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L’équité en éducation et en pédagogie actualisante
L’équité : de quoi s’agit-il ?
Les concepts d’équité et d’égalité
Des tendances contemporaines en éducation
Les liens entre la pédagogie actualisante et
l’équité
Figure
1 - Représentation systémique des huit volets de la pédagogie actualisante
Le guide d’analyse réflexive sur l’équité
dans la pédagogie actualisante
Guide
d'analyse réflexive sur l'équité dans la pédagogie actualisante
En 1997, la Faculté
des sciences de l'éducation de l'Université de Moncton a proposé une version
révisée de sa mission (Vers une pédagogie actualisante : Mission de la
Faculté des sciences de l'éducation et formation initiale à l'enseignement).
Cette nouvelle version propose une mission directement liée au projet de
société auquel participe la Faculté et au type de personnes qu'elle vise à
former. Elle s'insère dans une vision de l'éducation fondée sur
l'épanouissement personnel, la justice sociale et la paix. Afin de concrétiser
cette vision, la Faculté a adopté comme philosophie sous-jacente à ses
activités de formation initiale à l'enseignement, une approche globale de la
pédagogie qu'elle appelle la pédagogie actualisante. Bien que plusieurs
courants théoriques en éducation aient contribué à la définition de cette
philosophie, l'une de ses sources importantes émane de découvertes récentes en
psychologie cognitive sur le traitement humain de l'information. La
cohabitation des sciences de l'éducation et de la psychologie aura en effet
permis à de nombreux chercheurs et chercheuses en éducation de saisir la
complexité ainsi que l'interdépendance des phénomènes éducatifs.
Aujourd'hui, à travers
le monde, de plus en plus d'intervenantes et d'intervenants en éducation
considèrent les apprenantes et les apprenants non plus comme des contenants que
l'on remplit mais comme des personnes ayant la capacité d'apprendre en
utilisant leurs stratégies cognitives. À partir du moment où des pédagogues
adoptent cette position, ils ou elles sont en mesure de concevoir le
développement des personnes de manière globale et intégrale. Pour ce faire, il
est nécessaire de remettre en question certains aspects du rôle traditionnel
des éducatrices et des éducateurs afin de redéfinir les pratiques pédagogiques
et de retenir celles qui sont le plus à même de mener au plein épanouissement
des individus. C'est ainsi qu'on en est venu à la pédagogie actualisante.
Dans la version
révisée de sa mission, la Faculté des sciences de l'éducation distingue huit
volets à la pédagogie actualisante. À prime abord, il apparaît surprenant que
l'équité ne soit pas présentée comme un de ces volets mais comme une dimension
additionnelle à ceux-ci. En fait, il nous apparaît difficile de concevoir une
pédagogie actualisante qui ne serait pas ancrée dans des valeurs d'équité.
Toutefois, comme on le verra un peu plus loin, en analysant chacun des volets,
on constate que les principes démocratiques sur lesquels ils s'appuient sont intimement
liés à la notion d'équité.
Le présent article
s'adresse avant tout aux enseignantes et aux enseignants en formation initiale
ou en perfectionnement. Il vise à les sensibiliser à la pratique de l'équité en
pédagogie et à leur offrir des outils de base qui peuvent facilement être
adaptés à différents contextes éducatifs. En effet, les recherches des auteures
ont permis de démontrer l'influence positive d'une démarche de sensibilisation
à l'équité en pédagogie, tant au niveau des pratiques qu'à celui des
représentations. Dans ce texte, nous examinons tout d'abord les concepts
d'équité et d'égalité pour ensuite nous attarder un peu sur certaines tendances
contemporaines en éducation. En deuxième partie, nous démontrons comment le
concept d'équité sous-tend chacun des volets menant à la pédagogie
actualisante. Nous terminons par la présentation d'une grille d'équité
appliquée à cette pédagogie, suivie d'un guide d'analyse réflexive sur l'équité
dans la pédagogie actualisante.
Comment doit-on
définir l'équité ? Existe-il une définition juridique, économique ou
sociale de ce concept ? À partir de quel paradigme l'a-t-on étudié ?
En consultant les écrits sur le sujet, nous constatons qu'il existe peu de
théories relatives à l'équité. Toutefois, le concept fut étudié durant les
années 60 par Walster et ses collègues qui l'ont examiné à partir du contexte
des relations entre employés et employeurs. Dans un ouvrage publié en 1978,
Walster, Walster et Berschaïd affirment qu'avant 1978, il n'existait pas de
théorie générale de l'équité mais plutôt un ensemble de mini théories
élégantes. Leur désir d'apporter un éclairage nouveau sur cette problématique
les a conduits à proposer une première version de leur théorie générale de l'équité
en 1973, puis une version révisée en 1978. Dans la formulation de leur théorie,
les auteurs ont intégré des principes émanant des théories de la dissonance
cognitive, de l'échange et du renforcement ainsi que de celles provenant du
domaine de la psychoanalyse. À l'aide de leur modèle théorique, Walster et alii
ont tenté de prédire à quel moment des individus se perçoivent comme ayant été
traités injustement et de quelle manière ils réagissent à ces traitements
injustes.
Selon Greenberg et
Cohen (1982), Walster et ses collègues se sont également inspirés des travaux
de Homans (1961), dans Greenberg et Cohen (1982), de Blair (1964), dans
Greenberg et Cohen (1982), et d'Adams
(1963) et (1965), dans Greenberg et Cohen (1982). Par exemple, Adams
(1963) avait tenté de définir le concept d'équité en présentant une définition
de l'iniquité. Selon lui, lorsque deux individus échangent quelque chose, l'un
ou l'autre peut sentir que l'échange est inéquitable, ce qu'appuie Ajzen (1982)
quand il soutient que peu importe comment on définit l'injustice, lorsqu'une
situation est perçue comme étant injuste, les attitudes et les actions des
individus seront affectées. Les notions de justice et d'équité seraient donc
intimement liées.
Certains faits
historiques révèlent que, consciemment ou inconsciemment, les humains sont
depuis longtemps préoccupés par le sens de la justice sociale et de l'équité.
On observe qu'au cours des siècles, toutes les sociétés se sont donné,
implicitement ou explicitement, un code d'éthique basé sur le principe qui veut
que l'on soit juste et équitable dans ses rapports avec autrui. Ainsi, il est
possible de remonter aux origines du concept d'équité jusque dans l’œuvre d'Aristote.
Ce philosophe grec, qui vivait au quatrième siècle avant Jésus-Christ, a défini
le principe de la justice distributive selon lequel la distribution d'un bien
est équitable si elle satisfait à l'égalité proportionnelle, c'est-à-dire si
elle permet à chacun de retirer des bénéfices proportionnels à sa
participation. Le concept de justice distributive se rapproche de la notion
d'équité que nous allons définir un peu plus loin. Toutefois, Aristote avait
établi une division des membres de la société : les citoyens égaux,
c'est-à-dire, les hommes libres nés dans la Cité, et les autres : les
femmes, les esclaves et les étrangers. Dans la distribution des biens, les
citoyens égaux devaient être traités également, et les autres inégalement par
rapport aux hommes libres (Aristote,
La politique, édition de 1964). L'influence d'Aristote s'est
étendue jusqu'à nos jours par le biais des universités arabes puis européennes
qui ont enseigné la vision aristotélicienne de l'égalité.
Comme nous l'avons
mentionné plus haut, on remarque que dans les écrits, le concept d'équité est
souvent lié à celui de justice sociale. Comment définit-on la justice
sociale ? Moller Okin (1989), théoricienne en justice sociale, affirme que
pour acquérir le sens de la justice, il est primordial de s'abstraire de sa
position privilégiée pour cultiver la capacité d'être empathique aux autres. La
justice sociale consiste alors à traiter les questions morales, éthiques et
politiques à partir de la position des moins bien nantis. De son côté, Young
(1994) affirme qu'un traitement égal est un idéal désirable et non ambigu
pourvu que toutes les parties en cause aient des conditions de vie similaires
(le traitement égal des égaux). Toutefois, même si l'éthique occidentale
moderne reconnaît le principe selon lequel tous les êtres humains naissent
égaux, les conditions sociales et environnementales dans lesquelles ils
naissent déterminent des écarts entre eux. Les contextes différents dans
lesquels les humains se trouvent résultent donc dans des inégalités de fait.
Afin de mieux
comprendre la relation qui existe entre les notions d'équité et d'égalité, nous
allons tenter de définir ces deux concepts.
Dans un ouvrage de
Young (1994), on retrouve une réflexion de Elbert Hubbard selon qui l'équité
dépend simplement de la longueur des oreilles du juge. Cette phrase en dit long
sur la difficulté que l'on rencontre quand on tente de définir l'équité de
manière objective. De son côté, le dictionnaire pratique Quillet (1983) définit
l'équité comme une justice naturelle et comme une vertu qui guide quiconque est
naturellement disposé à reconnaître les droits de chaque personne. Pour sa
part, L’Encyclopaedia Universalis
(1980) souligne que l'équité est un concept mystérieux et vague, fortement
ressenti pourtant, qui dépasse dans les aspirations qu'il suscite ce que son
étymologie évoque (le traitement égal des personnes) et que la conscience
publique place plus près de la vraie justice que le droit lui-même.
L'égalité, quant à
elle, désigne le rapport qui existe entre des individus égaux. Des lois et des
règles sociales, telles que celles énoncées par Aristote, établissent ces
rapports dans une nation donnée, c'est-à-dire qu'elles déterminent qui est égal
et qui est inégal, ainsi que les privilèges et les droits qu'on accorde à ceux
qui sont égaux et qu'on nie à ceux qui ne le sont pas. Au cours du 20e
siècle, on a graduellement aboli plusieurs lois sexistes, racistes ou âgistes
qui s'inspiraient de cette conception de l'égalité, par exemple en adoptant au
niveau international la Convention sur l'élimination de toutes les formes
de discrimination à l'égard des femmes ainsi que la Convention
relative aux droits de l'enfant, en accordant le droit de vote aux
femmes dans plusieurs pays, et en abolissant les lois ségrégationnistes aux
États-Unis et l'apartheid en Afrique du Sud.
Il est possible de
faire la distinction suivante entre l'égalité et l'équité. De nos jours, en
Occident, l'égalité suppose la distribution à chacune et à chacun d'une même
quantité de biens, car on se base sur le principe voulant que toutes les
personnes soient égales. Par exemple, une justice fondée sur l'égalité
accorderait à une travailleuse et à un travailleur le même salaire pour le même
travail, ce que l'on appelle un traitement proportionnel. Mais cette manière de
voir les choses ne tient pas compte des disparités qui existent entre les
groupes et des stéréotypes associés aux occupations selon la classe sociale, le
sexe, l'origine ethnique, et ainsi de suite. En reprenant l'exemple précédant,
on peut pousser l'analyse un peu plus loin et comparer des emplois différents
mais d'égale valeur. Ainsi, on comparera le salaire d'une technicienne en
garderie avec celui d'un technicien en zoologie. Dans ce dernier cas, il s'agit
bien d'un traitement équitable et non d'un traitement proportionnel.
De nombreux auteurs
qui traitent de la question de l'équité ; Grant (1989); Harvey et Klein (1989) ;
Sanders (1989) font observer que l'essence de l'équité réside dans le
dépassement du traitement proportionnel par la mise en place de politiques, de
règles, de procédures et de plan d'action qui corrigent les écarts entre les
membres de groupes plus avantagés et les moins bien nantis. Par exemple, les
étudiantes et les étudiants qui proviennent de groupes défavorisés ou ayant
vécu de la discrimination, tels les autochtones, auront accès à des programmes
spéciaux de bourses d'études afin de leur faciliter l'accès aux études
postsecondaires. On peut donc conclure que le traitement équitable est celui
qui permet l'accès à l'égalité véritable pour les groupes historiquement
touchés par la discrimination.
Depuis le début du 20e
siècle, de plus en plus de spécialistes des théories sociales en éducation
appuient le principe selon lequel l'éducation doit mener à la résolution des
problèmes sociaux, culturels et environnementaux. Elles et ils insistent sur
les déterminants sociaux et environnementaux qui influent sur l'éducation.
Par exemple, pour en arriver à une société
plus égale où le pouvoir est partagé, et dont la finalité est l'abolition de
l'exploitation et le respect des droits de la personne, le milieu éducatif a un
rôle important à jouer. Puisque l'école peut être un lieu par excellence de
changement social, elle doit s'intéresser, dans la construction mutuelle de la
personne et de la société, aux rapports entre les personnes, entre les milieux
extérieur et intérieur en lien avec l'école, entre le collectif et
l'individuel, entre les forces physiques et les forces sociales.
C'est ce qui a amené
des spécialistes, dont Chaiklin et Labe (1993) et (1995), dans Bertrand et
Valois (1999), à développer des pédagogies qui misent notamment sur l'aspect
social de la construction des connaissances. Ainsi, une certaine lassitude à
l'endroit des méthodes traditionnelles a amené de nombreuses personnes à se
tourner vers l'enseignement coopératif afin d'augmenter les effets sociaux de
l'apprentissage scolaire. Entre 1960 et 1990, l'enseignement coopératif a connu
une importante évolution qui l'a progressivement rapproché des pédagogies
centrées sur la personne. Cette forme d'intervention éducative accentue les
liens entre la personne et le milieu éducatif. Elle reconnaît l'importance des
caractéristiques personnelles de l'apprenante et de l'apprenant de même que la
nécessité de transformer le milieu.
Pour comprendre le
rôle de la société et de la socialisation dans le processus de la construction
des connaissances, il est important de saisir l'influence de l'origine sociale
des élèves sur leur cheminement scolaire. Des chercheuses et des chercheurs en
sociologie ont contribué au développement de la théorie de la reproduction sociale.
Selon les résultats de leurs recherches menées au cours des années 1960 et
1970, la structure du système scolaire ferait en sorte que les élèves demeurent
dans leur classe sociale d'origine. Ainsi, on a constaté que les enfants issus
de milieux socio-économiques pauvres avaient des résultats scolaires plus
faibles et des aspirations moins élevées que les élèves de milieux
socio-économiques supérieurs. Les recherches ont aussi révélé que les attentes,
les attitudes et les comportements du personnel scolaire variaient en fonction
du statut socio-économique des élèves. Parmi les personnes qui ont marqué ce
courant de recherche, on retrouve plusieurs auteurs français tels que Boudon (ibid),
Bourdieu et Passeron (ibid), Molo-Bouvier (1986) et Establet (1987),
ainsi que des chercheurs nord américains comme Coleman (1988).
Depuis les années
1960, cette perspective a suscité un grand nombre de recherches. Au début, on
examinait surtout les liens entre le cheminement scolaire de l'élève et
l'occupation du père, son niveau de scolarité et son revenu. Toutefois,
certains scientifiques, dont des chercheuses féministes, se sont rapidement
rendu compte que l'occupation et le niveau de scolarité de la mère semblaient
avoir autant sinon plus d'influence que ceux du père, et que cette influence
variait aussi en fonction du sexe de l'élève. Des chercheuses féministes ont de
plus démontré que l'école participait au maintien des filles dans des rôles
féminins traditionnels, ce qui a donné lieu au développement de la théorie de
la reproduction sexuelle. Plus récemment, des chercheuses et des chercheurs
se sont intéressés aux liens qui existent entre l'origine ethnique, culturelle
ou linguistique des élèves et leur cheminement scolaire.
Les recherches fondées
sur la théorie de la reproduction sociale continuent de fournir des
connaissances très pertinentes au sujet de l'influence de l'école et de
l'origine sociale sur la réussite scolaire et sur les aspirations des élèves.
Toutes ces connaissances montrent qu'il importe de tenir compte des bagages
expérientiels différents, des besoins individuels et des préoccupations
particulières de chaque personne en situation d'apprentissage (Gaudet et
Lapointe (2001)). Au Canada, quatre groupes font l'objet de l'application des
lois et des politiques d'équité en matière d'emploi et d'éducation : les
femmes (majoritaires en nombre mais traitées comme mineures et minoritaires),
les minorités visibles, les personnes handicapées et les autochtones. Dans la
section suivante, nous nous attardons sur certains moments de la relation
éducative au cours desquels il s'est avéré possible de sensibiliser les
intervenantes et les intervenants à la question de l'équité.
L'équité en pédagogie
consiste à tenir compte des besoins et des préoccupations de tous y compris des
groupes qui sont en marge du système scolaire. Quand ce dernier ignore les
besoins de ces groupes, les conséquences peuvent être coûteuses tant sur le
plan économique que sur le plan humain. C'est ce qu'ont démontré les recherches
récentes en sociologie de l'éducation qui ont ainsi contribué à l'émergence du
concept d'équité en éducation.
La reconnaissance du
principe d'équité en pédagogie signifie, entre autres, que les personnes
responsables de la conception ou de la gestion des systèmes d'apprentissage, de
la préparation des cours ou de la gestion des activités éducatives doivent
recourir à des outils qui leur permettront d'analyser les problèmes éducatifs
en tenant compte des handicaps, du genre, de l'orientation sexuelle, de
l'origine ethnique, de la culture, de la langue, du mode de pensée et du
système de valeurs des apprenantes et des apprenants (Gaudet et Lapointe
(2001)), car, selon Grant (1989), ces éléments sont susceptibles d'influencer
de façon significative les modes d'apprentissage et d'action.
Les principes d'équité
en éducation doivent contenir des dispositions sur la façon de faire pour
rendre les interactions entre les enseignantes et les enseignants d'une part,
et les apprenantes et les apprenants de l'autre, le plus équitable possible
(Harvey et Slatin (1975), dans Grant (1989). Il s'agit de sélectionner les
contenus d'apprentissage, les stratégies, les méthodes et toute autre
intervention éducative de manière à tenir compte des besoins de l'ensemble des
personnes en formation et, notamment, des groupes en marge du système.
Autrement dit, dans une approche d'équité en éducation, les spécialistes
élaborent le processus de l'enseignement et de l'apprentissage à partir des
besoins et des préoccupations des élèves les plus désavantagés du système.
Selon le document
intitulé Vers une pédagogie actualisante : Mission de la Faculté des
sciences de l'éducation et formation initiale à l'enseignement,
La pédagogie
actualisante est un processus interactif de socialisation-autonomisation qui
s'adapte aux caractéristiques individuelles de chaque apprenante ou apprenant
et qui vise à actualiser le plein potentiel de chaque élève dans ses dimensions
intrapersonnelle, interpersonnelle et sociale. Cette pédagogie comprend
plusieurs volets interdépendants et complémentaires qui, réunis, constituent
une conception de vie et une philosophie éducative. (Université
de Moncton (juin 1997, p. 12))
Dans le contexte de la
pédagogie actualisante, le processus de l'enseignement et de l'apprentissage
met l'accent sur l'unicité de chaque apprenante et apprenant. Cette pédagogie,
qui se présente en huit volets, reconnaît le droit fondamental de chaque élève
à une éducation adaptée à ses besoins et à ses aptitudes (voir Figure 1).

L'un des principes
sous-jacents à la pédagogie actualisante est l'optimisation des apprentissages
chez tous les apprenants et apprenantes, qui deviennent le moteur ou l'élément
le plus important du système scolaire. Les enseignantes et les enseignants qui
partagent cette vision ont la responsabilité d'appliquer le principe d'équité
s'ils veulent donner les mêmes chances d'épanouissement et de succès à toutes
les apprenantes et à tous les apprenants, car, comme nous l'avons mentionné
plus haut, l'équité en éducation consiste à tenir compte des besoins et des
préoccupations de tous y compris des groupes en marge du système.
Dans le tableau
synoptique qui suit (Tableau 1), nous présentons les
caractéristiques de la pédagogie actualisante par rapport à ses huit volets et
le rôle de l'éducatrice et de l'éducateur dans une pédagogie actualisante
équitable.
Tableau 1 - Grille d'équité en éducation et en
formation basée
|
|
|
Concepts et caractéristiques de la
pédagogie actualisante |
Rôle de l'éducatrice et de l'éducateur |
|
1. Pédagogie de l'unicité |
|
|
·
Unicité : caractère de ce qui est
unique, n'est pas accompagné d'autres de son genre, exclusif. ·
Elle reconnaît le droit fondamental de
chaque élève à une éducation adaptée à ses besoins et à ses aptitudes. |
§
S'efforcer de connaître les
caractéristiques particulières de chaque élève de la classe. §
Recueillir l'information nécessaire
pour vraiment connaître chaque individu avec tout son bagage culturel et
social. §
Utiliser une variété d'approches, de
méthodes, de techniques, d'activités éducatives afin de répondre aux besoins
diversifiés des élèves. |
|
2. Pédagogie de l'accueil et de
l'appartenance |
|
|
·
Elle reconnaît le besoin de créer un
milieu accueillant où il est possible pour un élève de développer un
sentiment de bien-être et d'appartenance. ·
Elle inspire la joie d'apprendre et le
respect de la diversité. ·
Elle exige que le ou la pédagogue
stimule l'élève et anime le groupe par son enthousiasme envers la vie, sa
passion d'apprendre et son acceptation inconditionnelle des personnes. |
§
Utiliser des approches pédagogiques qui
font appel à la coopération entre les élèves. §
Refuser les propos et les attitudes
racistes ou sexistes. §
S'assurer, lors des activités en
équipes, que les groupes sont mixtes et diversifiés en fonction des
caractéristiques des élèves. §
Organiser des activités qui aident à
connaître et à apprécier la diversité. |
|
3. Pédagogie de la
conscientisation et de l'engagement |
|
|
·
Elle invite l'élève à découvrir ses
aptitudes et ses dispositions, à reconnaître le caractère unique de sa
personne et à développer ses qualités de leadership. ·
Elle amène l'élève à réaliser qu'elle ou
il est façonné par sa culture et par ses interactions avec les autres. ·
Elle sensibilise l'élève à son rôle
social et l'invite à participer à un projet de société qui vise la création
d'un monde de paix, de justice et de solidarité tout en cultivant son identité
personnelle et sa fierté culturelle. ·
Elle amène l'élève à reconnaître la
richesse des diverses cultures du monde. |
§
S'assurer de la mixité dans les
activités qui font appel au leadership. §
Encourager l'apprentissage en
maintenant un environnement respectueux de la diversité culturelle. §
Assurer un environnement sain et
sécuritaire pour tous les apprenants et apprenantes. §
S'efforcer de promouvoir la fierté
culturelle dans le respect de la diversité. |
|
4. Pédagogie de la participation
et de l'autonomie |
|
|
·
Elle invite l'élève à prendre une part
active à la gestion de la classe ainsi qu'à la gestion de son apprentissage
et de celui du groupe. ·
Elle amène l'élève à s'approprier les
objectifs de son programme, à développer des moyens d'apprentissage et à s'autoévaluer
sur le plan des efforts, des connaissances acquises et des habiletés
développées, donc à être plus autonome dans son apprentissage. |
§
Organiser des conseils de coopération
dans la classe. §
Inviter chaque élève à prendre une part
active aux décisions qui le concernent et être attentif aux caractéristiques
des élèves liées à leur culture, à leur genre et à leur classe sociale. §
Trouver des moyens appropriés à l'âge
de l'élève pour qu'il ou elle devienne responsable et autonome. |
|
5. Pédagogie de la maîtrise de
l'apprentissage et du dépassement de soi |
|
|
·
Elle vise à réaliser pleinement le
potentiel d'apprentissage de l'élève en ajoutant aux activités d'enseignement
de base les activités d'enseignement correctif et d'enrichissement
nécessaires à une véritable maîtrise des apprentissages. ·
Elle focalise sur une évaluation
différenciée, une évaluation critériée et formative dans un processus
d'autoévaluation. |
§
S'assurer que les contenus des
activités d'enrichissement respectent la diversité et qu'ils comportent des
exemples susceptibles de valoriser les expériences de tous les élèves. §
S'assurer de transmettre à l'élève la
confiance dans son potentiel et une image positive de ses capacités et de ses
aptitudes. §
Veiller à ne pas être influencé par des
stéréotypes racistes, sexistes ou autres dans le choix d'outils d'évaluation.
|
|
6. Pédagogie de la coopération |
|
|
·
Elle vise le développement des
habiletés sociales nécessaires au travail d'équipe et à la résolution de
problèmes en groupe. ·
Elle encourage la création d'une
communauté d'apprenantes et d'apprenants qui peut à la fois entreprendre
collectivement les défis de l'apprentissage et favoriser la
responsabilisation individuelle et personnelle. ·
Elle permet aux jeunes de prendre part
aux décisions qui les concernent et d'assumer leurs responsabilités. |
§
Valoriser les différents types de
participation qui sont nécessaires au travail d'équipe : le leadership,
la pacification, la clarification, la réalisation. §
Planifier des activités où chacune ou
chacun a l'occasion d'assumer ses responsabilités et de participer au travail
collectif tout en respectant les autres. §
S'assurer que lors des activités
coopératives, les groupes sont mixtes et diversifiés en fonction de la
culture, du genre, des aptitudes... |
|
7. Pédagogie intégrative et
réflexive |
|
|
·
Elle vise l'intégration des savoirs et
l'interdisciplinarité tout en gardant l'équilibre nécessaire entre le savoir,
le savoir-faire, le savoir-être et le savoir-devenir pour favoriser le
développement optimal de la personne. ·
Elle est axée sur les activités
expérientielles et réflexives. ·
Elle amène l'apprenante et l'apprenant
à développer le sens critique et l'esprit de recherche qui favorisent la
connaissance de soi, l'ouverture aux autres et une meilleure compréhension du
monde. ·
Elle favorise les expériences concrètes
et réelles qui apportent sens et signification à l'apprentissage. |
§
S'assurer que les activités comprennent
des expériences et des références significatives pour tous les élèves selon
leur genre, leur culture, leurs handicaps, ... §
Fournir des occasions de discuter des
situations d'injustice et d'inégalité qui existent tant dans son propre
milieu qu'à l'étranger, d'établir des liens entre ces situations et d'en
tirer ainsi des apprentissages. §
Examiner ses propres pratiques
pédagogiques de manière critique et se questionner sur son propre système de
valeurs. |
|
8. Pédagogie de l'inclusion |
|
|
·
Elle reconnaît les différences
individuelles en intégrant l'élève en difficulté d'apprentissage ou
d'adaptation au sein de la classe ordinaire. ·
Elle favorise l'accès de tous les
élèves aux ressources et aux milieux d'apprentissage les plus favorables à
leur développement intégral. |
§
S'assurer que l'information et le
matériel sont disponibles et accessibles à toutes et à tous en accordant une
attention particulière aux élèves issus de milieux ou de populations qui sont
en situation d'inégalité. |
Nous avons vu que pour
être plus juste et équitable, il importe de se mettre à la place des autres et
d'être empathique (Moller Okin (1989)). De plus, à partir de la grille
précédente, nous avons pu établir des liens entre d'une part, les principes de
chacun des huit volets de la pédagogie actualisante et d'autre part, des
actions et des activités pédagogiques visant l'équité en éducation. Mais
comment une enseignante et un enseignant peuvent-ils cultiver l'empathie à
l'endroit des personnes défavorisées ? Quelle démarche permet de se
sensibiliser aux particularités de ces apprenantes et de ces apprenants et
quelles actions permettent de répondre à leurs besoins ?
Dans cette dernière
partie de l'article, nous présentons un guide d'analyse réflexive basée sur
l'équité dans le contexte de la pédagogie actualisante. Ce guide offre une
démarche personnelle de questionnement et est conçu pour le ou la pédagogue qui
a le souci d'aiguiser son sens de la justice et de l'équité dans le but de
faire réaliser des apprentissages au cours desquels les apprenantes et les
apprenants pourront réellement développer leur plein potentiel. Il débute par
un scénario représentatif d'une réalité éducative puis il propose un
questionnement réflexif sur les attitudes et les comportements à adopter par
rapport au processus d'enseignement et d'apprentissage. Ce scénario peut être
remplacé par une situation réelle vécue lors d'un stage ou d'une expérience en
enseignement.
Je veux concevoir des
activités d'apprentissage pour une des matières que j'enseigne. Mon groupe
d'élèves comprend une trentaine d'enfants, garçons et filles, provenant de
milieux culturels et sociaux différents. Pour me préparer à l'élaboration de
ces activités, je me pose la question suivante :
Suis-je suffisamment
sensible aux questions d'équité en éducation et en formation ? J'explique
ma réponse dans mes propres mots.
Pour aller plus en
profondeur dans ma réflexion, je réponds maintenant aux questions
suivantes :
Questionnement
général
1. Quelles
sont les principales caractéristiques de mes élèves en termes de groupe
ethnique, de sexe et d'autres particularités dont je dois tenir compte dans la
préparation des activités ?
2. Quelles
pourraient être les connaissances et les expériences antérieures des membres de
mon groupe selon le sexe, le groupe ethnique et les autres
particularités ?
3. Certains
membres du groupe ont-ils des besoins particuliers ? Quels pourraient être
ces besoins ?
Questionnement
particulier
1. Habituellement,
est-ce que je pense à vérifier si la disposition des chaises et des tables
favorise un échange équitable entre les apprenantes et les apprenants en
fonction de leurs caractéristiques personnelles ? J'explique ma réponse.
2. Habituellement,
est-ce que je m'assure de créer un environnement psychologique sain et qui
favorise des interactions respectueuses ? J'explique ma réponse.
Gestion de
classe
1. Habituellement,
est-ce que j'accorde autant d'attention aux interventions des filles qu'à
celles des garçons ? J'explique ma réponse.
2. Habituellement,
est-ce que j'accorde autant d'attention aux interventions des individus membres
des minorités ethniques qu'à celles des personnes venant des groupes
dominants ? J'explique ma réponse.
3. Habituellement,
est-ce que je valorise autant les opinions des filles que celles des
garçons ? J'explique ma réponse.
4. Habituellement,
est-ce que je refuse qu'une personne interrompe les autres ? Est-ce que
j'encourage la prise de parole chez les filles autant que chez les
garçons ? J'explique ma réponse.
5. Habituellement,
est-ce que je sais ce qu'il faut faire pour faciliter l'intégration des filles
dans des activités telles que la technologie ou la mathématique ?
J'explique ma réponse.
6. Habituellement,
suis-je sensible au fait que certaines filles manquent de confiance dans des
secteurs comme la technologie, l'éducation physique et la mathématique ?
J'explique ma réponse.
7. Habituellement,
suis-je sensible au fait que les filles peuvent avoir des craintes face à
l'utilisation d'équipements et d'outils tels que les ordinateurs ?
J'explique ma réponse.
8. Habituellement,
suis-je sensible au fait que les attitudes et les comportements sexistes et
racistes nuisent au potentiel de succès de tous les apprenants et
apprenantes ? J'explique ma réponse.
9. Habituellement,
suis-je sensible au fait que les attitudes condescendantes et protectrices
nuisent au potentiel de succès de l'ensemble des apprenantes et des
apprenants ? J'explique ma réponse.
10. Habituellement,
est-ce que je reconnais que le harcèlement sexiste et sexuel empoisonne
l'environnement d'apprentissage et par conséquent, affecte la santé des
apprenantes et des apprenants ? J'explique ma réponse.
11. Habituellement,
est-ce que je refuse les histoires humoristiques à caractère sexiste ou raciste
dans ma classe ? J'explique ma réponse.
12. Habituellement,
est-ce que j'interviens lorsque les apprenantes ou les apprenants racontent des
histoires humoristiques à caractère sexiste ou raciste ? J'explique ma
réponse.
Didactique et
pédagogie
1. Habituellement,
est-ce que je transmets équitablement l'information à toutes et à tous ?
J'explique ma réponse.
2. Habituellement,
est-ce que je m'assure que les activités d'apprentissage contiennent des
modèles non stéréotypés à imiter ? J'explique ma réponse.
3. Habituellement,
est-ce que je me soucie d'une participation équitable des filles autant que des
garçons dans les activités éducatives ? J'explique ma réponse.
4. Habituellement,
est-ce que je prends en compte les divers styles d'apprentissage liés au sexe
et à la culture ? J'explique ma réponse.
5. Habituellement,
est-ce que je prends en compte l'importance du travail coopératif dans les
équipes ? J'explique ma réponse.
6. Habituellement,
est-ce que je choisis des documents pédagogiques exempts de stéréotypes
sexistes et racistes ? J'explique ma réponse.
7. Habituellement,
est-ce que je me soucie de produire des documents pédagogiques
non-sexistes ? J'explique ma réponse.
8. Habituellement,
est-ce que j'utilise des exemples et un langage qui ne sont pas exclusivement
masculins ? J'explique ma réponse.
9. Habituellement,
est-ce que je m'efforce d'encourager les filles et les garçons dans des
secteurs d'apprentissage ou des cours traditionnellement réservés à l'autre
sexe ? J'explique ma réponse.
10. Habituellement,
est-ce que j'assure un contact des yeux avec les élèves des deux sexes ainsi
qu'avec les membres de cultures autres que la mienne ? J'explique ma
réponse.
11. Habituellement,
est-ce que je répartis équitablement le temps d'interaction entre les
participantes et les participants ? J'explique ma réponse.
Questionnement
bilan
À la suite de cette
analyse réflexive, je me repose la question suivante et, j'observe si mes
réponses se sont modifiées et si oui, de quelle manière.
Suis-je suffisamment
sensible aux questions d'équité en éducation et en formation ? J'explique
ma réponse dans mes propres mots.
Sinon, que dois-je
faire pour aller chercher le soutien dont j'ai besoin ?
La pédagogie
actualisante vise le développement du plein potentiel de chaque apprenante et
de chaque apprenant. Des facteurs sociaux et historiques ont créé des
inégalités entre les groupes, dont les personnes à besoins spéciaux, les filles
et les femmes, les minorités ethniques ou linguistiques et les personnes de
milieux socio-économiques défavorisés. Ces inégalités constituent des barrières
qui bloquent ou ralentissent le développement des personnes. En éducation, une
approche où l'on applique systématiquement le principe de l'équité permet de
mettre en place un processus pédagogique dont les fondements assurent une véritable
pédagogie actualisante pour toutes et tous.
L'école d'aujourd'hui
est antidémocratique lorsqu'elle nie le respect des différences individuelles
et collectives. Si l'école, déjà obligatoire pour chaque enfant, impose aux
individus ses contenus, ses objectifs et ses modes d'évaluation uniformes sans
tenir compte des ressources, des limites, de l'origine, de la culture, des
valeurs et du rythme de développement propres à chacun et à chacune, elle nie
les droits à l'égalité de chaque enfant. En tant qu'intervenants scolaires,
nous nous rendons complices des iniquités si nous refusons de nous engager dans
une transformation de l'institution scolaire et, surtout, dans l'instauration
d'une politique d'égalité sociale.
La grille d'équité et
le guide d'analyse réflexive que nous proposons sont des outils qui permettent
d'amorcer une telle démarche de transformation. Ils ont déjà été éprouvés lors
de deux recherches (Gaudet et Lapointe (2001); Gaudet (1997)) et les résultats
ont permis de conclure que lorsque des éléments d'équité sont insérés à toutes
les étapes de la planification du processus d'enseignement et d'apprentissage,
les professionnelles et professionnels de l'enseignement sont susceptibles de
tenir compte d'un plus grand nombre de facteurs d'équité que celles et ceux qui
travaillent sans ces outils. Si le but de toute pédagogie est d'optimiser les
apprentissages et d'actualiser le plein potentiel de chaque apprenante et de
chaque apprenant, il est important de s'assurer que les programmes d'apprentissage
n'engendrent pas de situations d'iniquités, plus particulièrement pour des
groupes moins privilégiés. Cet article vise avant tout à amorcer, chez les
enseignantes et les enseignants, un processus de sensibilisation et de prise de
conscience sur le sujet. Étant donné cet objectif, des limites sont inévitables
en ce qui a trait au caractère exhaustif de l'information présentée et à la
prise en compte des situations multiples qui peuvent exister. Les lecteurs et
les lectrices sont donc invités à poursuivre plus à fond leur réflexion sur
l'équité en pédagogie.