Samedi 21 janvier 2006, je suis sorti de chez moi à Aubervilliers, vers 20 heures, pour aller au cinéma à Épinay-sur-Seine : j
Témoignage - janvier 2006

Samedi 21 janvier 2006, je suis sorti de chez moi à Aubervilliers, vers 20 heures, pour aller au cinéma à Épinay-sur-Seine : j’avais rendez-vous avec ma copine à 22 heures. Comme il était déjà 21 heures 30 passées et que j’avais peur d’être en retard, arrivé dans Épinay, j’ai coupé à travers une cité pour arriver plus vite. Deux jeunes marchaient derrière moi dans la même direction, quand une voiture de police s’est soudainement arrêtée à leur hauteur, des policiers sont descendus en leur criant de ne pas bouger, j’ai entendu le bruit d’objets qui étaient jetés au sol, et les deux jeunes ont pris la fuite en me dépassant et en courant. Moi je continuais à marcher simplement, étranger à cette histoire. Les policiers se sont mis à poursuivre les deux jeunes. Ils ne m’ont rien dit, m’ont dépassé, et j’ai continué à marcher dans la même direction, je les ai perdus de vue. Un peu plus loin, je les ai revus : ils avaient rattrappé un des deux jeunes et l’avaient menotté, le jeune était par terre et ils le frappaient à coups de pied, à coups de poing et un lui écrasait la tête par terre sous sa chaussure ; le jeune leur criait d’arrêter, qu’il était asthmatique…

J’ai continué à marcher, en m’éloignant. Mais brusquement un des policiers m’a crié : « Viens là toi, fils de pute ! » et je n’ai rien compris ! Je suis allé vers eux et un des deux m’a brusquement flanqué un grand coup de pied dans le ventre et je me suis retrouvé par terre, menotté les mains derrière le dos. J’ai essayé d’expliquer que je ne connaissais pas ces jeunes, que je ne faisais que passer, que je n’étais pas avec eux. Le policier s’est mis à me frapper partout à grands coups de pied dans le ventre, dans les côtes, dans le dos et m’a immobilisé sous sa chaussure sur la nuque en m’écrasant la figure par terre. J’ai crié que j’étouffais, il a alors recommencé à me frapper à coups de pied, je croyais que ça n’allait pas s’arrêter ! Finalement il s’est arrêté et m’a traîné dans leur voiture : l’autre jeune y était déjà et ils lui ont demandé s’il me connaissait, il leur a dit que non pas du tout, j’ai essayé d’expliquer calmement à nouveau que je n’y étais pour rien, dans quelque histoire que ce soit, que j’allais au cinéma, que ma copine m’attendait à 22 heures devant… Le policier a recommencé à me frapper à coups de poing, je n’ai plus rien dit… En s’asseyant à côté de moi il m’a crié : « Pousse-toi ! Je me mélange pas avec ta race ! », et on est arrivé au commissariat d’Enghien-les-Bains.

Ils m’ont menotté sur un banc, l’autre jeune aussi, à l’autre bout du banc. Un policier est venu vers le jeune en lui montrant son uniforme maculé de terre et en lui disant : « T’as intérêt à avoir de l’argent parce qu’il va falloir que tu me paies le pressing, sinon c’est ta tête qui va payer ! » Le jeune a répondu qu’il n’avait pas d’argent et le policier s’est mis à le gifler et le frapper. Le jeune a dit : « Donnez-moi un mouchoir, je vais essuyer… » C’était vraiment humiliant de l’entendre supplier comme ça… Le policier s’est mis à ricaner et a continué à le tabasser, ça a duré un bon moment et il s’est essuyé les chaussures sur son pull, au niveau de son ventre… Ensuite le policier est venu vers moi, j’avais très très peur qu’il me tape aussi mais il s’est seulement mis à me crier dessus en disant : « Et toi, petit pédé, si on retrouve pas le sac on te fait plonger avec lui, vous allez voir ce que c’est que la BAC du 95 ! » Ils ont alors à nouveau demandé au jeune s’il me connaissait et il leur a répondu à nouveau que non. Et ils l’ont emmené… J’attendais sur mon banc.  Au bout d’un petit moment un policier est revenu avec un sac à main. Il m’a enlevé les menottes, m’a emmené dans une pièce à part et m’a demandé de me déshabiller complètement. Je me suis déshabillé… Ils ont fouillé mes vêtements, ont trouvé l’argent que j’avais pour le cinéma, soit 17 euros et 26 centimes ! Ils m’ont alors accusé de recel, ils disaient que l’argent appartenait à la victime ! Je ne savais même pas ce qu’il s’était passé, et j’ai dit que c’était faux, que c’était pour le cinéma et je leur ai dit d’aller vérifier à l’entrée du cinéma, que ma copine devait m’y attendre en se demandant pourquoi j’étais en retard ! Ils n’ont rien voulu entendre, je me suis rhabillé, ils ont gardé l’argent et m’ont annoncé que j’étais en garde à vue pour vol et recel. J’ai dû laisser mes lacets, ma ceinture, ils ont coupé et enlevé le cordon de mon blouson, ils m’ont enlevé tous mes bijoux, ma montre. Il était minuit passé et évidemment ma copine devait ne plus m’attendre et s’imaginer que je lui avais posé un lapin… J’avais mal partout à cause des coups qu’ils m’avaient mis dans la rue et dans la voiture, et je pensais que l’autre jeune devait avoir encore plus mal que moi avec ce qu’ils lui avaient mis en plus au commissariat. Je me disais que s’il lui venait à l’idée de porter plainte je pourrais être témoin !

Un médecin est venu me voir, il ne m’a qu’à peine regardé, il m’a vaguement ausculté à travers mes vêtements en me demandant si j’avais des problèmes de santé. Je ne lui ai rien dit de mes douleurs. J’étais complètement démoralisé. J’ai aussi vu un avocat qui m’a seulement dit que j’allais bientôt sortir. J’ai à peine dormi. L’odeur de cette cellule était horrible. À chaque fois que je m’allongeais pour essayer de dormir, les petits boutons en métal sur les côtés de mon jean me rentraient dans la peau et ça me réveillait… Le matin j’étais complètement abruti… Ils m’ont donné un jus de fruit.

Vers 9 heures 30, on est venu me chercher pour un interrogatoire ; j’ai à nouveau expliqué que je n’étais pour rien dans toute cette histoire, que je ne faisais que passer et que l’argent m’appartenait. On m’a redescendu en cellule. On m’a donné à manger vers midi et vers une heure et demie on est venu me rechercher pour me confronter à un des membres de la patrouille qui m’avait arrêté. Et là je crois que cela a été le pire moment : j’ai vu et entendu comment un homme pouvait mentir de sang-froid, affirmer des choses qu’il savait parfaitement être complètement fausses… Il a prétendu que j’étais bien avec les deux autres, que nous étions en train de nous partager le butin et que c’était moi qui avais tout jeté en les voyant arriver ! J’ai répondu que c’était totalement faux, que j’étais bien en avant de ces jeunes quand ils avaient pris la fuite, que les policiers m’avaient dépassé en leur courant après sans s’occuper du tout de moi au début, que si j’avais été dans le coup j’aurais parfaitement pu m’échapper sans que personne s’en aperçoive alors qu’ils étaient déjà loin devant et qu’ils ont attrappé l’un des deux… Le policier de la BAC n’a rien répondu, ils se contentait de me regarder d’un air méprisant et ironique. Le capitaine qui menait l’audition m’a demandé si j’avais autre chose à ajouter. Les larmes me sont venues aux yeux, je n’arrivais pas à comprendre comment un policier, un homme tout simplement, pouvait mentir à ce point sachant le tort immense qu’il commettait, comment après il pouvait se regarder devant la glace, comment des salauds pareils pouvaient porter l’uniforme qu’ils portent… J’ai simplement dit : « Non, je n’ai rien à ajouter, ça ne sert à rien de parler à une personne qui ment et qui n’est pas honnête. » Je suis redescendu en cellule. Je pleurais. J’avais encore mal partout. Tout cela était complètement injuste.

On est revenu me chercher à 16 heures. On m’a rendu mes affaires, mais pas l’argent… Et j’ai été relâché avec une convocation au tribunal correctionnel de Cergy-Pontoise pour le 28 septembre : je suis accusé d’avoir, à Saint-Gratien, « sciemment recélé » 55 euros, un téléphone portable de marque Nioka et une carte bancaire Visa !

Je suis rentré à pied, d’Enghien à Aubervilliers. Arrivé le soir chez moi, les deux premières choses que j’ai faites ont été de téléphoner à ma copine et ensuite à mon ancien professeur… Seulement après, j’ai pris une douche, mangé et dormi.

Lundi matin, sur les conseils de mon ancien professeur, je suis allé voir mon médecin qui m’a fait un certificat et ensuite j’ai écrit ce récit… Mon professeur en a corrigé l’orthographe et le français et je l’autorise à le publier, sous mon seul prénom, sur son site internet.

 

Najib.

 

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