Attention au chien

Citoyenneté

 

 

Le temps est aux “ leçons ” : de tous côtés, on nous explique ce qu’il aurait fallu faire pour éviter l’abstention massive des jeunes aux dernières élections. Et la recette est presque toujours la même : renforcer, à l’école, l’histoire et l’éducation civique ; expliquer aux élèves comment, jadis, le fascisme s’est imposé ; leur démontrer que la technique du bouc émissaire permet de s’appuyer sur l’indifférence des uns pour persécuter les autres ; évoquer les grandes figures qui se levèrent, contre toute évidence, pour refuser ce mécanisme terrible…

Certes, la mémoire est évidemment un puissant antidote à tous les fatalismes. Mais il n’est pas certain qu’elle suffise. On connaît de célèbres cancérologues qui fument abondamment et d’excellents médecins qui ne parviennent pas à faire le régime qu’ils prescrivent à leurs patients. Si le savoir suffisait, à lui seul, à déclencher le passage à l’acte, cela se saurait. Si le fait de connaître les malheurs qui risquent de nous arriver suffisait à nous décider de les empêcher, nous aurions, dans notre histoire collective comme dans nos histoires individuelles, évité bien des déboires.

Il faut donc “ quelque chose ” de plus. Quelque chose qui ne se déduit pas des discours entendus, aussi intelligents et convaincus soient-ils, mais qui conditionne même leur réception. “ Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre ”… Et il faut être capable d’entendre, dans un enseignement ou un témoignage, ce en quoi il rejoint les valeurs fondatrices de l’humanité, pour en faire un point d’appui à sa propre détermination. Le courage de se lever contre l’indifférence et la loi du plus fort est irréductible à toute explication rationnelle. Il relève d’une expérience essentielle : avoir vécu concrètement des valeurs qui nous grandissent, en avoir éprouvé la force de libération.

Or nous avons sous-estimé cette réalité-là dans l’éducation de nos enfants : nous n’avons pas vu à quel point nos enseignements étaient contredits par nos comportements. Nous nous sommes écouté parler sans voir que le monde dans lequel nous parlions enseignait le contraire que ce que nous disions. Nous avons négligé ce fait essentiel : on ne porte que les valeurs qui nous ont été transmises dans l’expérience. On ne respecte les autres que parce qu’on a fait l’expérience du vrai bonheur qui advient dans la rencontre. On ne promeut la solidarité que quand on a éprouvé la joie des hommes qui s’unissent au lieu de se déchirer. On ne rejette l’indifférence que quand on a mesuré à quel point on se réalise dans l’engagement.

Aussi bien faits soient-ils, les cours d’instruction civique n’ont guère d’impact dans une école où l’on apprend à réussir contre les autres et non avec eux. Dans une école qui classe les individus dans des cases au lieu de faire alliance avec eux pour les aider à surmonter toute forme de fatalité. Dans une école où la réussite est donnée à ceux qui évitent le moindre risque. Et s’abstiennent… de tout commentaire.

                                               Philippe MEIRIEU

Mai 2002

 

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