MANIFESTE
POUR LA CRÉATION
DE SITES PILOTES DE L’ÉDUCATION NATIONALE.

De nombreuses voix s’élèvent depuis plusieurs décennies pour constater que notre système éducatif national n’est plus adapté ni aux besoins de nos jeunes ni à celui d’une société en évolution accélérée et pour demander qu’il soit profondément transformé.
Des réformes structurelles se sont succédées au cours des 40 dernières années, sans vraiment apporter les changements souhaités parce que l’essentiel, c’est à dire la pédagogie, n’a pas été touché par ces réformes. Certaines réformes proposées ont même été ou ignorées ou détournées de leurs objectifs parce que les personnes chargées de les appliquer ne les ont pas comprises et n’ont donc pas pu se les approprier. Force est donc de reconnaître que les réformes nécessaires ne peuvent être imposées par des textes officiels mais qu’elles doivent venir de la « base ».

Or depuis plus de 60 ans, de très nombreuses expériences pédagogiques novatrices ont largement tracé les voies des changements nécessaires. Il s’agit toujours d’initiatives individuelles ou de petits groupes d’enseignants-éducateurs qui se rattachent à des courants dits « d’éducation nouvelle ou moderne » comme le mouvement Decroly, le Groupe Français d’Éducation Nouvelle, l’Institut Coopératif de l’École Moderne, les groupes de recherche en Pédagogie Institutionnelle, les Réseaux d’échanges réciproques de savoir, les Cercles de Recherches et d’Actions Pédagogiques, etc. Malheureusement, ces expériences locales n’ont jamais eu d’impact global sur le système éducatif. Elles sont, le plus souvent, restées inconnues de la plupart des enseignants et du grand public en général, et se sont trop souvent heurtées à l’hostilité de certains administrateurs plus préoccupés du maintien de leur pouvoir que du souci des enfants et des jeunes.

Au début des années 60, des mouvements comme Défense de la Jeunesse Scolaire ou l’Association pour la Modernisation de l’Enseignement se voulurent des lieux de rencontres entre enseignants, spécialistes non enseignants et parents d’élèves : ils furent souvent à l’origine de réflexions fécondes, mais, faute de rencontrer un écho favorable auprès des autorités politiques de l’époque, ne réussirent pas à créer la dynamique nécessaire à la mise en place de réformes profondes généralisées.

Aujourd’hui, l’Éducation Nationale est très malade : l’échec scolaire prend de plus en plus l’aspect d’une exclusion du savoir, entraînant une exclusion sociale irrémédiable. Le développement de la violence à l’intérieur et en périphérie de nombreux établissements scolaires est l’un des signes de l’inadaptation croissante de notre École au monde actuel. Sa transformation, nécessaire naguère, est devenue urgente aujourd’hui. C’est une véritable révolution copernicienne qu’il s’agit d’opérer : à la priorité donnée jusqu’ici à la transmission de connaissances à des élèves, il faut substituer celle de la formation intellectuelle, sociale, morale, civique des personnes ; il faut donner à chacune d’elle le goût de l’étude et les moyens de se former tout au long de sa vie. Il est grand temps de prendre en compte le changement voulu voici plus de 60 ans par ceux qui transformèrent le Ministère de l’Instruction Publique en Ministère de l’Éducation Nationale.
Pour cela, il faut :
1. favoriser les initiatives pédagogiques d’équipes locales qui vont dans le sens d’une véritable pédagogie active et coopérative inspirée des nombreuses expériences des mouvements d’éducation nouvelle ;
2. faire connaître ces innovations notamment aux parents d’élèves et, d’une manière générale au grand public, de façon à diffuser une information méconnue et à susciter une réflexion constructive sur l’École.

Seule une forte volonté politique du Gouvernement et principalement du Ministre de l’Éducation Nationale peut déclencher la dynamique nécessaire en reconnaissant officiellement aux initiatives locales précitées la qualité de sites pilotes de l’Éducation nationale.

L’une des conditions premières d’un site pilote est que les enseignants-éducateurs travaillent effectivement en équipes pédagogiques motivées et décidées à progresser en s’adaptant toujours aux besoins. La constitution de ces équipes impose que les nominations des enseignants dans les sites pilotes se fassent hors barème selon des modalités à préciser pour chaque type de site.

Une autre condition de réussite est que l’information circule constamment entre les sites pilotes : les enseignants-éducateurs doivent pouvoir se rencontrer à l’occasion de colloques et stages organisés durant les congés scolaires. Leur action doit être coordonnée : l’I.N.R.P. aurait vocation à organiser sur le terrain cette coordination, avec les soutiens suivis, évaluations et publications nécessaires, tous les sites pilotes reconnus devant être placés sous l’autorité directe d’un Inspecteur Général convaincu de la valeur de ce travail (ou d’une équipe d’Inspecteurs Généraux le jour où ces sites seront très nombreux.) L’une des tâches dévolues à ce Haut-Fonctionnaire sera l’organisation de ces colloques et stages avec des spécialistes des sciences de l’éducation, des responsables de mouvements pédagogiques, etc.

Ces sites pilotes doivent s’insérer le plus possible dans la vie locale, notamment par une coopération avec les associations culturelles et sportives du village, du quartier, de la ville. Ils doivent être les pivots d’une véritable éducation permanente que les Collectivités locales et territoriales seront invitées à soutenir activement parce qu’elle représente à la fois un service public d’intérêt national et un important potentiel d’emplois nouveaux dans le secteur des services non marchands. L’éducation permanente consiste notamment à informer le public non spécialiste des problèmes de l’éducation : le site pilote constitue un cadre privilégié pour que le dialogue nécessaire s’instaure au seul niveau fructueux, le niveau local.

Ce Manifeste qui émane de personnes engagées professionnellement ou à titre associatif dans des actions locales, est cosigné par les personnalités suivantes : Liliane AMOUDRUZ, Professeur en retraite, Présidente d’ESPACES ET DIALOGUES ; François AMOUDRUZ, Président de la Fédération nationale des Déportés, Internés, Résistants et Patriotes ; Guy AVANZINI, Président de la Société Binet-Simon, Ancien Directeur du Laboratoire de Pédagogie expérimentale à Lyon ; Yvan AYRAULT, Professeur à l’Ecole des Arts Décoratifs de Strasbourg ; Jean-Pierre BAGUR, Criminologue, chercheur à l’Université Paris X ; Patrick BARDY, Avocat ; Eric BEAUMATIN, Maître de Conférences Paris 3 ; Jacques CARBONNEL, ancien Directeur des Cahiers Pédagogiques ; Bruno DEFRANCE, Professeur de Philosophie ; Roger EBION, Professeur, correpondant académique du CRAP pour la Martinique ; Pierre-Gilles de GENNES, Prix Nobel de Physique, Professeur au Collège de France ; Raymond GRUBER, Instituteur, responsable associatif ; Liliane HAMM, Professeur d’Ecole normale en retraite ; Charlotte HERFRAY, Psychanalyste et Professeur d’Université en retraite ; Albert JACQUARD, Généticien des Populations et écrivain ; Louis LEGRAND, Ancien directeur de recherche à l’Institut Pédagogique National, inspirateur de la réforme Savary ; Docteur Alfred MEYER, fondateur de l’Association pour Moderniser l’Enseignement ; Jacques PAIN, Professeur de Sciences de l’Éducation à l’Université PARIS X ; Patrick PIERRON, coordinateur du Nouvel Educateur (ICEM) ; Antoine PROST, Professeur d’Université en retraite ; Jean Pierre ROSENCZWEIG, Président du tribunal pour enfants de Bobigny et Président de l’Association Nationale des Communautés Éducatives ; Gérald SCHLEMMINGER, Maître de conférences à Paris XI Orsay ; Michel TOZZI, Maître de Conférence Montpellier III ; Roger UEBERSCHLAG, Président de la Fédération Internationale des Mouvements d’École Moderne ; Docteur Guy VERMEIL, Pédiatre, auteur notamment de travaux sur la fatigue scolaire ; Pierre YVIN, responsable au sein de l’Institut Coopératif de l’École Moderne.

2 décembre 1998
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