“Il nous faut apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons périr ensemble comme des imbéciles”

“Il nous faut apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons périr ensemble comme des imbéciles”

Martin Luther KING (1929-1968)

 

La fraternité, ce parent pauvre de la république.

 

La Fraternité a toujours été le parent pauvre de la devise républicaine[1], à peine murmurée en guise de points de suspensions après la Liberté, brandie, elle, comme le droit le plus sacré de tous les hommes, et l’Egalité tour à tour invoquée comme un droit et récusée comme une absurdité.

Mais voici que, depuis quelque temps, le mot fraternité apparaît dans certains discours contemporains, dans des contextes très divers. On trouve ainsi « La finalité de l’économie n’est pas uniquement de produire du profit. C’est aussi de créer une société plus humaine, plus fraternelle [2]», ou « Pour une société plus juste et plus fraternelle…[3] » ou encore « La Fraternité », proclamée « grande cause nationale » de l’année 2004 par le Président de la République de l’époque et son premier Ministre…[4]

Mais qu’entend-on – et surtout que n’entend-on pas – par « fraternité » ?

Si l’on se reporte à ce qu’en écrit le collectif « Appel à la fraternité », porteur de la « grande cause nationale Fraternité » de 2004, « il s’agit en particulier de promouvoir les valeurs d’écoute, d’entraide et de respect, et de valoriser les initiatives concourant à redonner un sens concret au vouloir-vivre-ensembleLa convivialité est un préalable indispensable à la fraternité… » D’où l’idée d’une Journée de la Fraternité (le 25 mai de chaque année) « qui sera donc d’abord la fête des voisins. Elle se traduira par :

  • des apéritifs, repas de quartiers, et autres événements conviviaux de voisinage,
  • la promotion à travers de stands par exemple, des initiatives en faveur du  lien social…
  • toutes sortes d’animations, impulsées par les mairies, les associations…. Mais également dans les écoles. »[5]

Sans doute l’urbanisation croissante entraînée par la révolution industrielle dès les débuts du 19e siècle, accélérée au cours de la seconde moitié du 20e siècle, a-t-elle distendu les liens de proximité, familiaux ou non. Les solidarités de proximité, traditionnelles dans la France rurale de naguère (qui n’excluaient pas les rivalités parfois violentes), ont progressivement disparu, isolant de plus en plus les individus dans une foule anonyme[6] : dans les immeubles des grandes villes, il n’est pas rare que des voisins de palier ne se connaissent pas. Mais peut-on réduire le concept de fraternité à celui de lien social de proximité ? N’assiste-t-on pas, une fois de plus, à un détournement ou au moins à un affadissement du concept même de fraternité, sous des apparences de valorisation ?

L’histoire de la devise républicaine peut-elle nous éclairer sur le sens qu’il convient de donner au mot fraternité ?

La devise républicaine

Nombre de frontons de nos édifices publics arborent, depuis plus d’un siècle, les trois mots de la devise républicaine, Liberté, Egalité, Fraternité. Cette devise est souvent associée à la « déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen décrétés par l’Assemblée nationale le vingt six août 1789 et acceptés par le Roi »[7]. Or, si l’article premier de cette déclaration affirme bien que « les hommes naissent libres et égaux en droits », l’article deux précise que ces « droits naturels et imprescriptibles » sont « la liberté, la propriété[8], la sûreté et la résistance à l’oppression ». L’ensemble de la déclaration précise les différentes implications de ces droits. Nulle part il n’est question de cette fraternité dont Hugo dira pourtant, plus tard, qu’elle est un devoir[9].