Faisons un rêve...
par Dr. Claude Leroy et Natatie Alessandrini
Ayant enseigné la psychologie et l'anthropologie de l'espace à l'Ecole
Spéciale d'Architecture (ESA) à Paris pendant quelques dizaines d'années, j'ai
pu observer le comportement de centaines d'étudiants à la sortie du bac. Je
leur demandais pour leur unité de valeur de faire le travail suivant
«Choisissez un espace pratiqué par deux populations contrastées ou deux espaces
pratiqués par la même population ; observez leurs comportements, faites une
statistique, tirez en un modèle descriptif et concluez par un projet simple
d'amélioration de cet (ou ces) espace(s) ». Trente pour cent des étudiants me
demandaient ce que voulait dire observez. Je me suis aperçu alors qu'ils ne
savaient pas regarder le comportement d'autrui et qu'ils avaient choisi ce
métier pour faire des " oeuvres d'art " ‑ ils dessinaient tous
très bien. Peu leur importait, en première année, l'usage de leur projet. Il
fallait pluiieurs années d'études pour qu' ils comprennent qu'ils ne
construiraient pas pour eux mais pour les autres. Je trouvais inadmissible,
qu'après la sortie du bac et les rudiments de philo qu'on leur enseigne on ne
leur ait pas appris aussi à " observer ". La plupart des jeunes issus
du système scolaire se contentent de « moi", je pense que... ». Malgré des
années de classes de biologie, d'histoîre, de géographie, ils n'ont pas appris à
distinguer les facteurs génétiques et culturels, les concepts d'ethnie, de
nation, d'Etat ‑, ils ne savent pas ce qu'est le territoire d'une
personne ou d'un groupe ni distinguer le rôle de la personne. On ne leur a pas
appris non plus la différence de structure entre le fonctionnement pyramidal du
siècle de LOUIS XIV ‑ que pourrait symboliser la pyramide du
Louvre projet de l'architecte Peï choisi par François Mitterrand.... ‑,
et le fonctionnement actuel en réseaux de nos sociétés qui écrase la hiérarchie
et donne plus de responsabilité à chacun dans son territoire. On entend souvent
des journalistes et des hommes politiques plus brillants et péremptoires les
uns que les autres parler du « plus petit commun dénominateur! ! ! ... » . Cela
n'aurait pas une grande importance car il ne vont pas faire tous les matins le
PGCD de 15 et de 25., mais ils n'ont pas compris la relation entre numérateur
et dénominateur et comment on peut extraire les facteurs culturels communs à
deux populations et ce qui les différencie : l'ensemble aboutissant à
l'identité de tel et tel groupe. On n'a pas tenté non plus de répondre à leur
questionnement existentiel même si celui‑ci est mal formulé, alors il est
normal qu' ils s'intéressent aux sectes, aux paradis des drogues, puisqu'il n'y
a pas de communication suffisante avec leurs enseignants et leurs parents sur
les buts (lesquels ?) de la société dans laquelle ils vivent. Naturellement,
ils ne savent pas non plus ce qu'est une société laïque ni la différence entre
une culture prédominante et des cultures minoritaires. Leur a‑t‑on
expliqué que nos guerres de religion modernes reposent, entre autre, sur l'idée
que les dieux, chrétien, islamique, et juif sont trois entités différentes,
alors qu'il s'agit à l'évidence du même Dieu, obligeant ainsi chacun à penser
que "ma religion est meilleure que la tienne "..? Ignorée aussi
l'éducation sexuelle, limitée ‑ encore heureux! ‑ à la pilule du
lendemain. Pourquoi aussi respecteraient‑ils la loi qui est transgressée
et bafouée par les politiques de tout poil et que leurs héros sportifs sont
tous sont dopés ? Or l'exemplarité ne devrait‑elle pas venir de
l'identification à des leaders exemplaires .‑ politiques, enseignants,
parents et non à des héros de films ou de BD ?
Bref, l'enseignement actuel
s'apparente plus à une expérience de résistance des matériaux et reste une
machine à broyer dont le but est de sélectionner une élite.. Ceux qui ont été
cassés, sont jetés et difficilement recyclables puisque les métiers manuels
sont discrédités et requièrent souvent un bon niveau en maths, matière qui les
a fait échouer la plupart du temps. Par ailleurs, le niveau de diplôme n'étant
pas ‑ même s'il est nécessaire ‑ un critère suffisant d'efficience
dans le métier exercé, (les futurs chefs n'ont pas appris, par exemple, comment
fonctionnent les hommes) les élèves ne connaissent pas la différence entre
compétences et performances. En 1984, un rapport de l'OCDE indiquait : "
Le chômage des jeunes en France est certes la conséquence de la crise
économique mondiale mais il découle aussi des problèmes structurels auxquels
l'économie et la société française sont confrontées. Le système d'enseignement,
notamment est fortement sélectif, il élimine les élèves les plus faibles à
chaque niveau et tend à les désigner à l'avance comme perdants. Fortement
élitiste, ce fonctionnement du système scolaire se poursuit jusqu'aux échelons
les plus élevés, et entraîne l'aggravation du moindre handicap..."
Il est curieux qu'on se pose
aussi des questions sur les problèmes des banlieues alors que chacun sait que
c'est l'hétérogénéité du quartier qui est protectrice. Les élèves fonctionnent
alors en parallèle, en bandes, avec des leaders délinquants. Ils pensent que la
société normale n'est pas faite pour eux, qu'ils sont méprisés et qu'ils sont,
soit une sous‑humanité vouée au sous‑prolétariat, soit qu'ils sont
dans un monde autre. La question cruciale est de savoir par quel pont ils
passeront dans notre société dite normale, et comment sans formation,
s'exprimant dans un langage très pauvre ils pourront s'intégrer dans le monde
du travail dont ils ne connaissent aucune règle ? Reste souvent le " deal
" nettement plus lucratif qu'un " boulot " payé au SMIC. Les
réactions agressives sont un moyen d'affirmer les valeurs de ces groupes
marginaux mais, nous savons bien que notre société a fabriqué ses monstres pour
avoir le plaisir de les combattre et se donner bonne conscience Pour ma part,
j'ai toujours pensé que l'échec le plus grave des grands ensembles était qu'il
organisait chez l'enfant des modes relationnels distordus qui s'installent
définitivement à l'adolescence. C'est dire que l'école ne peut réaliser qu'une
partie du programme éducatif et elle a failli sur deux points essentiels : en
ne donnant pas aux deux tiers des jeunes en difficulté le goût, le plaisir
d'apprendre et la curiosité intellectuelle et en s'ingéniant à étouffer leurs
potentialités sous des programmes poussiéreux. En outre, les innombrables
acteurs sociaux qui sont mobilisés pour soutenir l'action sociale sont trop souvent
épuisés n'obtenant aucune aide d'institutions autre que celle à laquelle ils
appartiennent. Tant qu'il existera ce clivage sur le territoire d'un quartier
entre les acteurs sociaux de terrain, il ne faudra pas attendre d'amélioration
de ces situations. Tant que les enseignants feront ce métier, soit pour pouvoir
pratiquer la discipline qu'ils aiment, soit pour avoir du temps libre, soit
pour avoir la sécurité de l'emploi, l'école ne s'améliorera pas. L'expérience
prouve souvent que les enseignants qui s'intéressent aux enfants , qui les
écoutent, qui savent enseigner obtiennent de très bons résultats ‑,
malheureusement ils sont jalousés par leurs collègues et jugés trop dissidents
par la hiérarchie. Au Canada, dans chaque profession, des personnes élues par
leurs pairs ( qu'il s'agisse de plombier, d'enseignant ou de médecin) parlent
avec le candidat pour tenter de savoir si son profil est compatible avec la
profession qu'il souhaite exercer. Une de mes amies enseignante aux Etats Unis
m'a raconté comment elle était entrée dans la plus chic, la plus huppée, la
plus chère école de Washington. Le directeur sélectionnait ses professeurs non
sur CV ‑ qu'il ne regardait pas au cours du premier entretien de
recrutement ‑ mais sur leur savoir‑faire et leur savoir‑être
avec les élèves. L'embauche se faisait après qu'il ait assisté lui‑même
au cours pendant une semaine. C'est à
l'issue de cette semaine probatoire qu'il lisait le CV. Faisons un rêve
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Claude Leroy est neuro‑psychiatre,
ancien médecin et directeur de recherches du laboratoire d'éco‑éthologie
humaine à l'Institut Marcel Rivière (MGEN). Il est également président
d'honneur de la Ligue française pour la Santé mentale; ancien expert de l'OMS
(santé‑environnement), UNESCO (programme MAB pour les écosystèmes
urbains), UNSDRI (espace des prisons). Nathalie Alessandrini est
directrice de la Ligue française pour la santé mentale et ex‑présidente
FCPE des Yvelines.