QUELLE EST DONC LA QUESTION

LAÏCITÉ : QUELLE EST DONC LA QUESTION   ?

 

Comme cela serait commode si la droite était la droite et la gauche la gauche, si les laïques bouffaient du curé, etc., bref si les autres de chacun ressemblaient à leur stéréotype ou à leur caricature. Mais les choses sont plus complexes, et demandent des positionnements plus subtils.

Ainsi, à propos du projet de loi sur le port du voile, les pro-loi sont tous anti-voile, mais il s’en faut de beaucoup que les anti-loi soient tous pro-voile. De même, tous les pro-loi ne sont pas laïques, il s’en faut de beaucoup aussi, et tous les laïques ne sont pas pro-loi. Regardons y donc de plus près. 

 

Le projet veut interdire le port du voile à l’intérieur des établissements scolaires publics. Le voile est proscrit pour trois raisons : signe d’appartenance religieuse, contraire  à la laïcité de l’école et de l’Etat ; signe  de la subordination des femmes et contraire à l’égalité hommes-femmes ; signe de régression de la société et de refus d’une intégration qui ne serait pas régie par l’intégrisme islamiste. Ces trois significations du voile sont étroitement imbriquées, la distinction du religieux et du profane étant mal assurée dans l’Islam. Or nous tenons à la laïcité de l’école et à celle de l’Etat, nous tenons à l’égalité des droits des femmes, nous refusons la prétention des islamistes à régenter la société. Mais, avant de se déterminer quant à l’opportunité et à l’efficacité de la loi, il importe de répondre à quelques questions :

 

- La laïcité de l’école s’impose à ses personnels, y compris dans le domaine vestimentaire. S’impose-t-elle de la même façon aux élèves ?  Et même : le port discret [1] d’un voile est-il en lui-même un acte de prosélytisme ? [2]

- En quoi la vue d’une élève voilée contrarie-t-elle la laïcité de l’école, en quoi agresse-t-elle les élèves qui n’ont pas de religion ou qui en ont une autre ? La tolérance, la capacité à dialoguer  avec des personnes d’idées ou de comportements différents demandent un apprentissage, une éducation, que l’école - entre autres - doit assurer.

- Et d’ailleurs, en dehors des cas regrettables liés à la confrontation entre jeunes juifs et jeunes musulmans (et que la loi ne pourra pas empêcher, car ils ne sont pas liés aux « signes »), peut-on dire que les jeunes sont offusqués par la vue des signes d’appartenance ? n’est-ce pas plutôt les adultes qui témoignent là d’une conception toute particulière de la tolérance ? 

- Quelle est la définition de la laïcité sous-jacente aux réponses que chacun donne aux questions précédentes ? Cette définition est généralement implicite dans les débats actuels, il serait bon de la rendre explicite.

- La loi sera-t-elle applicable, ou au contraire ne va-t-on pas voir se multiplier les incidents, aussi bien dans les DOM-TOM que dans les quartiers à forte concentration de population issue de l’immigration ou à forte influence des islamistes ? Sans parler de tous les petits incidents liés à l’interprétation de mots comme ostensible, ou à la présence d’élèves (ou de professeurs) particulièrement motivés dans un sens ou dans l’autre. Ces incidents pourraient amener à appliquer la loi de façon très diverse selon les moments et les établissements, voire à la classer dans le dossier des lois non appliquées.

- Même si la loi qui sera votée prévoit des procédures de discussion ou de médiation, elle entraînera finalement un certain nombre d’exclusions, aussi bien d‘élèves qui portent le voile tout à fait volontairement que d’élèves qui y sont contraintes. Une partie de ces filles rejoindra l’enseignement privé, c'est-à-dire pratiquement catholique, et des écoles privées musulmanes ne tarderont pas à apparaître. Paradoxale manière de défendre l’école publique.

- Une autre partie des filles, après 16 ans, abandonnera les études. L’école a-t-elle perdu le pouvoir émancipateur que les laïques lui reconnaissaient, mais qui n’agit évidemment que peu à peu ? Et peut-on accepter facilement de renforcer l’inégalité entre garçons et filles sur le plan de la scolarisation ? Même si l’idée d’interdire les barbes ostensiblement islamiques ( ?) a sombré dans le ridicule.

- De toute façon, que les filles se dévoilent pour rester scolarisées ou qu’elles abandonnent l’école pour rester voilées, en quoi l’influence islamiste aura-t-elle diminué ? Si elles abandonnent l’école, la cause de l’égalité hommes-femmes aura-t-elle progressé ? Et donc quel est le but principal de l’opération : répondre à la préoccupation des électeurs qui finissent par croire, grâce aux médias, que tous les établissements sont envahis de filles voilées de la tête aux pieds ? Qu’on ne s’y trompe pas : Le Pen engrangera les voix, qu’il y ait une loi (voyez, ils ont fini par comprendre) ou qu’il n’y ait pas de loi (voyez, ils ne défendent plus la France contre l’invasion). 

- Faut-il être insensible aux inquiétudes qui se manifestent à l’étranger, que ce soit dans les pays musulmans ou dans certains autres pays comme les Etats-Unis ?  De quoi se mêlent-ils, dira-t-on ?  Mais de quoi se mêle la France lorsqu’elle déplore l’idée de referendum à Taïwan, lorsqu’elle reconnaissait le génocide arménien, etc. ?

- Enfin, quelle est l’ampleur du phénomène ?  Celui qui était directeur des renseignements généraux jusque tout récemment, Yves Bertrand, affirme qu’il n’y a pas eu d’augmentation du nombre d’affaires, et qu’il ne s’agit que de « pics médiatiques ». Mais si vraiment le phénomène est préoccupant, pourquoi exempter de la loi les établissements privés sous contrat, qui participent au service public. La loi s’appliquera aux lycéennes, mais pas aux étudiantes. Mais quid des élèves des classes préparatoires qui sont dans les lycées ? comment organiser et justifier un traitement différent dans le même établissement entre lycéennes et prépas, comment justifier aussi que les étudiantes de prépa soient traitées autrement que les étudiantes des facultés ?

- En tous cas, on constate qu’une faible majorité seulement des musulmans est hostile à la loi  et qu’une grande majorité d’entre eux estime importante l’égalité entre femmes et hommes. Cela amène à penser que cette loi serait acceptable si elle était accompagnée d’une loi portant sur cette égalité et lestée des textes d’application sans lesquels ce ne serait à nouveau que de la poudre aux yeux. De même, l’opposition à l’islamisme demande une politique résolue et constante sur le logement, l’emploi, les discriminations. Sans un tel accompagnement politique, qui ne semble pas l’ordre du jour, la loi sur le voile est dérisoire, ou hypocrite.  

 

Bref, on peut discuter pour savoir s’il faut remettre à plat, par exemple dans la perspective du centenaire de la loi de 1905, tout ce qui tourne autour de la laïcité. Mais aujourd’hui le projet de loi sur le voile apparaît de plus en plus à la fois comme une loi de circonstance et comme une loi inapplicable[3]. Au niveau politique, une diversion, qui ne réglera aucun problème, peut-être au contraire. Au niveau individuel, assurément, ces questions ne mettent pas en cause les principes, mais les réponses que chacun leur donne révèlent peut-être les principes qu’il met en jeu et ceux que, implicitement ou peut-être sans le vouloir, il récuse de fait.

 

 

Jacques George

 

27 janvier 2004



[1] Ne chicanons pas ;  la burka n’est pas admissible, y compris pour des raisons pédagogiques en empêchant l’échange.

[2] « Prosélytisme : zèle déployé pour répandre la foi, pour faire des prosélytes, recruter des adeptes. Prosélyte : tout nouveau converti à une religion ; toute personne récemment gagnée à une doctrine, un parti, une nouveauté » (Petit Robert). Beaucoup de textes envoyés à cette liste, y compris le présent, et qui argumentent pour ou contre le projet de loi relèvent plus ou moins du prosélytisme. L’important n’est pas la véhémence, mais la rigueur de l’argumentation et la capacité de chacun à évoluer en fonction de sa propre réflexion et des échanges. Recruter des clients ou recruter des adhérents ou des électeurs, c’est la publicité ou la propagande. Aucune de ces activités n’est condamnable en soi.

[3] On peut évidemment renvoyer à des articles ou à des livres. Où l’on trouve un appui à ses propres idées. Je trouve important l’article de Denis Sieffert dans Politis du 22 janvier : « La société française peut-elle enfin admettre qu’il y a parmi les musulmans, même pieux, des courants sociaux, comme il y a des mouvements racistes, et que le signe qui permet de distinguer les premiers des seconds n’est pas forcément le voile ? Que les ‘modérés’ ne sont pas toujours des anti-voiles, ou des athées, ou des proches du régime algérien ? La vérité, c’est que la classe politique s’est gravement fourvoyée en posant au mauvais moment une mauvaise question. »

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