3. Comment contribuer au développement d’une citoyenneté consciente des enjeux de civilisation qui attendent les générations futures ? Comment articuler les fonctions traditionnelles de l’école avec cette nouvelle exigence ?
Contribution de l’Office Central de la Coopération à l’Ecole
à la journée d'études organisée par DEI-France le 17 novembre 2001.
De l’éducation compétitive
au
projet coopératif d’éducation
La France de demain sera-t-elle la France des droits de
l’homme ou celle de la peur des autres, la France de la culture universelle ou
celle de l’insignifiance des médias de masse, la France de la générosité et de
l’accueil ou celle de l’égoïsme et du repli sur soi, la France de la République
ou celle d’un totalitarisme et d’un racisme rampants?
Finalement quelles sont les valeurs qui doivent dominer dans
notre société; la liberté, l’égalité, la fraternité ou bien le profit, la
compétitivité, l’individualisme, le médiatique, érigés en autant de dogmes?
Quelles sont celles que l’Ecole, de la maternelle à
l’université, se doit de construire et comment?
Introduction
de la Charte du Comité de Liaison des Mouvements Pédagogiques et Educatifs
CLIMOPE
INTRODUCTION : des convictions militantes
Pour répondre à cet
ensemble de questions nous tenons tout d’abord à affirmer un certain nombre de
convictions ancrées dans l’histoire et dans les valeurs de la Coopération à
l’Ecole:
L’Ecole
n’a pas pour seule fonction d’enseigner des connaissances.
Elle est aussi un lieu
de socialisation, l’occasion d’un apprentissage de la démocratie dans la façon
dont se construisent les savoirs dans la vie de la classe et dans celle de
l’établissement.
C’est la raison pour
laquelle nous pensons qu’on ne peut dissocier, et encore moins opposer contenus
enseignés et méthodes pédagogiques. Bien au contraire nous souhaitons affirmer
qu’à l’Ecole, la façon dont les savoirs se construisent est aussi importante
que les savoirs eux mêmes.
L’Ecole
doit se définir comme le lieu de construction de la solidarité humaine et être
en cohérence avec les principes dont elle se réclame, dans son fonctionnement
global comme au travers des pratiques des enseignants.
L’individualisme, et
la compétition, valeurs de référence de la société, caractérisent le
fonctionnement actuel du système scolaire dans son ensemble faisant de l’Ecole
une formidable machine à sélectionner.
Pour éduquer à une
citoyenneté solidaire, la coopération, l’entraide, doivent être les valeurs de
référence d’une Ecole dans laquelle, la réussite de quelques uns ne s‘effectue
pas au détriment des autres, mais contribue à la promotion de tous.
L’Ecole
n’a pas pour fonction d’assurer la « sélection sociale » .
Au delà de la
« démocratisation quantitative » et de l’allongement de la scolarité
obligatoire, l’Ecole doit être un
lieu de « démocratisation qualitative » capable d’identifier, de
valoriser et de prendre en compte les identités, expressions et potentialités
de tous les élèves.
Or actuellement en
survalorisant un nombre restreint de connaissances disciplinaires, en
transmettant des contenus souvent vides de sens pour les élèves, sans appropriation
active et créatrice, l’enseignement, l’évaluation et les procédures d’orientation, n’ont comme seule fonction que
d’assurer la sélection sociale.
II est indispensable
d’affirmer des objectifs à la hauteurs des enjeux éducatifs qui pèsent sur l'Ecole,
dans le domaine de l'éducation des citoyens de demain.
Il est indispensable
de rêver une société plus humaine, plus solidaire et d’affirmer que les valeurs
de solidarité, d'entraide, de coopération sont les valeurs essentielles d’une
institution scolaire porteuse d’un projet éducatif ambitieux, à la mesure du
projet de société qui le justifie.
La construction des
compétences méthodologiques, relationnelles, doit être une priorité de l'Ecole
mais coopérer, s'entraider, se soutenir, se respecter, ne sont pas des
comportements qui se développent en
faisant des études de cas ou en étudiant les articles d'une déclaration ou d'un
règlement. Ces valeurs et ces comportements ne sont pas innés, leur acquisition
n’est pas « naturelle ».
Ils nécessitent plus encore
que les autres, d'être vécus, analysés dans une pratique pédagogique
quotidienne ayant comme objectif « d'apprendre à vivre et à apprendre avec
les autres, par les autres et pour les autres et non pas seul contre les
autres. »
Cela amène d’une part,
à considérer le statut de l’apprenant sous l’éclairage de sa place réelle, de
ses droits et de sa liberté dans le
cadre contraignant de l’Ecole obligatoire et d’autre part, à observer le tissu
relationnel sur lequel se construisent, dans la classe et dans l’établissement,
les apprentissages.
1. De l’élève statue...
A observer de près le
statut des élèves de la maternelle à l’université sous l’angle du poids de leur
parole, de leur place réelle dans l’établissement ou à écouter leurs doléances
qu’ils soient élèves du primaire,
collégiens, lycéens ou (hélas !)
étudiants en IUFM...on a le sentiment
d’une certaine continuité...dans l’existence d’un statut d’objet ou
l’inexistence d’un statut d’acteur
Tout se passe comme si
le fait d’être apprenant, quel que soit l’âge, conférait ipso facto, un état d’irresponsabilité et de
dépendance vis à vis des détenteurs du savoir ou de l’autorité.
(1)
Comme si
l’apprentissage était un terme à atteindre au bout d’un processus gradué qui
livrerait les portions d’un savoir achevé, en emplissant les esprits vides
proportionnellement au temps passé sur les bancs de l’Ecole.
Dans cette logique,
tout échec dans l’apprentissage devient une injure à la compétence
professionnelle de l’enseignant et ne peut être le fait que d’une trop faible
attention de l’apprenant.
Toute remarque ou
toute question sur le choix pédagogique est considérée comme incongrue quand
elle n’est pas perçue comme un acte de
rébellion, difficilement acceptable ...
Pourtant le risque est
grand de nier le sujet, ses droits, ses désirs en le maintenant (même pour son bien) dans la position d’objet
assujetti à la toute puissance de son Maître émancipateur
Lorsque l’élève n’est
qu’un objet, le droit et la démocratie ne sont que des discours et la réponse
aux difficultés de l’enseignant ne se trouve que dans des injonctions d’ordre
moral ou des actions coercitives.
Alors les mots de
respect, d’écoute de l’autre, d’autonomie, de responsabilisation, de justice,
de droit et de démocratie se mettent à
ressembler à des caricatures ridicules qui impressionnent encore les enfants de
maternelle, mais font de moins en moins sourire les collégiens et les
lycéens...
Ce qui est tout à fait
paradoxal dans ce constat, que la consultation sur les lycées et le rapport de
l’Inspection Générale sur la place de l’oral dans les enseignements (2),
confirment avec force, c’est que les pédagogues savent bien que la situation
d’apprentissage ne se réduit pas à un schéma dans lequel le maître jouerait le
rôle de dispensateur établi dans sa connaissance comme le propriétaire dans sa
demeure.
Les enseignants savent
bien que quel que soit l’âge de l’apprenant, l’apprentissage est un processus
actif de remise en question, de questionnement et d’échange dans lequel chacun
des éléments du triangle didactique est en interaction avec les deux autres.
Les résistances ne se
situent donc pas au niveau de la
définition du statut de l’élève, mais bien au niveau de sa mise en œuvre effective dans la classe.
Comment l’Ecole
peut-elle passer de pratiques scolaires docilisantes à une autonomie active et
participative de l’apprenant ?
Comment
modifier le statut de l’apprenant sachant que cet objectif ne saurait se
résumer à accorder quelques espaces de participation et quelques miettes de
représentativité dans des instances qui ne débattent que de points
matériels ?
2. ...Au statut d’apprenant
La question de
l’émancipation effective des élèves, est depuis de nombreuses années, la
problématique des mouvements d’Education Nouvelle et des sciences de
l’éducation.
En s’appuyant sur le
travail des praticiens comme sur celui des chercheurs (3)
l’OCCE a identifié quatre objectifs susceptibles de
participer à la modification du statut de l’apprenant.
2.a Prendre en compte et valoriser l’identité de chaque
apprenant
L’Ecole peut modifier
le statut de l’apprenant et en faire un sujet acteur autonome et responsable,
si elle renonce à être exclusivement « mononutritionnelle »(4)
et sélective durant
toute la période de l’instruction obligatoire.
Modifier le statut de
l’élève c’est accepter l’idée que l’Ecole se doit d’être un lieu
d’identification et de valorisation des potentialités diverses et non un lieu
de sélection autour de la seule intelligence « cognitive « du
domaine écrit en Français et Mathématiques.
L’orientation dans le
système scolaire français ne se fait pratiquement jamais à partir de
compétences identifiées, mais bien au contraire par défaut, à partir
d’incompétences repérées.
Est - il besoin de
préciser l’impact que cette logique construit chez les élèves ...
« Tout système scolaire qui sélectionne de manière
déclarée ou pas, fait assumer aux élèves la responsabilité de leur échec, et
finit par leur faire croire qu’ils ne valent rien »(5)
Cette façon de vivre
la scolarité obligatoire est d’autant plus catastrophique qu’elle finit par
faire croire aux élèves et à leur famille que tout cela est juste. A force
d’être aidés dans des domaines survalorisés à l’Ecole mais vides de sens pour
eux, les élèves finissent par se sentir nuls et, résignés ou révoltés, ils se
construisent une image de citoyen de seconde zone.
Pour devenir un lieu
de développement de soi et de connaissance des autres, un certains nombre de
principes doivent être affirmés :
- l’évaluation formative doit remplacer,
durant toute le durée de la scolarité obligatoire, la sélection ;
- la volonté de construire chez chaque
élève, une image positive de lui même, le souci d’identifier, de valoriser et
de développer les potentialités de tous
doivent être des priorités affirmées et vérifiées dans les pratiques et le
fonctionnement de l’école primaire et
du collège ;
- les activités d’expression de soi
(APEX, activités artistiques et culturelles...)qui permettent la découverte de
soi et des autres doivent avoir une place centrale à l’Ecole ;
- les structures et dispositifs du
« parler vrai » (conseil, heure de vie de classe...) doivent être
institués dès l’école maternelle pour construire grâce à ces dispositifs de
régulation et de médiation, une citoyenneté démocratique
2.b Construire au cœur des apprentissages l’autonomie et la
solidarité
Se poser la question
du statut de l’élève et de son émancipation nécessite également de s’intéresser
aux relations que chaque individu entretien dans l’acte de construction des apprentissages, avec le savoir,
l’enseignant et les autres élèves.
L’école a toujours
fonctionné en valorisant le travail individuel, l'émulation par la compétition
et le mérite personnel. Autant de références qui justifient la sélection,
l’exclusion et renvoient la réussite ou l’échec de chaque apprenant à sa seule
volonté, à sa propre responsabilité.
Pendant de nombreuses
années l’élève a été considéré comme un récepteur passif, en relation exclusive
avec l’enseignant. Regarder attentivement le tableau et le maître, écouter,
travailler seul ...étaient les
consignes de base de la vie de la classe.
Pendant de nombreuses
années l’élève a appris à travailler seul à côté des autres et parfois seul
contre les autres. Il a appris à se protéger du regard de son voisin et a appris
à réfréner son désir de lui parler et
de l’entendre.
"Tu dois aider ton prochain, excepté dans cette école
où nous ne cessons de t'interdire de l'aider"
écrivait Cousinet en 1969.
En cela il faut bien
admettre que l’école, dans son fonctionnement global est en totale cohérence avec une société caractérisée à la fois
par la focalisation sur l’exercice des
libertés individuelles, la compétition entre les individus et par la
déliquescence d’un certain nombre d’idéaux qui avaient nom : mutualité,
syndicalisme, coopération.
Mais ces dernières
décennies les exigences de développement de l’autonomie du sujet et de
formation du citoyen d’une part et les nombreux travaux des pédagogues, des
psychologues cognitivistes ou autres didacticiens ont clairement mis en
évidence, l’importance des interactions sociales dans la construction des
apprentissages
Sans rentrer dans les
détails de l’apprentissage coopératif, il est quand même nécessaire de préciser
que la construction, au cœur de l’acte d’apprendre, de l’autonomie et de la
solidarité implique :
- l’affirmation que la formation de la
personne et du citoyen dépendent autant de la façon dont les savoirs se
construisent que de la nature des savoirs eux mêmes ;
- la nécessité de considérer les
compétences méthodologiques, métacognitives, relationnelles et sociales comme
constitutives de l’acte d’apprendre ;
- la nécessité de rentrer dès l’école
maternelle dans un apprentissage du « vivre
et apprendre avec les autres » en mettant en place des structures et
des temps d’analyse et de régulation ;
- le développement des pratiques
d’auto-évaluation, d’évaluation formatrice et de co-évaluation .
2.c Mettre en place une éducation active à l’exercice de la
liberté et de la responsabilité.
Partant du postulat
que l’on apprend à être libre en exerçant des libertés et que l’on apprend à
être responsable en exerçant des responsabilités, l’Ecole doit s’interroger sur
les situations qui permettent effectivement ces apprentissages en prenant acte
du fait paradoxal, que plus l’enseignant responsabilise ses élèves, plus il met
en jeu sa propre responsabilité.(6)
Pour l’OCCE, cette
question demande d’observer les
pratiques des enseignants et la place de l’élève à quatre niveaux (7)
- celui
de l’expression des opinions, goûts et désirs ;
- celui
de la confrontation et de l’échange ;
- celui
du choix ;
- celui
de la mise en œuvre.
Quels sont les
projets, les situations qui permettent aux élèves d’exercer des responsabilités
à ces quatre niveaux ?
La plupart du temps à
l’Ecole ou hors de l’Ecole (dans les Conseils municipaux d’enfants ou de jeunes
par exemple) on reconnaît de façon effective le droit d’expression des élèves
ou des jeunes.
Mais que fait -t- on
de leur parole une fois posée ? Qui choisit pour eux? Qui met en œuvre
à leur place ?
Considérer que
l’apprentissage de la liberté et de la responsabilité sont des missions
essentielles de l’Ecole, c’est accepter que les élèves fassent des choix, aient
la possibilité effective d’agir.
C’est admettre que
l’apprenant progresse en se trompant, c’est reconnaître que l’erreur est
constitutive de la connaissance uniquement
quand celle ci est le fruit d’un processus actif.
2.d Construire le rapport à la loi, à la justice et au droit
Si les élèves de
maternelle, d’élémentaire et de collège, ne sont pas des citoyens à part
entière ils sont déjà des sujets de droit
et nombre de lycéens quant à eux,
sont déjà pour leur part
adultes.
Interroger le statut
de l’élève sous l’angle du rapport au droit amène donc à observer :
- la question du respect des droits de
l’élève dans l’établissement et sa conformité avec la Convention Internationale
des Droits de l’enfant (
particulièrement l’article 12 qui reconnaît à l’enfant le droit de « donner son avis sur les sujets qui le
concernent »
- d’observer l’articulation des droits
et des devoirs et celle des devoirs des sanctions et des réparations
- de vérifier si les relations dans
l’établissement sont fondées sur les principes
fondamentaux
du droit (7)
Ces questions sont de
toute évidence, celles qui sont les plus révélatrices du statut réel de l’élève
dans l’établissement. (Que dire par exemple quand les élèves sont tenus de
présenter un justificatif d’excuse pour tout retard, alors que le professeur
qui l’exige, en est lui même dispensé...)
3. Conclusion
Les enseignants sont
censés éduquer, former et instruire (9).
Cette triple mission
doit aujourd’hui se concevoir dans un nouveau statut de l’apprenant lui reconnaissant la place de
sujet et d’acteur en interaction avec les autres, le savoir et l’enseignant
autour de relations d’entraide et de partenariat.
Cette révolution de
l’enseignement s’accompagne d’une modification
profonde du statut de
l’enseignant et de la place du savoir mais implique également une autre façon
d’aborder les relations avec les premiers partenaires de l’apprenant et de
l’enseignant : les parents .
S ‘engager dans
un autre équilibre des relations enseignant, enseigné, savoir, demande en effet
de clarifier les conceptions éducatives qui justifient ce changement.
Qu’ils le veuillent ou
non les enseignants sont condamnés à débattre, à travailler avec les élèves et
les parents, dans une relation respectueuse des légitimités des uns et des
autres.
Aujourd’hui l’Ecole se
trouve dans une situation délicate. Le collège est dans de nombreux endroits au
bord de l’explosion. Les lycéens font régulièrement connaître leur
mécontentement.
Plus que jamais il est
nécessaire d’observer sur le terrain les expériences novatrices, les pratiques,
les gestes professionnels qui permettent le développement d’une réelle
autonomie de l’élève.
Plus que jamais il est
nécessaire d’identifier les lieux où l’on fait advenir un élève ayant compris
qu’il peut y avoir entre les individus d’autres relations que la compétition,
le conflit et l’exclusion.
Plus que jamais il est
nécessaire de repérer et de valoriser les expériences qui permettent à l’élève
de se construire en se sentant responsable de lui même et des autres...autonome
et solidaire.
Jean-François VINCENT
Président de la Fédération OCCE
(1) Philippe
PERRENOUD définit à ce sujet le travail scolaire imposé comme étant
juridiquement très proche des travaux forcés et le statut de l’élève plus
proche de celui de l’esclave que de celui de l’homme libre « Métier
d’élève et sens du travail scolaire »
(2) HEBRARD, THEVENET « La place de l’oral dans l’enseignement : de l’école primaire au lycée » Septembre 1999
(3) Voir les travaux de l’Office Central de la Coopération à l’Ecole et de l’Institut National de la Recherche Pédagogique (OCCE et INRP)
(4) Voir ici les travaux de Jacques LEVINE de l’INRP « L’école des 4 langages »
(5) Etiennette VELLAS « Autonomie citoyenne et sens des savoirs » Université de Genève 1999
(6) Jean LEGAL de l’ICEM essaie depuis plus de vingt ans de faire prendre conscience de cette réalité et de la nécessité de faire évoluer les dispositions de la « loi de 1937 » sur la responsabilité civile des enseignants
(7) Congrès de Tours OCCE/INRP « La Coopération à l’Ecole, la citoyenneté en actes » Mai 2000
(8) Voir à ce sujet les nombreux articles de Bernard DEFRANCE
(9) A
côté de ces trois missions traditionnelles, une quatrième se fait jour
actuellement avec de plus en plus de force, celle de réduire les inégalités