Par Laurent Ott,
Educateur et enseignant,
docteur en Philosophie,
Comment ne pas s’inquiéter de la conjonction
récente de différentes mesures et initiatives susceptibles de porter préjudice
au statut, aux droits des enfants et à leur possibilité d’évoluer ou de
changer :
Un récent rapport de l’INSERM (décembre 2005)
semble malheureusement avoir
apporté une « caution scientifique » très critiquée à un
ensemble d’annonces et de mesures politiques très inquiétantes portant sur le
repérage précoce des enfants dans les structures de garde et éducatives :
-
le discours du
Ministre de l’intérieur, relayant celui de l’Education Nationale, annonçant
lors d’une visite de collège à Montbelliard un « plan contre la violence
scolaire » qui entend banaliser la présence de la police dans les
établissements.
Le même, proposant également un
« un repérage dès le plus jeune âge de ceux dont le
comportement commence à déraper » et un « carnet qui suivra l’élève de
l’enfance jusqu’à sa vie adulte ».
-
l’annonce par
le Ministre de l’Emploi et de la Solidarité, suite aux « nuits de
novembre » 2005, de la création d’un contrat de responsabilisation
parentale, destiné à suivre à la famille de certains repérés précocement et éventuellement à la pénaliser si celle-ci
ne coopère pas,
-
D’incessants
appels de politiciens tels le député Benisti, à opérer le dépistage des troubles
et inadaptations précoce dans les écoles sous couvert de santé mentale,
-
La possibilité
réglementaire de mise en œuvre dès l’école élémentaire de procédures de
dépistages précoces généralisé, telles que rendues possibles par la circulaire
2003-210, au moyen de tests faciles à faire passer à de grands nombres
d’enfants.
On
ne saurait cautionner une vision de la prévention réduite à celle de la délinquance ; si la souffrance et
les difficultés des enfants nécessitent en effet une attention et une écoute
prioritaire, à tout âge, ce n’est pas en tant qu’elles seraient des signes
avant coureur de risques de délinquance que parce qu’elles sont tout simplement
inacceptables et qu’elles doivent recevoir une réponse adaptée au temps de
l’enfant et respectueuse de son environnement naturel et au premier chef, de sa
famille.
Il
me paraît nécessaire aussi de dénoncer également un ensemble de mesures
annoncées qui se basent sur de graves confusions entre difficultés, symptômes,
pathologies et délinquance ; que s’agirait il d’identifier et
éventuellement de
« traiter » : des
signes prédictifs, des conduites ou des pathologies ? Des souffrances ou
une déviance ?
Comment
également ne pas condamner une confusion qui devient habituelle entre les
concepts de « repérage », « traitement » et
« pénalisation précoce », ainsi qu’entre les concepts de prévention
et de répression ?
De
telles confusions sont en effet lourdes de conséquences pour les enfants qui
vont en faire les frais et dont on sait à l’avance par toutes études
sociologiques qu’ils appartiennent massivement aux milieux sociaux les plus
faibles économiquement et les plus défavorisés.
S’il est vrai que de grands progrès restent
à accomplir pour de nombreux enfants qui vivent des situations difficiles et
qui peuvent manifester de la souffrance, de l’angoisse, ou du désarroi dès leur
plus jeune âge, encore faut il rappeler que les réponses éducatives
« naturelles » à ces difficultés sont loin d’être réunies à ce
jour :
-
la médecine
scolaire est actuellement complètement sinistrée et n’est plus en mesure
d’exercer un véritable suivi de tous les enfants,
-
les équipes de
soutien psychologique à l’école (les RASED) ont connu ces six dernières années
la poursuite de la perte de leurs moyens, de l’extension de leur secteur au
point, dans de nombreux territoires, de
ne plus pouvoir répondre qu’à un suivi administratif sans soutien direct auprès
des enfants qui en ont besoin.
-
Que les CMP et
les CMPP compétents et expérimentés en matière de suivi des enfants en
difficulté psycho-socio-affective sont à ce jour débordés (et que dans ces
conditions, les programmes de repérage systématique risquent fort de ne pas
aboutir à de véritables aides concrètes pour les enfants et les
familles) ? Seule la répression sera effective.
On doit s’inquiéter aussi du devenir et de
« l’exploitation » de toutes ses informations, si personnelles, si
intimes, sur les enfants une fois collectées et qui vont être à termes
centralisées (ce sera possible avec l’outil de gestion centralisé « Base Elèves »
mis en place dès 2006 dans les écoles primaires, par exemple).
On
sait déjà que ces informations "sensibles" seront sans aucun doute
accessibles aux Maires (devenus incontournables dans le cadre des
"programmes de réussite éducative") et aux administrations ;
comment dès lors peut on assurer qu’elles ne déboucheront pas sur des
traitements discriminatoires et ne véhiculeront pas une image péjorative et
préjudiciable des enfants concernés au risque de compromettre leur
socialisation et leur éducation ?
Les méthodes envisagées pour
« repérer » les difficultés précoces des enfants ; les campagnes
de repérage « de masse », par le biais de tests auto passant (comme
par exemple , l’usage du test appelé
« Dominique interactif ») posent aussi problème en elles
mêmes ; elles sont déconnectées des relations que les enfants
entretiennent avec leur famille et les professionnels proches et renvoient à une politique déshumanisée et
à terme déshumanisante de collecte d’informations relevant du
« fichage ».
-
Que les enfants
ont le droit de recevoir des soins qui les reconnaissent, eux comme leurs
parents, comme des acteurs indispensables et qui ne doivent pas concourir à
ternir leur image.
-
Que de
nombreuses causes de difficultés sociales et personnelles qui affectent les
enfants sont aujourd’hui largement connues et ne nécessitent pas de dépistages
coûteux ; elles sont tout simplement sans réponse : les problèmes de
mal logement, de chômage et de
précarité constituent aujourd’hui de véritables causes de mal être, de
souffrances et de risques éducatifs pour de très nombreux enfants pauvres, dont
tous les rapports nous indiquent qu’ils sont de plus en plus nombreux.
C’est sur de tels objectifs sociétaux de
lutte contre la misère des enfants et non pas contre les enfants pauvres que
devrait se pencher la puissance publique.