Le « malaise enseignant »
et la crise actuelle.
Assurer l’épanouissement des
élèves ?
Répondre aux besoins de la
société ?
Assurer la promotion sociale individuelle ?
Projet d’éducation et projet de
société :
L’École est entrée dans une phase aiguë de la crise
qui la mine depuis plusieurs décennies : le refus de la réforme des
retraites et des projets de décentralisation de certains personnels non
enseignants agit comme un révélateur du désarroi d’une fraction de plus en plus
importante de professeurs, conscients d’être embarqués dans un bateau ivre.
Nourris de l’idée qu’ils étaient investis de la
noble mission de transmettre « La Culture », les jeunes
professeurs, ainsi que les moins jeunes qui n’ont pu intégrer les quelques
« bons établissements » qui subsistent, se retrouvent de plus en plus
fréquemment devant des élèves rétifs à leur enseignement, qui expriment leur
opposition par l’incivilité, l’indiscipline, voire la violence. Au mieux par la
passivité engendrée par l’ennui.
Dans le même temps, les pressions des familles
expriment des attentes de « résultats » de plus en plus pressantes,
inquiètes, à mesure que monte, dans l’opinion, l’angoisse d’un avenir
incertain. Certains auteurs de pamphlets en mal de notoriété, jettent de
l’huile sur le feu en dénonçant pèle mêle la baisse des niveaux, l’égalitarisme
du collège unique, la peur des profs devant un prétendu harcèlement des parents
qui serait relayé par les fédérations de parents d’élèves…
Jusqu’ici, la réaction des enseignants consistait à
dénoncer l’insuffisance des moyens qui leur sont accordés, notamment ceux qui
entraînent une surcharge des effectifs de certaines classes, l’hétérogénéité de
ces classes, la place insuffisante faite à leur discipline... On comprend que
l’annonce par le gouvernement du non remplacement d’un fonctionnaire sur deux
dans les années à venir – alors qu’une proportion importante des enseignants en
activité va arriver à l’âge de la retraite dans les prochaines années -, la
suppression des aides-éducateurs embauchés par le gouvernement précédent, la
décentralisation de certains personnels qui, à tort ou à raison, est
interprétée comme le prélude à un démantèlement du service national de
l’éducation, ne soit pas de nature à calmer les angoisses de ces enseignants.
On entend de plus en plus souvent - et ceci dès
l’école maternelle ! - des lamentations du genre « dans dix ans,
on ne pourra plus tenir les élèves » ; nombre d’enseignants attendent
impatiemment le moment où ils pourront, en prenant leur retraite, sortir
de ce qui, pour eux, est un guêpier : annoncer le report de l’âge de la
retraite c’était agiter un chiffon rouge devant eux !
L’École ne sortira de la crise ni par l’appel au
sens des responsabilités des profs., ni par l’hommage rendu à leur conscience
et à leurs compétences, ni même par l’allongement d’un budget qui est déjà le
plus important (du moins officiellement) de l’État. Les missions qui lui sont
attribuées depuis plusieurs décennies sont contradictoires, incohérentes :
alors que leur rôle affirmé est « de donner des chances égales à tous »
pour « démocratiser l’enseignement », les enseignants se trouvent,
dans les faits, être les exécutants d’un système qui fonctionne comme une
colonne de distillation fractionnée, construit pour produire au sommet, un
produit noble, l’élite intellectuelle, après s’être défait, à différents
niveaux, de tous ceux qui n’entraient pas dans le moule vers des voies moins
valorisées voire non valorisables à l’instar des déchets ultimes … Nombre de
professeurs vivent cette situation comme schizophrénique.
L’École est
déboussolée, elle ne sait plus où elle va. Elle n’a plus de projet réel parce
que la société dont elle est une Institution vit au jour le jour, sans réel
projet connu, compris et adopté par tous, une société sans avenir. « No
future », chantaient naguère des jeunes.
***
Lorsqu’un ministre proclame que ce sont les savoirs
qu’il faut placer au centre du système scolaire, que la mission première est la
transmission des connaissances, il est sûr de rencontrer un écho favorable
auprès d’une large fraction des enseignants, notamment parmi les professeurs
des Collèges et Lycées. On peut cependant s’interroger sur la signification
réelle de cette formule :
1.
La
culture générale telle qu’elle était définie jadis dans l’enseignement
secondaire des lycées de la première moitié du 20ième siècle
a-t-elle encore un sens ? Elle était essentiellement conçue comme une
somme de savoirs, qui, en remplissant les têtes devait former des « têtes
bien faites ». Elle se présentait comme encyclopédique alors qu’elle
n’était qu’académique, calquée sur l’organisation d’une Université qui
fonctionnait en circuit fermé avec l’enseignement secondaire.
2.
Si
la culture, est l’ensemble de savoirs, savoir-faire, représentations
mentales, croyances, schémas de pensée, paradigmes propres à un groupe social
donné, à un moment de son histoire, on peut considérer que c’est le
« ciment » qui donne son unité à ce groupe, qui permet à tous ses
membres de se comprendre mutuellement, de partager un même ensemble de valeurs…
Dans ce cas, un groupe social se définit par sa culture particulière : ce
qui fait l’unité d’un groupe social ne le coupe-t-il pas des autres groupes
sociaux ? Dans ce cas, la culture n’est-elle pas un facteur de division
qui ne peut que renforcer les conflits interculturels, inter religieux, inter
ethniques, etc. Une culture commune à
tous les groupes, à toutes les personnes destinées à vivre ensemble, semble
nécessaire : comment la définir pour qu’elle constitue une langue commune
qui permette de se comprendre mutuellement au-delà des cultures
particulières ? Une telle culture peut-elle exister si elle n’est pas
fondée sur une éthique de la fraternité, où les différences ne sont pas
seulement tolérées mais valorisées comme une richesse pour l’humanité entière ?
3.
Cette
culture commune implique-t-elle un parcours scolaire strictement identique pour
tous ? Autrement dit, peut-on concilier, du moins au niveau des missions
de l’École, des parcours alliant des temps communs dont l’objectif sera de
développer une langue (au sens large) commune, condition minimale pour qu’un
dialogue démocratique puisse exister, et des temps diversifiés autant par leurs
contenus que par leurs rythmes pour permettre à chaque personne de
développer toutes ses potentialités, pour « devenir ce qu’elle est »?
4.
Au
moment où l’humanité se trouve confrontée à des problèmes qui menacent sa
survie même, n’est-il pas indispensable de développer une conscience
planétaire ? Une telle conscience implique à la fois l’usage d’outils
intellectuels (l’entraînement à la démarche « systémique » (Joël de
Rosnay), à la « pensée complexe » (Edgar Morin) et un engagement
personnel de chacun dans les voies qui lui sont propres pour amener la société
à changer de cap, à donner un véritable avenir à l’humanité.
Faute de réponses claires à ces questions , la
« transmission des savoirs » risque de ne trouver qu’une
justification aussi bien chez les jeunes que chez leurs parents ou même chez
les professeurs : servir à passer le baccalauréat avec succès, c’est à
dire obtenir une moyenne chiffrée au moins égale à 10 à des épreuves pour le
moins hétérogènes… Bien piètre mission pour l’École que d’être réduite à n’être
qu’une « boîte à bachot » !
***
Était-ce en réaction que Claude Allègre voulait
placer l’enfant au centre du système ? Rien n’est moins sûr :
peut-être voulait-il simplement que ce centre ne fût occupé uniquement par les
enseignants et leur hiérarchie …
Bien des parents et enseignants qui ont approuvé
cette formule lui ont donné un autre sens : il s’agissait de relativiser
la transmission pure et simple de savoirs pour la subordonner à
l’épanouissement personnel des jeunes.
Cette notion d’épanouissement personnel est
d’apparition relativement récente. Elle marque la valorisation de l’individu et
s’inscrit souvent dans une revendication du droit à un bonheur non reporté à
« l’autre monde »[2].
D’un bonheur qui passe par « la réalisation de soi », de ses goûts,
de ses aptitudes. L’école aurait donc comme mission principale de permettre à
chaque individu d’actualiser ses potentialités pour « se réaliser
pleinement ».
On peut considérer cette attente comme légitime… si
on évite de tomber dans une vision trop étroite, trop innéiste de ces
potentialités. Cela peut conduire, en effet, à considérer que chaque individu,
en naissant, est doté d’un certain nombre d’aptitudes virtuelles qu’il s’agit
de détecter et de développer. Que chaque enfant est prédestiné à faire
tel type d’études, à occuper telle place dans la société. C’est ainsi que
certains enfants seront considérés comme « doués pour les math » (la
bosse des math.), tandis que d’autres seront orientés vers des filières dites
« professionnelles » sous prétexte qu’ils ne sont doués que d’une
« intelligence pratique ». Cette conception, qui fut à l’origine
d’une pratique d’orientation professionnelle au début du 20ième
siècle, apparaît aujourd’hui comme dépassée : voici plus de 40 ans
maintenant que des recherches, menées par des Conseillers d’Orientation
professionnelle, ont montré que la présence d’aptitudes sans l’intérêt
correspondant chez une personne était peu opérante, tandis que celle d’un
intérêt marqué dans un domaine pouvait développer des aptitudes non apparentes
a priori[3].
L’élargissement des intérêts serait donc essentiel pour qui veut assurer à
chaque personne un épanouissement de sa personnalité. La personnalité, dans
cette perspective n’est plus conçue comme une donnée de nature, un potentiel
défini à actualiser, mais comme une réalité mouvante, en construction
permanente : ce qui conduit à l’idée d’une éducabilité sans limite et donc
à celle d’une éducation permanente.
***
Mais centrer l’Éducation sur l’épanouissement de la
personne c’est oublier que cette personne vit dans une société qui, elle aussi,
a des besoins. Jadis, un journaliste connu s’inquiétait de l’ouverture à tous
des études secondaires et supérieures : « qu’adviendra-t-il le jour
où tous les jeunes seront médecins ou agrégés ? » s’écriait-il. Il
doit être rassuré actuellement : la sélection se charge d’éviter d’en
arriver là.
Le « développement personnel » de chaque
individu est-il « par nature », bénéfique pour le groupe tout
entier ? Comment savoir si l’épanouissement de chaque personne permettra
de répondre aux besoins de l’ensemble de la société dans laquelle elle
vivra ? N’y a-t-il pas une réalité socio-économique à prendre en
compte ? Peut-on échapper à sa pression ?
On sait que de grands groupes industriels cherchent
actuellement à établir des partenariats avec les universités pour qu’elles
forment les cadres dont ils auront besoin dans les années proches. La crainte
est, évidemment, qu’une formation trop calquée sur les besoins d’une époque
proche n’entraîne une inadaptation des personnes à répondre à d’autres besoins,
à moyen ou long terme. Comment concilier les besoins des personnes et ceux de
la société ? Comment concilier l’attente des parents qui veulent que
l’école donne à leurs enfants les moyens de s’insérer professionnellement plus
tard et assure en même temps leur épanouissement personnel ?
***
L’école est aussi souvent présentée comme
l’instrument de la promotion sociale individuelle : l’instruction permet
aux jeunes d’accéder à des professions plus valorisées que celles de leurs
parents. Plus valorisées, c’est à dire moins pénibles, plus sûres et mieux
rémunérées. Cette idée n’est pas nouvelle, mais elle a pris une importance
considérable depuis une quarantaine d’années, avec l’affaiblissement accéléré
du secteur primaire au profit du secteur secondaire d’abord, puis du secondaire
au profit du tertiaire. Cette transformation des structures économiques s’est
accompagnée d’une valorisation accentuée des professions du secteur tertiaire.
Ce mouvement a aussi valorisé la compétition
interindividuelle : il ne suffit plus « d’être bon », il faut
être meilleur que les autres, être « le meilleur ». Or dans l’école
de Jules Ferry, les chances d’accéder à des études supérieures étaient
foncièrement inégales : les enseignements primaires élémentaire et
supérieur cantonnaient les jeunes à des niveaux d’emplois socialement peu ou,
au mieux, moyennement valorisés. Seul l’enseignement secondaire des Lycées, où
les enfants des classes favorisées entraient souvent dès l’âge de 5 ou 6 ans,
donnait un maximum de chances d’accéder aux enseignements universitaires.
L’évolution techno-économique accélérée
d’après-guerre exigeant un accroissement important du nombre de cadres, a
ouvert des possibilités nouvelles à la promotion individuelle de nombre de
jeunes des classes qui, naguère, étaient cantonnées dans les professions peu ou
moyennement valorisées. On a feint de croire qu’il suffisait d’ouvrir largement
les portes de l’enseignement secondaire pour « donner des chances égales à
tous les jeunes » dans la course à la « bonne situation professionnelle».
En réalité, l’augmentation sensible du pourcentage des « promus »
qui a marqué les années 60/70 a surtout été l’effet d’un besoin en personnel
plus instruit d’une économie en forte expansion et, pour une part non
négligeable, d’un gonflement rapide des services administratifs et des
effectifs des professeurs du secondaire, des collèges notamment. Nous
assistons actuellement à un reflux dans ces domaines et les
« bonnes » places offertes sur le marché du travail sont de moins en
moins nombreuses. Cette raréfaction a eu pour effet, jusqu’ici, d’exacerber les
attentes des familles, surtout dans les classes moyennes qui avaient bénéficié
de l’expansion des années 60/70. La
« démocratisation de l’enseignement » qui fut le mot d’ordre officiel
il y a 35/40 ans est, de nos jours, un échec complet. La sélection est de plus
en plus dure tout au long du système scolaire ; ceux-là même qui ont
franchi les différents obstacles et ont décroché le fameux baccalauréat
d’enseignement général, n’ont guère qu’une chance sur deux de poursuivre des
études supérieures au-delà des deux premières années dont ils sortent souvent
sans diplôme et sans qualification. Le concours est devenu la règle quasi
générale pour assurer une insertion professionnelle durable (au moins en
principe) : les « grandes écoles » supplantent les universités
dont les diplômes ne sont plus des assurances de promotion sociale.
***
Le mythe « des chances égales pour tous » a
vécu ; il est temps de prendre conscience de l’imposture qu’il a
recouvert. Et de comprendre qu’il ne peut y avoir de promotion individuelle en
dehors d’une promotion collective. Ce qui implique un autre projet de société.
Un projet où la concurrence, la compétition laissent la place à la coopération,
à l’entraide, aux échanges profitables à tous et à chacun.
Repenser les finalités de l’éducation, refonder
l’École, redéfinir ses missions ne peut se faire en dehors d’un projet de
société qui réponde aux aspirations du plus grand nombre. Si ces aspirations se
limitent à augmenter sans cesse les capacités de consommation en tous genres de
chaque individu, la refondation de l’École est inutile : une telle société
n’a aucun avenir ; l’augmentation sans limite de la consommation,
présentée comme le moteur d’une croissance économique, elle aussi sans limite,
est un non-sens sur une planète aux ressources forcément limitées. Du seul
point de vue de la consommation en énergie, en matières premières et en
production de déchets, la généralisation de notre niveau de consommation est
impossible à concevoir : les pays occidentaux qui représentent à peine 25%
de la population mondiale consomment dès à présent 80% des ressources de la
planète. L’émergence économique sur le modèle occidental de sous-continents
comme l’Inde, la Chine, le Brésil, ne peut qu’entraîner, à moyen terme,
l’épuisement de toutes les ressources de la planète et des conséquences
catastrophiques pour la survie même de l’humanité.
Deux scénarios sont possibles pour ne pas courir à
une catastrophe sans précédent qui pourrait entraîner la disparition de
l’humanité ou du moins l’augmentation exponentielle des conflits et
de la violence qui rendra la planète invivable :
N’est-ce pas le chemin sur
lequel nous nous sommes engagés ?
Un « grand débat national » vient d’être
lancé par le gouvernement en prélude au débat parlementaire qui, à l’automne
2004 aboutira à l’adoption d’une nouvelle loi d’orientation définissant ce que
sera l’école de demain. Les conditions dans lesquelles ce débat s’est ouvert
laissent penser qu’aucune des questions de fond ne sera abordée. Il est
d’ailleurs probable que les grandes lignes de la future loi d’orientation sont
déjà arrêtées. De toutes façons aucune loi ne pourra modifier de façon sensible
le fonctionnement de notre système scolaire, sauf à suivre la ligne de la plus
grande pente, celle de la démagogie. Les raisons de désespérer de l’avenir à
court terme sont nombreuses… aussi bien s’agissant de l’École que de la société
dont elle est une institution.
Le
seul espoir réside dans le long terme. Un mouvement semble se dessiner qui
affirme qu’« un autre monde est possible » et, s’agissant de
l’éducation, qu’il faut, pour cela, « transformer l’école ». Il est
porté par une mouvance disparate qui ne trouve une certaine cohésion que dans
son rejet des puissances et des puissants qui conduisent la planète. Les effets
de cette bigarrure se retrouvent dans les difficultés qu’ont les partisans
d’une « autre École » à s’unir en une stratégie commune pour sortir
l’École de ses contradictions. Très souvent acteurs de terrain ou engagés aux côtés
de ces acteurs, ils devraient pourtant réaliser que les transformations de
l’École qu’ils réclament ne peuvent être décrétées parce qu’elles
impliqueraient, une transformation préalable des personnes, de leurs
mentalités, à tous les niveaux de l’Institution. Alors qu’ils attendent
justement de l’École qu’elle opère cette transformation des mentalités !
Notre société vient de vivre, depuis cinquante ans
surtout, de profondes transformations sociales qui ont elles-mêmes transformé
très profondément les mentalités de nos contemporains. On répète à l’envi que
les enfants d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’il y a vingt ou trente ans. Mais
les adultes d’aujourd’hui ont tout autant évolué au sein d’une société de plus
en plus marquée par la recherche de toujours plus d’« avoirs ». Et
ces transformations personnelles n’ont fait qu’accentuer les transformations
sociales : l’hyper individualisme souvent dénoncé est à la fois cause et
conséquence des dérives actuelles de la société.
Cette interaction évidente entre les mentalités
individuelles et les mentalités collectives peut à son tour jouer pour modifier
le cours de l’évolution de nos sociétés.
Jusqu’ici, le point de départ résidait plutôt au
niveau social : c’est l’évolution des conditions de vie liées à celles de
la production/consommation qui ont conduit à l’affaiblissement du lien social
et au rejet des règles de la morale traditionnelle ressenties comme
étouffantes. Des trois valeurs républicaines, seule la première est revendiquée
à tous les niveaux : les libertés personnelles comme la libéralisation
économique expriment d’abord le rejet de toute contrainte, de toute règle, de
toute loi s’opposant aux « appétits » des uns et des autres. Sauf
lorsque « l’autre » apparaît comme une menace que seule une loi
peut endiguer…
L’inversion
du cours de l’histoire, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, ne se produira
que si des personnes en nombre croissant prennent conscience qu’il est vain
d’élaborer des modèles à appliquer pour qu’une « autre société »
émerge ; que c’est localement qu’il faut agir, en modifiant d’abord ses
propres comportements, en les mettant en accord avec une nouvelle éthique
fondée principalement sur l’éternelle oubliée du triptyque républicain :
la fraternité. Des foyers de changement profond existent déjà au sein de
groupes où les échanges remplacent la compétition. Dans notre système scolaire,
de nombreux Instituteurs (surtout) ont préfiguré ces changements dans leurs
classes tout au long du siècle passé, à la suite de grands pédagogues comme
Maria Montessori, Ovide Decroly, Célestin Freinet et bien d’autres. Ils ont pu
modifier leurs attitudes et leurs pratiques parce que les structures sociales
dans lesquelles ils vivaient ne leur opposaient pas d’obstacles trop
importants, le plus souvent dans de petites écoles rurales, celles-là même qui,
aujourd’hui, sont menacées de disparition pour des raisons comptables.
L’influence de ces « novateurs » a été limitée par trois
circonstances principales : leur centrage fréquent sur leurs pratiques pédagogiques
qui les a conduits à se constituer en «chapelles » au sein de ce qui
aurait dû constituer un grand mouvement de l’éducation nouvelle ; leur
engagement politique partisan qui les a souvent isolés de leur environnement
professionnel et social non ou peu politisé ; l’absence de soutien d’une
instance nationale qui seule pouvait les aider à sortir de leur isolement.
Aujourd’hui, un nouveau contexte peut se constituer,
pour peu que les composantes du mouvement contestataire altermondialiste évoqué
précédemment trouvent leur source commune dans une éthique de la
fraternité ; ce qui leur permettra de dépasser «l’union contre » vers
une « union pour ». Ce mouvement pourra alors jouer l’indispensable
rôle de soutien et de coordination de toutes les actions locales, au niveau
national et même international, et proposer le cadre idéologique global et
ouvert qui donnera leur sens (aux deux acceptions du terme, direction et
signification) aux actions locales. Et d’abord obtenir que des groupes locaux
puissent effectivement sortir des normes imposées pour prendre et conduire des
initiatives locales novatrices ; peser pour que les structures à taille
humaine non seulement ne disparaissent pas dans des concentrations
« rationalisées » mais se multiplient, tout au contraire. Conditions
nécessaires pour que puisse s’initier en un grand nombre de lieux, une spirale
ascendante entraînant les interactions réciproques entre transformations
personnelles et transformations sociales. Seule voie, à long terme sans doute, pour
qu’un « autre monde » plus juste et plus humain, plus durable aussi,
advienne.
Georges
HERVE, juin-novembre 2003.
[2] il semble que cette valorisation de l’individu, d’épanouissement et de droit au bonheur individuel soit un apport du protestantisme dans une société très marquée par le catholicisme plus enclin à valoriser la souffrance, l’ascèse, l’effort dans ce qu’il a de pénible.
[3] Cette notion d’aptitudes est loin d’être innocente d’ailleurs : elle a souvent conduit à masquer les conséquences des inégalités sociales qui font qu’un enfant issu d’un milieu peu cultivé a infiniment moins de chances d’accéder à un enseignement supérieur qu’un enfant de professeur, par exemple.