vue d’un voile sans perdre son libre-arbitre, tandis qu’un lycéen est nécessairement violé dans sa liberté de conscience par le même spectacle.

On n’envisage pas d’étendre la loi à l’Alsace et à la Moselle. Alors que, autant il faudrait être prudent pour abroger leur statut scolaire propre, autant on ne voit pas de raison d’exclure ces départements d’une loi qui se réfère à une situation qui n’existait pas en 1918.

Sans doute le problème posé par la montée de l’islamisme [2] est-il  préoccupant. Sans doute il y a dans les établissements des comportements qu’il faut combattre, en particulier du côté de l’assiduité aux cours et, plus difficile encore,  de l’acceptation des enseignements. Mais se focaliser sur le voile et sur une loi est une solution de facilité. Parce que c’est d’abord dans les cités et dans les quartiers qu’il faut combattre l’islamisme.

 

Du voile et du Kremlin-Bicêtre, suite

 

Une remarque reçue après l’envoi du texte du même nom m’incite à lui donner une suite. Elle voulait que l’école soit « un lieu où on ne permet pas que des filles soient obligées de se voiler » ; une question en écho cependant : « qui va décider qu’elles sont obligées ? ».

Il faut voit alors que le port du voile peut résulter de décisions très différentes, telles que (liste non exhaustive) :

-         manifestation d’indépendance adolescente vis-à-vis des canons familiaux

-         recherche d’élégance

-         protection contre les regards masculins et d’abord ceux des condisciples

-         affirmation d’une nouvelle foi personnelle

-         respect d’une tradition familiale, dont le fondement religieux peut être variable

-         intériorisation d’une condition féminine subordonnée

-         contrainte exercée par la famille ou par certains de ses membres, pour des motifs religieux et/ou de place des femmes.

Plusieurs de ces motivations peuvent coexister chez une même jeune fille. Certaines, parmi les premières de  la liste, peuvent être temporaires, ou peuvent céder à une sollicitation amicale de l’établissement. D’autres au contraire, parmi les dernières, se renforceraient sous cette même sollicitation. Et si l’établissement parvenait à imposer l’abandon du voile ou allait jusqu’à exclure la jeune fille, cela déclencherait une rancœur chez  elle, et pourrait pousser ses parents à l’inscrire dans une école privée, à militer pour l’ouverture d’écoles musulmanes, ou à simplement lui faire interrompre ses études.  Dans tous les cas, ce serait dommage pour l‘école publique et ne pourrait qu’accroître la tension créée par la montée de l’islamisme.

Il ne faut pas croire que ceux qui s’opposent à une loi interdisant le port de tout signe d’appartenance religieuse à l’école sont favorables au port de ces signes. Ils voient simplement les inconvénients que cela entraînerait, et que cette mesure, qui ne pourrait apparaître que dirigée contre l’islam, ne pourrait que rejeter beaucoup de musulmans intégrés dans les bras des islamistes. La question, difficile,  de l’islamisme ne peut pas se régler à l’école. 

Et enfin, si on fait l’effort de regarder le port du voile en lui-même, en faisant abstraction donc de tout ce qu’il signifie – et dont j’ai dit plus haut combien cela pouvait être varié – est-ce que vraiment la vue d’un voile dans une classe offense quoique ce soit ? Est-ce que vraiment la vue d’un signe religieux suffit à ébranler  les sentiments laïques : c’est alors que ces sentiments ne sont pas très solides ! Et quand vous passez devant une église ou entendez les cloches sonner, votre laïcité vacille ?

Les vrais problèmes à l’école, c’est l’assiduité à tous les cours (encore qu’on doive faire attention, pour ce qui concerne l’EPS et la piscine, aux demandes inspirées par la pudeur), et c‘est plus encore le refus qu’opposent certains élèves, ici autant garçons que filles, au contenu de l’enseignement qui leur est donné. C’est là la vraie question qui est posée à l’école laïque, c’est de cela qu’il faut discuter. Sans passion ni véhémence. C’est cela qu’omettent les laïques de tribune qui se répandent dans les media. C’est à cela que nous devons nous atteler.

Je me permets pour finir de signaler l’article de Jean-Paul Hébert dans Le Monde du 20.11, qui met un peu d‘humour dans un débat qui en manque terriblement : comment arrêter la liste des signes religieux ou politiques que l’on veut interdire par une loi ; il n’y a pas que le voile, la croix ou la kippa. Le poisson était le signe des chrétiens des catacombes : « interdira-t-on les poissons ? ». La liste n’est pas close.

 

Jacques George                                                                         20.11.2003

 

 



[1] Pour les personnels, la situation n’est pas du tout la même, et l’abstention de tout signe peut faire partie du contrat,  implicite ou explicite  Encore aimerait-on être sûr que certains de ceux  qui réclament la prohibition du voile ne sont pas insurgés naguère quand une entreprise a voulu exclure un de ses employés qui portait un bermuda.

[2] Que chacun distingue, bien sûr, de l’islam.

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