C'est en forgeant
qu'on devient forgeron
Et en lisant qu'on
devient… LISERON
Publication de l’AFL43
(Association Française pour la Lecture –
Groupe départemental de Haute Loire)
Mairie B.P.20 Place Lafayette 43100
BRIOUDE
www.afl.43 courriel : afl43@wanadoo.fr
Directeur de la publication :
Dominique Vachelard
Rédaction : Cécile Dumas, Pierre Badiou, Dominique Vachelard
N°1 Octobre –
novembre – décembre 2006
Il y a 17 ans, se mettait en place à
Brioude le projet "Ville Lecture" que j'avais présenté à la
municipalité Pierre Chambon, nouvellement
élue.
Initié par l'Association française
pour la lecture (AFL), ce projet visait à « faire de la Commune le maître
d'oeuvre d'une politique globale de l'écrit » touchant toute la population,
tous les âges, toutes les catégories
sociales.
Ainsi naquit Brioude Ville lecture (BVL), mise en route le 1" mars 1990.
Dans la foulée, fut organisée la première "Semaine du Livre et
de la Lecture" tandis que paraissait Interlignes, publication
destinée à informer les Brivadois sur une politique de l'écrit, les actions
entreprises, les difficultés rencontrées, les réussites et les échecs aussi.
Nos projets étaient ambitieux. Souvent incompris, parfois
raillés et brutalement rejetés sans le moindre débat, nous avons dû en
rabattre. Il n'est pas aisé de faire évoluer les points de vue et les pratiques
lorsque la majorité des citoyens est privée de responsabilité et que nos
esprits sont verrouillés par l'implacable
orthodoxie. Cependant, nous avons tenu
bon et le bilan, si modeste soit-il, n'est cependant pas nul : formation
d'animateurs, entraînement à une lecture efficace particulièrement pour les
scolaires, information sur l'écrit, rencontres d'écrivains et d'illustrateurs, etc.
Récemment,
le contrat "emploi jeune" de l'animatrice venant à expiration, la commune de Brioude, après bien des tergiversations, a
créé un demi poste municipal et réorganisé la structure. "Brioude Ville
lecture" pouvait continuer, le groupe
local de l'AFL
étant chargé de la conduite pédagogique.
Et c'est donc notre groupe —AFL 43—
qui publiera désormais un bulletin trimestriel succédant à Interlignes, avec le même souci de vous
informer sur l'écrit et nos diverses actions.
Pour ce
premier numéro nous avons choisi de vous
présenter ce qui se fait dans deux
classes du Brivadois : un cml/cm2 (cycle 3)
et une grande section de maternelle. Il ne s'agit pas de les donner en
exemples, mais simplement, alors que n'en finissent
pas les parlottes sur la "globale" et la "syllabique", vous
informer sur une approche de l'écrit
tout à fait différente de ce qui est pratiqué d'ordinaire. Une quarantaine de
classes en France ont choisi cette pédagogie. Il est pour le moins regrettable
que les "autorités" nationales refusent d'examiner les résultats
obtenus et décident de l'interdire, pour imposer
une "méthode" autoproclamée LA seule valable. Craignent-elles de devoir reconnaître la
validité de nos résultats ?
Pierre Badiou
AU CYCLE 2
LIRE N'EST PAS DIRE
Pour une grande majorité
(ministres, parents, professionnels de l'enfant, médecins, voire enseignants) l'acte de lire consiste à dire
à voix haute un énoncé, de manière audible et compréhensible pour le
public qui l'écoute (d'ailleurs la question de la compréhension qu'a le lecteur ne
se pose même pas, du moment que le ton y est)
Admettre cette définition revient
donc dans le même temps à nier qu'il puisse s'exercer dans les classes maternelles un enseignement pertinent de la lecture.
Nous avons bien sûr en tête les
propos de cet inspecteur qui s'indignait que
les enfants de maternelle qui « ne savaient même pas lire » puissent
fréquenter la médiathèque et utiliser des créneaux horaires, privant du même
coup des grands qui, eux, savaient lire.
Nous avons apprécié l'étonnement
d'enseignants stagiaires reçus dans nos classes qui s'attendaient à ne
trouver d'autres enseignements en maternelle que celui qui consiste à « enfiler des
perles »... C'est du moins ce que leur avaient dit leurs enseignants de
l'IUFM. Merci messieurs !
Nous
nous en tiendrons à ces deux exemples. Ils
sont suffisamment pertinents pour
montrer que nous n'avons pas tous la même représentation de la lecture.
Pour nous, la lecture est d'abord un comportement que nous nous
efforçons de faire acquérir à nos élèves. Et il n'est pas question de méthode,
mais de démarche : nous tenons à provoquer d'abord chez eux curiosité et
questionnement.
À quoi me sert
l'écrit ? Pourquoi en ai-je besoin ? Comment l'utiliser ?
Il
s'agit également de mettre en évidence que l'écrit a
un rôle social. Le circonscrire au
seul domaine scolaire génère inévitablement l'échec chez ceux où l'écrit est
socialement et familialement peu
présent.
Lire est aussi un comportement collectif, ce qui ne veut pas dire que des activités individuelles ne sont pas aussi
proposées aux enfants. Mais les
interrogations que posent un écrit, les hypothèses qu'il permet de
formuler, les différentes objections seront apportées au niveau du grand groupe, pour plus de remarques, pour
l'utilisation des savoirs de chacun, pour une plus grande richesse dans les
échanges.
Vous imaginez bien, cher lecteur, que tout ceci ne peut se faire en sept jours, ni même en une
année scolaire. Ces comportements se construisent depuis la plus tendre
enfance jusqu'à... toujours ! Alors, que les médias emboîtent le pas à des « pédagogues » qui s'enorgueillissent d'apprendre à lire en 7 jours à des bambins, nous agace un petit peu...
C'est spectaculaire et mensonger.
Pour ces champions de la
communication, LIRE n'est que DIRE.
Cécile Dumas
Plusieurs
années d'exercice au Centre de Classes-Lecture CIEL et la reprise d'un CM1-CM2 en septembre 2005 me conduisent à me tourner vers les démarches et les
outils de l'AFL pour la conduite pratique et
quotidienne de la classe, ce qui m’offre une occasion d'en éprouver la validité
dans un contexte différent de celui des classes lecture.
La priorité annoncée vis-à-vis des enfants de
cycle 3 qui me sont
confiés, en vue de leur future entrée au collège, est essentiellement méthodologique : les aider
dans l'exercice et la consolidation de leurs comportements de lecture et
d'écriture, véritables outils de construction et d'accès aux autres savoirs.
Moyens
Les
textes officiels qui encadrent les enseignements à l'école primaire prévoient
que l'enfant, au sortir de l'école
élémentaire, doit être capable
d'exercer la « voie directe » en lecture, c'est-à-dire qu'il doit avoir
dépassé les stratégies liées au déchiffrement.
Oui, mais rien sur la manière d'y parvenir !
La
gageure est pourtant d'importance : il s'agit d'aider les enfants à adopter un
comportement différent de celui qu'ils ont généralement utilisé depuis le cours préparatoire. Autrement dit, passer d'une oralisation
de la langue écrite à la
construction directe du sens (sans prononcer les mots).
Devant
l'absence d'outils appropriés, le recours au logiciel ELSA[1] me
semble s'imposer, mais il paraît
inconcevable de prétendre provoquer de tels changements comportementaux
chez des enfants sans la mise en place d'actions visant à étendre leur capital
de culture écrite sur lequel l'acte de lecture pourra efficacement
s'exercer.
Pour
réaliser ces objectifs culturels, est prévue l'utilisation régulière de la littérature
jeunesse. La classe est inscrite à la
Médiathèque de Brioude et s'y rend tous les 15 jours. Des présentations,
des échanges de livres se mettent en place spontanément grâce notamment au
support qu'offre le journal hebdomadaire produit en circuit-court
(les enfants écrivent un journal pour eux-mêmes : outil de partage et de théorisation des expériences, outil de réflexion et de
construction de savoirs nouveaux)
Pour les mêmes raisons, la classe est inscrite pour participer à la
Semaine du Livre et de la Lecture. Les enfants recevront en classe un écrivain, un vrai :
premier contact direct avec le monde de la production des écrits ; modeste occasion de
ressentir, au-delà de « l'écriture d'une aventure », ce que peut être,
en réalité, « l'aventure d'une écriture »...
Résultats
Ils se
sont manifestés sous plusieurs aspects. Du côté de l'amélioration de
l'efficacité de la lecture, la performance
générale a été multipliée par 2, en quelques mois seulement !
A noter : la vitesse de lecture qui
passe de 13000 mots lus à l'heure à 32000 mots/h ! On lit maintenant, en
moyenne, 3 fois plus vite que l'on ne parle : le recours au déchiffrement est
impossible, la voie directe s'impose. Avec, il est très important de le souligner, non seulement un maintien,
mais un accroissement très significatif de la compréhension (+ 30%)
La
participation des enfants à la production du journal est aussi un signe
révélateur. Les voici véritables lecteurs, impliqués dans un réseau d'écrits à
l'intérieur duquel chacun est tour à tour récepteur et producteur. De 6 textes
présents dans les colonnes du journal au début de l'année, on est passé très
rapidement à une moyenne de 15 à 20 articles écrits spontanément et débattus
par les enfants.
Quant à
l'usage fait des livres empruntés, leur
circulation qu'il a fallu rapidement organiser, témoigne de l'intérêt
suscité. De même, le désir de savoir et de comprendre, à l'occasion de la rencontre de l'auteur, doivent
être considérés, eux aussi, comme
des signes positifs d'enrichissement culturel.
Et le
plus étonnant, au bout du compte, aura été de constater, (mais sans grande
surprise évidemment), que pour quelques enfants, en grande difficulté au début de l'année, l'accroissement des
performances en lecture qui s'est manifesté par un saut qualitatif, par un
changement de nature de l'activité intérieure,
a eu des retentissements immédiats sur la performance scolaire
globale.
Et surtout que cette évolution de la
performance scolaire s'est systématiquement
accompagnée d'une évolution très significative du comportement social :
ces enfants ont pris confiance en eux,
ont éprouvé un mieux-être général, et établi de meilleures relations avec les
autres...
On ne
peut que constater, très modestement, les effets bénéfiques produits par la
simple mise en oeuvre d'une démarche empruntant une conception de la lecture
et quelques-uns des outils développés par
l'AFL et l'INRP au cours de ces dernières
années...
Rien de
plus.
Dominique Vachelard