La
pédagogie de la conscientisation et de l'engagement : pour une éducation à
la citoyenneté démocratique dans une perspective planétaire.
Deuxième
partie
-
La PCE : concepts de base, transversalité des objectifs, catégorisation
des contenus, caractéristiques pédagogiques, obstacles et limites
La
pédagogie de la conscientisation et de l’engagement
Définitions
des concepts de base
Classification
des contenus de conscientisation
Tableau
1 - Catégorisation des contenus transversaux
Dimension
intrapersonnelle - Construction de soi comme Sujet de sa propre existence
Dimension
interpersonnelle et intergroupe - Reconnaissance de l'autre en tant que
Sujet
Dimension
sociale - Conscience sociale planétaire et engagement solidaire
Dimension
environnementale - Conscience planétaire et engagement responsable
Caractéristiques
pédagogiques propres à favoriser la conscientisation et l’engagement
Intégralité,
globalité, complexité
Pensée
critique, regard critique sur les regards
Tableau
2 - Obstacles liés au fonctionnement de la psyché humaine
Les
limites de la perception humaine
Les
aveuglements paradigmatiques
L'influence
de l'affectivité et de l'inconscient
Tableau
3 - Obstacles d'ordre affectif qui découlent largement du processus de
socialisation
Tableau
4 - Obstacles épistémologiques qui découlent largement du processus de
socialisation
Ce
type d'obstacle lié au mode de raisonnement (et à l'affectivité) comprend les
propensions :
Problématisation,
« désocialisation », résolution et gestion des conflits
Communauté
de recherche, ancrage dans le vécu, ouverture à la diversité culturelle
Démocratisation,
coopération, responsabilisation
Apports
potentiels de la PCE à la personne et à la société
|
L'éducation aux droits humains suppose un
travail incessant toujours recommencé d'une génération à l'autre. Ce qui ne
veut pas dire que ce soit un travail de Sisyphe. Bien au contraire.
L'histoire des dernières décennies le prouve avec éclat, lorsqu'elle est
protégée, nourrie, la graine des droits humains finit par germer, en dépit
des vents contraires, dans toutes les terres où elle est semée. Les idées
libératrices font lentement mais sûrement leur chemin dans l'esprit des
hommes, quels que soient les obstacles qu'elles y rencontrent. Semer encore, semer toujours, sans penser à
la récolte. Nombreuses seront les graines qui ne germeront pas, mais il est
un fruit que tu ne pourras jamais récolter : c'est celui de la graine
que tu n'as pas plantée. |
Comment
traiter de la pédagogie de la conscientisation et de l'engagement (PCE) sans
présenter d'entrée de jeu la logique dans laquelle elle s'inscrit, c'est-à-dire
les raisons invoquées pour en souligner l'importance. C'est pourquoi, dans la première partie du présent article, après avoir
défini l'éducation à la citoyenneté dans une perspective planétaire (ÉCDPP) en
tant que cadre de la PCE, nous avons esquissé un portrait des réalités sociales
en ce début du XXIe siècle, puis justifié l'importance que représente
l'éducation à la compréhension critique de la réalité sociale et à l'éthique de
la responsabilité à l'égard de celle-ci avant d'évoquer enfin la nature de
l'éducation recherchée pour atteindre ce but.
Cette
deuxième partie traite de la PCE et s'organise en quatre sections : la
première présente les définitions des principaux concepts, la deuxième précise
le caractère transversal des objectifs poursuivis, la troisième porte sur les
critères de classification des contenus, la quatrième expose les
caractéristiques pédagogiques et les obstacles à la réflexion critique. En
guise de synthèse, nous mettons en relief les limites et les difficultés de la
PCE ainsi que ses apports potentiels à la personne et à la société.
Examinons
les définitions des concepts qui animent la PCE telle que nous la concevons.
Voyons en premier lieu ce que signifient les notions de conscientisation et
d'engagement, puis examinons la notion de pédagogie de la conscientisation et
de l'engagement dans le cadre de l'éducation à la citoyenneté démocratique.
La conscientisation
est souvent définie comme le processus qui permet de rendre conscient de
quelque chose, d'introduire quelque chose à la conscience ou de conduire à la
prise de conscience. De Villers (1997) la définit comme l'action
menée afin notamment de sensibiliser à une réalité sociale, politique,
écologique et économique.
Selon
nous, la conscientisation ne peut se limiter à la sensibilisation à des
réalités ou à leur prise de conscience. On ne devrait pas confondre le fait
d'être sensibilisé à quelque chose avec la démarche intentionnelle visant à en
rendre plus complètes et la compréhension et l'action qui lui est subordonnée.
C'est dans cet esprit que Freire (1969) définit la conscientisation comme
un processus social qui mène à l'approfondissement de la prise de conscience, à
une conscience reflétant une connaissance plus vaste, à une conscience critique
fondée sur le décodage des valeurs implicites et explicites contenues dans les
informations recueillies.
En
nous inspirant de la réflexion de cet auteur, nous concevons la
conscientisation critique en étroite relation avec l'engagement et la
définissons comme suit :
La
conscientisation critique est le processus par lequel une personne détermine,
observe et analyse les facteurs qui influent favorablement ou non sur sa vie,
sur sa communauté, sur d'autres personnes et d'autres collectivités ainsi que
sur l'environnement. Cet éveil de la conscience lui permet d'approfondir sa
compréhension de soi, d'autrui et des environnements social et naturel, en
voyant d'un tout autre oeil ses valeurs, ses croyances et ses systèmes de
croyances. Grâce à cette conscientisation critique qui se réalise dans
l'action, elle développe sa capacité d'un plus grand engagement à l'égard de
soi-même, d'autrui et du monde.
L'engagement
peut s'entendre au sens d'une conduite lorsqu'il « désigne un mode
d'existence dans et par lequel l'individu est impliqué activement dans le cours
du monde, s'éprouve responsable de ce qui arrive, ouvre un avenir à
l'action » (Universalis (1980, p. 242)). Ce peut être
aussi un acte de décision « par lequel l'individu se lie lui-même
dans son être futur, à propos soit de démarches à accomplir, soit d'une forme
d'activité, soit même de sa propre vie » (Ibid.).
On ne
peut dissocier l'engagement - entendu dans l'un ou l'autre de ces
sens - du processus de conscientisation. D'abord, parce qu'une prise de
conscience critique est difficilement possible sans un engagement ou une
participation active au processus même de conscientisation. Ensuite, parce que
l'engagement pris au sens de démarches à accomplir fait partie intégrante du
processus de conscientisation, lequel permet d'envisager des perspectives et
des éléments de solutions qui motivent à l'action.
C'est
pourquoi, en relation avec le processus de conscientisation critique, nous
définissons ainsi l'engagement de la personne dans le cadre de l'ÉCDPP :
L'engagement
est l'action de définir des buts, de formuler des intentions de comportement,
d'élaborer des plans et d'agir comme citoyen ou citoyenne responsable guidé par
des valeurs de paix, de justice, d'équité, de solidarité et de respect de
l'environnement que l'on fait siennes, en fonction de sa compréhension plus
approfondie des facteurs qui influent sur sa vie et sur celle d'autrui. Par ses
actions autonomes, l'être engagé apporte de nouveaux éléments significatifs de
son vécu à son propre processus de conscientisation critique et d'engagement.
Force
est de constater que ce double processus constitue en quelque sorte une boucle
sans fin. L'engagement autonome dans une activité conscientisante ouvre la voie
à une prise de conscience nouvelle, plus réfléchie, critique. Celle-ci peut
conduire à un nouvel engagement, qui apporte à son tour d'autres expériences
objet éventuel d'une analyse critique.
Ces
définitions font mieux saisir ce que nous entendons par la Pédagogie de la
conscientisation et de l'engagement dans le cadre de l'ÉCDPP :
La pédagogie
de la conscientisation et de l'engagement est une pédagogie critique,
holistique et engagée qui, tout en s'efforçant d'éviter le dogmatisme et le
réductionnisme, invite les apprenantes et les apprenants à participer de façon
active, autonome, et guidés par les valeurs de paix, de justice, d'équité et de
solidarité, à leur propre cheminement conduisant à l'épanouissement personnel
et à la compréhension de soi, d'autrui et de la réalité sociale ainsi qu'à
l'engagement dans la construction d'une citoyenneté démocratique, pluraliste et
solidaire du sort de la planète.
Le
paradigme holistique dans lequel s'insère la PCE tient compte de la complexité
de la réalité humaine et sociale. Il s'éloigne de toute forme de réductionnisme
et trouve les explications non pas dans une causalité linéaire, mais dans une
multicausalité. Il fait appel à des stratégies favorables à l'établissement de
liens entre les phénomènes qui sont objets d'étude et qui tiennent compte à la
fois du court terme et du long terme ainsi que des facteurs tant psychiques,
socioculturels, économiques et politiques qu'environnementaux.
L'éducation
à la citoyenneté démocratique dans une perspective planétaire entend
contribuer :
Autrement
dit, éduquer à la citoyenneté démocratique dans une perspective planétaire
signifie faire apparaître le meilleur en chaque personne et viser l'acquisition
de compétences cognitives et métacognitives portant sur la compréhension de
soi, d'autrui et de la réalité sociale et environnementale, sur l'adhésion aux
valeurs promues par l'ÉCDPP et les compétences affectives sous-jacentes, ainsi
que sur la capacité d'engagement à l'égard de soi, d'autrui et du monde,
c'est-à-dire la capacité de s'épanouir, de vivre et de coopérer avec d'autres
et de contribuer à la construction du projet de société que l'on se donne.
Ce
mouvement de l'être profond favorise l'essor de la pensée critique et éthique,
la mise en branle de la pensée divergente et créative; de la capacité de
s'émerveiller devant la nature, devant l'expression artistique, devant la
tendresse, la solidarité, l'amitié, l'amour...; de la capacité d'autonomie,
d'estime et d'affirmation de soi, de gestion de ses sentiments; de la capacité
d'être empathique, de reconnaître l'autre, de dialoguer, de résoudre des
conflits, de communiquer et de coopérer; de la capacité de révolte devant les injustices
et les violations des droits humains, de la capacité, enfin, de se
responsabiliser et de participer démocratiquement à la vie sociale.
Cette
utopie pose la question de savoir comment on peut atteindre, dans le cadre
scolaire et dans celui de la formation initiale, des objectifs globaux aussi
ambitieux.
Les
spécialistes (Magendzo, Donoso et Rodas (1997), Osorio (1995), Perrenoud (2000)) s'entendent pour qualifier de
transversal le caractère de ces objectifs étant donné leur nature intégrale
orientée vers le développement personnel, le perfectionnement professionnel et
le comportement moral et social des individus. Ces objectifs transcendent donc
le cadre d'une discipline ou d'un cours en particulier et sont appelés à
imprégner tout le curriculum.
À
cette fin, nous postulons qu'il convient tout à fait de mettre en pratique,
dans le cadre scolaire et dans celui de la formation initiale à l'enseignement,
une double démarche complémentaire : la transversalité (ou infusion) des
objectifs de l'ÉCDPP dans les cours appropriés et la création de cours
déterminés portant sur l'éducation à la citoyenneté démocratique et l'éducation
aux valeurs.
Le
défi de la transversalité consiste à favoriser l'application des méthodes et
des techniques actives dans l'ensemble des cours afin de créer une culture
citoyenne et démocratique qui s'exprime dans le quotidien de la classe et de
l'établissement d'enseignement, à intégrer les contenus transversaux dans les
cours pertinents et, finalement, à concevoir, au besoin, des activités ou des
projets spécifiques (Ferrer, Gamble, Leblanc-Rainville (1997)).
Dans
un tel contexte, il s'agit de déterminer à qui revient la responsabilité de
cette éducation qui dépasse le cadre d'une discipline particulière. Disons,
avec Perrenoud (2000), qu'elle revient à l'ensemble du personnel du système
éducatif en collaboration avec les autres agents de socialisation, dont les
parents nécessairement.
Parallèlement
à ce travail de nature académique, il s'agit de créer, à l'école comme à
l'université, des espaces de débat, de prise de décisions collectives,
d'expression artistique, de résolution pacifique des conflits tels le conseil
de coopération, les conseils de classe, les comités, les assemblées, la radio
étudiante, le journal de la classe ou de l'école, les spectacles, la
correspondance scolaire. Ces lieux de parole, de participation, de création, de
conscientisation, de responsabilisation et de coopération ont pour fonction de
constituer un terrain propice à l'apprentissage de la démocratie dans un cadre
démocratique.
Nos
recherches d'ordre bibliographique nous autorisent à affirmer que le travail de
conscientisation et d'engagement se fait par rapport à d'innombrables sujets.
Dans le contexte de la PCE, telle que nous la concevons, la sélection des
contenus découle des thématiques émergentes ou « progressistes »
abordées par les divers courants qui intègrent l'ÉCDPP. Elle tient compte ainsi
des éléments de la réalité humaine, sociale et environnementale sur les plans
local, national et international étudiés par l'éducation pour les droits
humains et la paix, l'éducation pour l'équité, l'éducation interculturelle,
l'éducation à la solidarité, au développement durable et à la protection de
l'environnement ainsi qu'à l'éducation aux médias d'information (se reporter au
portrait de la réalité sociale présenté en première partie).
Il
s'agit des contenus relatifs à des valeurs qui se concrétisent dans l'acquisition
des attitudes et des compétences éthiques visées par les objectifs
transversaux.
Étant
donné l'étendue et la diversité de ces contenus, nous présentons au Tableau
1 les principaux éléments d'une grille que nous avons conçue pour les
besoins de nos cours. Elle propose une classification des contenus dans la
perspective de quatre dimensions interdépendantes, à savoir les dimensions
intrapersonnelle, interpersonnelle, sociale et environnementale. Chacune
d'elles constitue une fenêtre qui s'ouvre sur des contenus aussi bien que sur
les autres dimensions. Même si ces diverses dimensions sont interdépendantes,
chacune présente une spécificité appréciable. En effet, la distinction entre
une analyse d'ordre social, d'ordre interpersonnel et d'ordre intrapersonnel
s'impose. Par exemple, les conditions du dialogue interpersonnel ne
s'appliquent pas automatiquement au dialogue social marqué par les relations de
pouvoir liées aux intérêts socioéconomiques et politiques.
Tableau 1 - Catégorisation des contenus transversaux |
Dimension intrapersonnelle - Construction de soi comme Sujet de sa propre existence |
|
A.
Contenus d'ordre général o
Complexité de l'être humain
(être biologique, spirituel, culturel) et fonctionnement de la psyché
humaine : conscience et inconscience, cadre de référence et filtres
cognitifs et affectifs, mécanismes de défense et de projection, boucle
intellect/affect, modes de connaissance et obstacles à la réflexion et à la
compréhension critique o
Problèmes et richesses sur
le plan intrapersonnel B.
Contenus en relation avec
le travail à faire sur soi-même o
Connaissance de sa propre
façon d'être, de penser et de sentir; origine de ses valeurs, de ses
croyances, de ses opinions et de ses représentations, de ses préjugés et
stéréotypes; prise de conscience de son ombre (inconscient), de ses
projections sur autrui et des mensonges à soi-même (à la recherche d'une
cohérence interne) o
Acquisition
d'habiletés : autonomie, effort de décentration de soi (capacité
d'introspection, d'autoquestionnement, de dialogue intérieur); gestion de ses
sentiments, notamment de l'agressivité, de la colère, de la jalousie, de la
cupidité o
Acquisition
d'attitudes : respect de la dignité humaine, liberté, sens à donner à la
vie |
Dimension interpersonnelle et intergroupe - Reconnaissance de l'autre en tant que Sujet |
|
A.
Contenus d'ordre général o
Complexité de la
communication humaine : intersubjectivité, obstacles à la compréhension
et à la reconnaissance d'autrui, sens d'appartenance au groupe o
Problèmes et richesses sur
les plans interpersonnel et intergroupe B.
Contenus en relation avec
le travail à faire sur ses rapports à autrui o
Connaissance du type de
rapports que l'on établit sur le plan interpersonnel et intergroupe o
Acquisition
d'habiletés : reconnaissance et compréhension d'autrui; dialogue
(capacité d'écoute active), coopération, résolution non violente des conflits
o
Acquisition
d'attitudes : empathie, respect de la diversité |
Dimension sociale - Conscience sociale planétaire et engagement solidaire |
|
A.
Contenus d'ordre général o
Principales idéologies,
religions et régimes politiques; diversité culturelle, cultures et
sous-cultures; dialogue des cultures, socialisation et désocialisation; rôle
des médias d'information, dynamiques identitaires o
Complexité de la réalité
sociale (locale et internationale, hier/aujourd'hui) : problèmes et
richesses o
Législation : Les
instruments juridiques concernant les droits humains B.
Contenus en relation avec
le travail à faire à l'égard de son engagement social o
Connaissance du type de
rapport (ou engagement) que l'on établit avec les groupes sociaux, les
institutions civiles, religieuses et culturelles, les médias d'information;
connaissance de ses propres droits et responsabilités o
Acquisition
d'habiletés : effort de décentration par rapport à sa culture (capacité
de remettre en question sa culture, son idéologie, sa classe sociale, et de
faire une relecture de l'histoire officielle); responsabilité sociale,
solidarité, rejet de l'injustice et de la violence, respect des droits o
Acquisition d'attitudes :
appréciation et respect du patrimoine culturel de l'humanité et sens
d'appartenance à l'humanité |
Dimension environnementale - Conscience planétaire et engagement responsable |
|
A.
Contenus d'ordre général o
Phénomènes environnementaux
à l'échelle locale et internationale : liens entre le développement et
l'environnement, fragilité de la planète, interdépendance o
Complexité de la réalité
environnementale (locale et internationale, hier/aujourd'hui) :
problèmes et richesses B.
Contenus en relation avec
le travail à faire à l'égard de ses rapports avec l'environnement o
Connaissance de ses
rapports avec l'environnement o
Acquisition
d'habileté : respect de la nature, responsabilités à l'égard de
l'environnement o
Acquisition
d'attitudes : appréciation de la nature et sentiment d'appartenance au
milieu de vie |
Chacune
des dimensions de la grille tient compte des divers savoirs. Il y a l'étude et
l'analyse de la problématique générale (point A), puis le
travail de compréhension critique et d'engagement à faire par rapport à
soi-même (point B). Ce dernier critère de classification
fait apparaître le lien qui relie les processus de conscientisation et
d'engagement. Nous formulons comme hypothèse de travail que, si nous voulons
que la personne s'approprie les contenus et qu'elle puisse les traduire dans
son agir, il ne suffit pas d'étudier les contenus, mais il faut analyser en
parallèle le travail à faire sur soi-même par rapport à chacun des contenus
étudiés.
Dans
ce cadre de pensée, l'examen des contenus « progressistes »
s'effectue en étroite interaction avec la pédagogie mise en pratique pour les
aborder. En effet, comme le montre Snyders (1973), bien que les contenus soient
d'une importance déterminante - ils sont l'objet de
conscientisation -, il ne suffit pas de les incorporer au curriculum pour
que les apprenants et les apprenantes les comprennent d'un point de vue
critique et se les approprient de façon significative. Il devient nécessaire
alors d'intervenir de telle sorte à créer les conditions propres à cette
compréhension critique, comme nous le verrons.
Dans
l'analyse des contenus liés à l'une quelconque des dimensions de la grille, il
importe d'établir des liens avec les autres dimensions afin de saisir la
complexité de chacune des thématiques étudiées. À titre d'illustration,
examinons quelques liens que l'on peut dégager de ces différents types de
contenus.
Pour ce qui est des
contenus à caractère intrapersonnel, il y a lieu d'étudier :
Dans l'étude des
contenus liés à la dimension interpersonnelle, on peut se pencher :
Quant aux contenus liés
à la dimension sociale, on peut étudier :
Finalement, pour ce qui
est des contenus à caractère environnemental, on peut étudier :
Il
est question ici de la PCE, c'est-à-dire de la dimension pédagogique ou
méthodologique proprement dite de l'éducation à la citoyenneté démocratique
dans une perspective planétaire telle que nous l'abordons dans nos cours à la
Faculté (Ferrer (1997)).
Rappelons
que l'éducation étant un art aussi bien qu'une science, il n'y a pas une façon
unique et uniforme de mettre en application la PCE. Chaque éducatrice et chaque
éducateur doit l'adapter au contexte socioculturel et politique particulier, au
niveau d'âge, à la classe et à chaque individu.
Dans
cette perspective, le rôle de la personne qui éduque consiste par conséquent à
éveiller les consciences et le sens de l'engagement en favorisant une démarche
intérieure de quête du sens de la vie et du sens d'appartenance à l'humanité; à
ouvrir des fenêtres; à construire des ponts permettant de créer des liens entre
des contenus qui semblent dispersés à première vue; à susciter le goût de
l'effort intellectuel, de la lecture, de l'ouverture à la culture locale et
universelle; à affirmer le sens du respect de la dignité humaine et la
valorisation de la coopération. Bref, ce rôle éducatif permet de créer les
conditions nécessaires au processus de conscientisation et d'engagement en
accompagnant l'apprenante et l'apprenant en tant que médiateur et médiatrice de
la connaissance, mais où l'essence même du cheminement appartient à chacun et à
chacune, à sa participation active, réfléchie et autonome.
Il va
de soi que, pour être capable de jouer un tel rôle, la personne doit avoir une
solide formation personnelle et professionnelle et pouvoir compter sur des
mécanismes de formation continue et de soutien tels que des forums d'échange et
des réseaux de collaboration. De surcroît, croyons-nous, elle doit être animée
par les valeurs et les objectifs qui guident cette pédagogie et être prête à
cheminer elle aussi en collaboration avec les apprenantes et les apprenants
dans ce processus de conscientisation et d'engagement.
Le
pari est de taille, le chemin est parsemé de difficultés, d'obstacles, de
risques, de contradictions, d'échecs, mais, en même temps, de succès, de
solidarité, d'amour et d'espoir.
En
nous inspirant principalement des réflexions de Freire (1980), de Shor (1992), d'Osorio (1999), de Magendzo, Donoso et Rodas
(1997) et de Snyders (1975), nous présentons maintenant les
principales caractéristiques pédagogiques propres à favoriser la
conscientisation critique et l'engagement. On pourrait parler de pédagogies
multiples, chacune d'elles formant une partie de la toile de fond de toutes les
autres dans le processus circulaire mis en branle par la PCE. Elles s'inspirent
de techniques qui s'adressent au cerveau droit et au cerveau gauche, à l'affectivité
comme à l'intellect, et puisent aux sources les plus diverses :
La
PCE prend appui sur le postulat que l'être humain constitue un tout unique et
que le savoir se construit dans un processus d'interaction constante entre les
dimensions affective, cognitive, spirituelle, éthique et physique de la
personne. En tant que méthode de la complexité, elle met l'accent autant sur le
processus que sur les contenus notionnels tout en faisant appel à des
stratégies globales qui cherchent à prendre en compte l'intégralité de la
personne et des savoirs ainsi que le caractère multiple des réalités sociales.
Tenir
compte de l'intégralité de la personne signifie favoriser la réflexion sur les
questions fondamentales relatives au sens de la vie et à ce qui nous unit comme
êtres humains par delà nos différences personnelles et culturelles : nos
sentiments et tout particulièrement notre besoin d'aimer et d'être aimé, notre
spiritualité, nos questionnements existentiels sur la vie et la mort,
l'au-delà, notre créativité, notre besoin d'expression artistique...
Tenir
compte de cette dimension holistique signifie mettre en application des
méthodes globales centrées sur l'interaction entre les diverses dimensions de
la personne. « Le véritable apprentissage s'acquiert en faisant un voyage
intérieur à partir des entrailles jusqu'à la tête et non pas en sens
inverse ». Ce voyage intérieur auquel nous invite Galeano (1993) signifie
se connecter à son être profond, à ses émotions et à son inconscient. Prendre
conscience de son inconscient, c'est chercher à comprendre la subjectivité de
sa perception, les obstacles à la compréhension critique de soi et d'autrui,
ses contradictions, ses refoulements, ses projections; c'est chercher à
comprendre la façon dont on se ment à soi-même par le jeu des mécanismes
inconscients tels que l'égocentrisme autojustificateur qui, selon Morin (1999), élimine ce qui nous gêne et
embellit ce qui nous avantage. Entrer en contact avec ses émotions, c'est
chercher à les reconnaître, à analyser leur influence sur le processus de
réflexion et à apprendre à les gérer. Comme disent les Amérindiens, « Pour
atteindre la raison, il faut d'abord traiter les émotions avec honneur et
respect » (John Mohawk, cité par Sioui (1989)).
Ce
voyage intérieur signifie aussi entrer en contact avec ses forces positives et
ses forces négatives. On le sait bien, l'être humain est tout aussi capable
d'altruisme, de solidarité, d'amitié et d'amour que de violence, d'égoïsme et
de destruction. À ce sujet, Audigier (2001) affirme :
Il est
essentiel de mettre la question du mal et de la violence au centre de
l'éducation à la citoyenneté. Violence et mal ne sont pas des épiphénomènes que
l'on pourrait éradiquer par une seule éducation de la conviction. Je partirais
plutôt d'une affirmation de la violence comme composante permanente de toute
société, de toute culture, de toute personne.
Le
défi est d'éviter d'adopter une conception angélique de la personne et
notamment des enfants, vue de l'esprit qui fait d'eux des êtres essentiellement
bons de nature, et de favoriser plutôt le développement des forces
constructives qui permettent de se libérer de ses préjugés, des modèles
d'autoritarisme et de violence intériorisés qui agissent souvent dans
l'inconscient. Autrement dit, le défi est de favoriser la formation d'une
conscience morale qui tienne compte de cette complexité humaine en intégrant
les différentes facettes de sa personnalité, de son caractère, de son
inconscient, dans une moralité cohérente. L'individu sera ainsi mieux préparé à
assumer la responsabilité qui lui incombe, de gérer, entre autres, ses
tendances négatives au lieu de les projeter sur autrui ou de les nier.
Le
défi consiste, enfin, à faire appel au sens de l'humour et de la tendresse pour
l'être humain que nous sommes, tantôt grand, tantôt petit, selon l'expression
de Reich (1972) qui lance le défi : « Ai
le courage de te regarder toi-même, de regarder le petit homme en toi »
(p. 16).
Tenir
compte de l'intégralité des savoirs signifie changer le paradigme pédagogique
centré sur le développement du savoir cognitif pour faire place à un paradigme
de la complexité centré sur l'interaction des divers savoirs et l'établissement
de liens entre la théorie et la pratique et de liens interdisciplinaires entre
les perspectives sociologique, philosophique, économique, politique,
psychopédagogique et épistémologique des problématiques étudiées.
Tenir
compte du caractère multiple des réalités signifie chercher à établir des liens
entre le local et le global, l'ici et l'ailleurs, les liens historiques entre
le passé et le présent, qui permettent d'interroger le passé pour mieux
comprendre le présent et mieux planifier l'avenir; établir des liens entre les
problèmes sociaux et les richesses ou les forces sociales dont les grandes
oeuvres culturelles, artistiques et scientifiques de l'humanité.
Bref,
cette pédagogie holistique qui cherche à forger des liens doit impérieusement
favoriser une démarche de « déconditionnement » puisque l'éducation
nous a appris à séparer, à compartimenter.
Le
processus de conscientisation exige le développement de la pensée critique
- c'est-à-dire la capacité de penser par soi-même de façon autonome, de se
distancier du savoir immédiat qui constitue les opinions - pour les
confronter et les analyser avec rigueur, pour les situer dans leur contexte
global, pour prévenir la formation et l'action des préjugés, pour démystifier.
Processus cognitif et affectif, la pensée critique est au coeur du processus de
conscientisation et d'engagement.
L'intervention
visant le développement de la pensée critique prend appui sur une double
démarche : la définition des facteurs qui favorisent ce processus et la
détermination des facteurs qui l'entravent. Considérons cette démarche de plus
près.
Stratégies
favorables au développement de la pensée critique. La pensée critique amorce son mouvement par le doute,
l'incertitude, et se développe dans la confrontation, dans le dialogue, dans la
résolution des problèmes. L'intervention pédagogique incite ainsi à prendre la
parole et à écouter de façon active, à développer des habiletés métacognitives,
c'est-à-dire d'analyse de son propre processus de pensée, à s'ouvrir à de
nouvelles connaissances et à repenser ce que l'on sait et ce que l'on croit
savoir, ce que l'on sent et ce que l'on croit sentir, bref, à cheminer ensemble
dans la voie de la réflexion critique et de l'autoquestionnement.
La
démarche de réflexion critique que nous proposons comme méthodologie de base de
nos cours est un processus dialectique qui ne se fait pas par étapes
séquentielles (d'abord je prends conscience de moi-même, puis je prends
conscience d'autrui et de la réalité sociale). Bien au contraire, c'est un
processus spiral, cyclique, continuel, qui ne s'élabore pas de façon linéaire,
mais qui, pour emprunter l'expression de Greig, Pike et Selby (1987), se tisse comme une
toile d'araignée, chaque ébranlement d'une partie de la toile produisant un
effet sur l'ensemble. À certains moments, il se produit un déclic, une rupture
provoquée par un incident critique qui sert d'amorce au processus réflexif.
Autrement
dit, l'intervention pédagogique favorise la confrontation des points de vue
différents de manière à produire un déséquilibre, une dissonance cognitive ou
affective, une rupture par rapport au sujet d'étude, une « secousse »
de la toile d'araignée. Ce faisant, elle tient compte du double fait
qu'existent chez les apprenantes et les apprenants différents niveaux de
conscience critique de soi et de la réalité ainsi que des degrés divers
d'engagement. Dans son cheminement, la personne avance, résiste, s'arrête,
recule, puis repart sous l'influence d'un ensemble complexe de facteurs
biologiques, psychologiques, sociaux et existentiels.
Obstacles
à la pensée critique. L'éducation doit
montrer, dit Morin (2000), que toute connaissance est menacée
par l'erreur du fait qu'elle n'est pas un miroir des choses ou du monde
extérieur. La connaissance est traduction, reconstruction, et, pour cette
raison, elle est susceptible d'erreurs.
S'y
ajoute le déterminisme des valeurs, des croyances, des idéologies dominantes de
sa culture qui marquent l'individu dès sa naissance, tout naturellement, sans
qu'il en soit conscient. Morin parle d'un imprinting culturel qui, par
divers déterminismes socioculturels, économiques et politiques, revêt la
personne du sceau de la culture familiale d'abord, scolaire ensuite,
professionnelle plus tard, emprisonnant les connaissances dans un multidéterminisme
d'impératifs, de normes et de blocages inconscients.
En
nous inspirant notamment des travaux de Shor (1992), de Freire (1985), de Vera (1987) et de Morin (2000), nous avons
regroupé en deux grandes catégories les facteurs qui entravent la réflexion
critique : la première porte sur les obstacles extérieurs à l'individu
liés aux conditions socioéconomiques, éducatives, culturelles et politiques; la
deuxième, sur les obstacles intérieurs découlant du mode de raisonnement de
l'individu.
En ce
qui a trait aux obstacles extérieurs à l'individu qui limitent sa disposition
ou sa motivation à réfléchir de façon critique dans un contexte donné,
mentionnons : les pressions qui empêchent la critique de l'ordre établi,
le salaire insuffisant, le manque d'appui, le manque de temps à consacrer à la
réflexion en profondeur dû, entres autres, au rythme accéléré des villes
modernes et à l'excès des stimulations pour les uns, et, pour les autres, au
manque de ressources économiques pour subvenir aux besoins fondamentaux qui
permettent de se libérer pour réfléchir en profondeur.
Dans
le cadre scolaire, on fait face, en outre, à des facteurs d'ordre pédagogique
tels que les classes nombreuses, l'horaire surchargé, les exigences démesurées
concernant l'évaluation des connaissances et certaines caractéristiques des
élèves telles qu'un niveau de langue insuffisant pour la compréhension critique
ainsi que des attitudes peu favorables à la réflexion critique et à l'effort
intellectuel acquises dans le processus de socialisation. C'est pourquoi nous
pensons que, si on vise à motiver les membres du corps enseignant à réfléchir
de façon critique à leur propre pratique pédagogique, on aurait tout avantage à
tenir compte autant des facteurs intérieurs liés au mode de raisonnement de
chacune des personnes concernées que des facteurs extérieurs liés à
l'organisation scolaire, aux conditions de travail et aux caractéristiques des
élèves qui peuvent constituer des obstacles majeurs à la motivation.
Pour
ce qui est des entraves intérieures qui freinent la possibilité de raisonner de
façon critique, nous distinguons trois types d'obstacles intereliés :
Examinons
cette catégorie d'obstacles. Rappelons d'abord que, dans la première partie de
l'article, il a été question du paradoxe de l'individu moderne qui, tout en
étant plongé dans une surabondance d'informations concernant la réalité locale
et mondiale, reste désinformé et ne possède pas nécessairement les instruments
d'analyse qui lui permettraient d'organiser et de comprendre de façon critique
l'information reçue et de la situer dans son contexte. Il ignore souvent la
complexité de la réalité, ses facettes multidimensionnelles et les causes
possibles des phénomènes.
Au
surplus, l'individu ignore son ignorance. Aussi observe-t-on chez plusieurs une
propension à porter des jugements de valeur, à se faire des opinions sans se
demander un instant s'ils possèdent les connaissances nécessaires pour le faire
et sans s'interroger sur la pertinence des informations qu'ils possèdent sur un
sujet donné. Le défi consiste donc à favoriser la prise de conscience de sa
propre ignorance et le questionnement de ses opinions.
S'agissant
des obstacles liés au fonctionnement de la psyché humaine (se reporter au Tableau 2),
étant inhérents au fonctionnement du cerveau humain, on ne peut les éviter. Le
défi consiste alors à favoriser la prise de conscience de leur existence, à
comprendre comment ils fonctionnent et à apprendre à les contrer, en
développant, entre autres, une attitude de modestie devant les limites de sa
propre capacité de percevoir et d'interpréter.
S'agissant
des obstacles d'ordre cognitif et affectif qui se sont formés pendant le
processus de socialisation (se reporter au Tableau 3 et
au Tableau 4), étant des résultats de l'apprentissage,
ils peuvent se désapprendre et s'éviter. Le défi pédagogique consiste ici à en
favoriser la prise de conscience, à comprendre les modalités de leur émergence
et de leur action dans un contexte donné et à développer les habilités de
pensée critique qui permettent de les éviter ou de neutraliser leurs effets.
Tableau 2 - Obstacles liés au fonctionnement de la psyché humaine |
|
|
Rien n'est
plus difficile que de devenir critiquement conscient de son propre point de
vue. On peut tout voir directement, sauf l'oeil à travers lequel on regarde
[...]. Il est nécessaire de faire un effort spécial, un effort
d'autocritique : cette démarche de la pensée qui oblige l'individu à se
tourner vers lui-même est presque impossible, elle n'est pourtant pas
entièrement impossible. (E. F. Schumacher (1988,
p. 43)) |
|
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1. |
Les limites de la perception humaine |
|
Nos sens sont limités et toute perception
est le fruit d'une traduction/reconstruction à partir des stimuli captés par
les sens :
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2. |
Les aveuglements paradigmatiques |
|
Le paradigme est prescriptif, il agit comme
un filtre qui sélectionne et détermine ce que l'individu connaît et pense. De
surcroît, l'individu éprouve de la difficulté à définir et à analyser d'un
oeil critique le paradigme dans lequel il se situe et à travers lequel il
perçoit. |
|
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3. |
L'influence de l'affectivité et de l'inconscient |
|
Les états affectifs ainsi que les mécanismes
inconscients de défense et de projection ont des effets sur la perception, la
mémoire, le jugement. Ils agissent comme filtres des informations sur
lesquelles portera la réflexion critique. |
|
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4. |
Les limites de la mémoire |
|
La mémoire est sélective et elle est
influencée par des mécanismes inconscients :
|
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Tableau 3 - Obstacles d'ordre affectif qui découlent largement du processus de socialisation |
Ce type d'obstacle d'ordre affectif (tout aussi bien que d'ordre cognitif) comprend les propensions : |
|
·
à l'indifférence et au
manque d'intérêt pour s'informer ·
à la peur d'être
désarticulé, déstabilisé et de se trouver dans des situations de confusion ·
à la peur de la critique et
du changement ·
à la peur ou au rejet de la
différence ·
à la soumission à
l'autorité, à son groupe d'appartenance au point de penser comme lui et de
s'autocensurer
·
à l'ethnocentrisme (ce qui
amène à situer sa culture au centre du monde et à nourrir le racisme) ·
au sociocentrisme (ce qui
amène à situer son groupe ou sa classe au centre de tout) |
Tableau 4 - Obstacles épistémologiques qui découlent largement du processus de socialisation |
Ce type d'obstacle lié au mode de raisonnement (et à l'affectivité) comprend les propensions : |
|
·
à être des répétiteurs de
la parole enseignée, à assimiler des informations, à faire des affirmations
ou à énoncer des jugements de valeur de façon immédiate sans s'arrêter pour
se distancier et douter, remettre en question, s'informer sur différents
points de vue, analyser les causes, établir des liens... ·
à opter par la pensée
linéaire plutôt que dialectique et spirale et à croire que la réflexion
dialectique constitue une perte de temps ·
à ne pas distinguer entre
un conflit et une divergence d'opinions; entre une opinion (savoir immédiat
qui peut contenir des présupposés, des préjugés) et une analyse fondée (une
analyse qui exige réflexion, distance, débat...) ·
à ignorer l'émergence
d'obstacles à la démarche réflexive dû aux limites de la subjectivité de la
perception, à l'influence des émotions et des mécanismes de défense
inconscients ·
à ne pas tenir compte de sa
propre ignorance (manque de connaissances appropriées) de l'autre
et / ou du phénomène objet d'étude ·
à la simplification, au
réductionnisme par le refus des explications complexes :
|
La
réflexion critique qui caractérise cette pédagogie de la conscientisation ne
s'exerce pas dans l'abstrait, mais dans l'action, dans l'étude des contenus
progressistes relatifs à la réalité humaine, sociale, culturelle et
environnementale. En ce sens, la PCE est une pédagogie de la
problématisation qui vise le développement de la capacité de poser des
problèmes liés à son milieu de vie (Freire (1973); Shor (1992)).
Problématiser
signifie développer une pédagogie de la question en contrepoids à la pédagogie
de la réponse qui caractérise l'école bancaire (Freire (1985)), une pédagogie
qui permet d'apprendre à formuler des questions dont les réponses ne viennent
pas de l'extérieur et d'apprendre à poser les questions fondamentales sur le
sens à donner à la vie, sur nos rapports en tant qu'humains partageant la même
planète, sur la signification profonde de nos gestes, de nos choix. Disons, à
titre d'exemple, que, dans les programmes de formation initiale à
l'enseignement, les étudiantes et les étudiants devraient être stimulés à se
poser des questions concernant la contribution ou l'héritage qu'ils et elles
souhaiteraient laisser à la société locale et à l'humanité en s'interrogeant en
même temps sur l'héritage reçu des générations précédentes. Se demander de quoi
parle-t-on vraiment quand on parle d'éducation, dans l'intérêt de qui et
pourquoi, s'interroger sur les pièges dont l'éducation est victime dans le
contexte de la mondialisation.
Poser
des problèmes liés à son milieu de vie signifie interroger les situations
complexes qui sont partie intégrante de notre expérience quotidienne, pour
observer comment elles s'influencent, pour préciser les difficultés, les
injustices, les inégalités et, en même temps, faire ressortir les richesses ou
les forces de la société, pour chercher à comprendre les conditions de la
justice et de la paix et les responsabilités inhérentes au respect des droits
de tous les individus; pour rendre saillantes les tensions, les contradictions
ou les forces opposées qui sont propres à la personne et à la construction de
la citoyenneté. Mentionnons à titre d'exemple de tensions l'affirmation de son
identité culturelle couplée à une ouverture sur la pluralité culturelle;
l'ouverture à l'autre culture et le risque d'assimilation linguistique ou
d'acculturation; la recherche de l'égalité et de l'équité dans le respect de la
diversité; le développement économique et social dans le cadre de la protection
de l'environnement.
Rendre
saillantes les contradictions et les tensions propres à la vie en société
signifie apprendre à régler les conflits.
On le sait, les conflits - qui se présentent autant chez la personne (par
exemple entre son égo-idéal et son inconscient) qu'entre des personnes, des
groupes, des nations - sont inhérents au processus de croissance de
l'individu et de la vie en société, et tout particulièrement de la vie
démocratique qui valorise la pluralité des façons d'être, de penser et d'agir.
Le défi pédagogique consiste à tenir compte de cette complexité du social et à
ne pas tomber dans le piège du réductionnisme qui conduirait à nier ou à
condamner l'existence des conflits. Dans notre cadre de pensée, les conflits
constituent une source réelle de croissance individuelle et collective quand on
les règle de façon non violente.
Cette
pédagogie ne s'attarde pas uniquement aux conflits qui émergent au sein du
groupe, mais elle propose une démarche globale qui consiste :
a.
à instaurer dans la classe
des rapports interpersonnels de respect mutuel qui permettent d'apprendre à
dialoguer dans les situations courantes et non pas seulement quand un conflit
se présente;
b.
à faire du conflit un contenu
d'étude visant la réflexion critique sur les rapports interpersonnels et
sociaux afin de prendre conscience de la diversité des conflits qui les
caractérisent, d'apprendre à les nommer, à en analyser les causes possibles et
à chercher pour les régler des moyens pacifiques qui tiennent compte de la
pluralité humaine. Elle favorise ainsi tout particulièrement l'analyse de
l'origine chez soi du racisme, du sexisme, de l'exclusion et de toute autre
forme de violence; on peut alors faire appel à des techniques de clarification
des valeurs et de résolution des dilemmes d'ordre moral liés à des situations
quotidiennes;
c.
à régler les conflits qui se
présentent dans la classe ou à l'école par le dialogue et la coopération; on peut
alors faire appel à des techniques collectives tels que le conseil de
coopération (se reporter à l'article de Gamble (2002) consacré à la pédagogie de la
coopération).
Cette
pédagogie de la problématisation invite à analyser de façon critique son propre
processus de socialisation. Ce processus
de « dé-socialisation » ou de déconstruction fait appel à la prise de
conscience de l'origine de ses valeurs, de ses opinions et de ses représentations
tout comme des nombreux stéréotypes et préjugés intégrés bien souvent de façon
inconsciente.
Par
cette remise en question du processus de socialisation,
la personne
comprend et interroge les limites politiques et artificielles au développement
humain; elle remet en question aussi le pouvoir et l'inégalité (ou l'absence
d'équité) présents dans le statu quo; elle examine les valeurs
intégrées dans la conscience et dans la société pendant le processus de
socialisation qui font obstacle au changement démocratique chez les personnes
et dans la culture en général; elle voit la transformation de soi et de la
société comme des processus concomitants. (Shor (1992, p. 129, traduction
libre))
Dans
cette démarche de questionnement du processus de socialisation, on est appelé à
faire une relecture de l'histoire officielle telle qu'elle est racontée dans
les écoles, conditionnant de ce fait le regard des jeunes générations. On le
sait, l'histoire officielle racontée par les classes au pouvoir a mis l'accent
sur certains sujets et en a passé d'autres sous silence. Rappelons qu'elle a
célébré, par exemple, les faits guerriers et les exploits des peuples
dominants, tout en taisant les liens de solidarité ainsi que les exploits des
peuples et des groupes opprimés, dont les femmes que l'on a exclues de la
mémoire historique. Elle a également tu l'exploitation qui caractérise les
rapports Nord-Sud et les atrocités commises à l'égard des esclaves noirs et des
peuples indigènes d'Amérique et d'Australie ainsi que l'origine de leur
oppression.
Le
silence étant un discours en soi, la relecture de l'histoire exige, dit Saramago (2000), que l'on nomme les problèmes,
les abus, les crimes commis, les génocides, de façon à donner la parole aux
groupes qu'on a fait taire, que l'on reconstitue les faits historiques dans
leur complexité et que l'on rende ainsi justice à tous les acteurs sociaux. Cet
exercice de questionnement qui tient compte d'une diversité de lectures de
l'histoire favorise autant la récupération de la mémoire collective que le
développement du sens critique devant la crédibilité des sources d'information
« prestigieuses ».
Dans
le contexte scolaire, à l'aide du curriculum manifeste comme du curriculum
caché, on a transmis un schéma de significations et de représentations
symboliques, on a perpétué et développé un système d'idées, de connaissances et
d'attitudes devant la vie qui correspondent à la culture de groupes dominants
dans la société. Le défi est alors d'apprendre à remettre en question le
curriculum scolaire de façon à préciser la nature des messages véhiculés et,
tout particulièrement, à prendre conscience des mythes ou des faussetés, de ce
qui a été invisibilisé, des non-dits. Snyders soulignait en 1975 que
c'est avant tout par le non-dire que l'école sert le régime établi. Cette
réflexion nous paraît d'actualité aujourd'hui devant le discours fondamentaliste
- pour utiliser l'expression de Jacquard (1995) - de la mondialisation de
l'économie.
À
titre d'illustration, soulignons le travail qui a été réalisé au pays, comme
ailleurs dans le monde, concernant la prise de conscience du sexisme et du
racisme véhiculé dans de nombreux manuels scolaires de façon cachée,
soit sous la forme d'invisibilisation des femmes, des groupes ethniques,
des peuples ou bien par une façon stéréotypée de les présenter. Pensons à
l'image des femmes cantonnées dans leur rôle maternel et domestique et à celle
des hommes dans leur rôle professionnel; pensons à l'histoire de la conquête de
l'Amérique où les Amérindiens sont présentés comme les vilains sauvages et les
Blancs, comme les évangélisateurs civilisés. Ce questionnement critique des
manuels a abouti, on le sait, à une révision de tout le matériel pédagogique
mis à la disposition des élèves dans nos écoles (Leblanc-Rainville et Ferrer (1984); Ferrer et Leblanc-Rainville (1988) ; Ferrer et Leblanc-Rainville (1991). Voilà un
exemple qui nous permet de nourrir l'espoir concernant notre pouvoir comme
agents de changement.
Dans
ce même esprit, et étant donné que la culture médiatique occupe une place de
plus en plus grande dans la formation des jeunes, qu'elle fait partie de leur
univers et qu'elle oriente la construction de leur représentation du monde, la
PCE favorise l'acquisition d'une attitude critique (de réflexion, de
distanciation) à l'égard des médias et le développement des compétences
permettant la remise en question de l'information et des messages qu'elle
véhicule. Autrement dit, l'information transmise par les médias étant
construite, le défi revient à favoriser l'acquisition de compétences permettant
à l'individu d'apprendre à la déconstruire, à réfléchir aux mécanismes de
fonctionnement des médias ainsi qu'à sa propre attitude comme récepteur.
Cette
éducation aux médias vise ainsi la formation de citoyennes et de citoyens
conscients, d'une part, de l'importance capitale des médias d'information pour
la vie démocratique, et conscients, d'autre part, de la nécessité d'éviter la
manipulation et capables de faire le contrepoids aux effets de la
surinformation et de la désinformation résultant du volume effarant
d'information diffusée par les médias (Chomsky (1986), Mattelart (1992)).
La
PCE est caractérisée par la recherche ancrée dans le vécu des apprenantes et
des apprenants, c'est-à-dire dans leur réalité. Selon Shor (1992), la classe
doit devenir une communauté de recherche soucieuse de son rôle d'agent de
transformation sociale. Il s'agit de recherches faites dans et avec la
communauté.
Shor
énumère pas moins de quatre étapes dans cette démarche de recherche. D'abord,
il s'agit d'étudier le milieu de vie et le vécu des apprenantes et des
apprenants ainsi que leur langage (discours) en vue de créer un curriculum qui
soit en relation avec leurs thèmes et leurs pensées. Ensuite, la tâche consiste
à faire équipe avec les apprenantes et les apprenants pour étudier leur
communauté et leurs conditions de vie, à titre de cochercheurs de leur propre
culture. Quand un thème a été formulé comme problème pouvant faire l'objet
d'une délibération critique, toutes et tous deviennent chercheurs à nouveau,
étudiant un sujet ou un phénomène particulier de façon approfondie et critique.
Finalement, ensemble, le processus d'apprentissage en cours est étudié afin de
découvrir comment progressent l'enseignement et l'apprentissage.
Bref,
il s'agit d'un processus dans le cadre duquel les apprenantes et les apprenants
construisent progressivement leurs connaissances, à partir de leur réalité, de leur
expérience ainsi que de l'expérience d'autrui, des conceptions locales comme
des conceptions universelles, et acquièrent des habiletés de réflexion critique
tout en développant leur capacité de coopérer, de prendre la parole et de
construire le discours.
Une
précision s'impose. Comme le fait remarquer Freire (1985), partir du vécu et de
la réalité immédiate des apprenantes et des apprenants ne signifie pas rester à
ce niveau. Il s'agit plutôt de partir du vécu afin de leur permettre de
s'approprier les connaissances d'une façon significative pour ensuite les
confronter à d'autres réalités, aux grandes questions posées à travers
l'histoire et à la diversité culturelle, artistique et scientifique de
l'humanité, afin d'élargir leurs perspectives et d'enrichir leurs visions du
monde.
C'est
pourquoi cette démarche pédagogique ancrée dans la réalité locale vise en
complément l'ouverture à la diversité culturelle de l'humanité.
Dans
les années 1980, Magendzo (1986) parlait de la nécessité pour
l'Amérique latine de développer un curriculum scolaire compréhensif,
c'est-à-dire, un curriculum qui tienne compte de la culture locale des élèves
- jusque-là ignoré par le curriculum scolaire - pour leur permettre
de développer leur propre identité et pouvoir s'ouvrir à la culture universelle
sans s'assimiler à elle.
Revenons
au contexte local du Nouveau-Brunswick, avec ses communautés anglophones,
francophones et autochtones. Pour ce qui est de la culture francophone
minoritaire, dans laquelle s'insère l'Université de Moncton, les risques
d'assimilation et d'acculturation qui menacent la population acadienne, malgré
sa vitalité ethnolinguistique relativement forte, posent la question de l'importance
de l'éducation à cette réalité et à la promotion de la langue et de la culture
acadiennes, comme le montrent les études d'Allard (2002), Allard et Landry (1987), (1998), Landry (1995) et Landry et Allard (1994), (1999).
Le
défi pédagogique est ici de favoriser la conscientisation à cette réalité et à
ses risques, de favoriser l'affirmation identitaire tout en favorisant
l'ouverture à autrui. Démarche exigeante qui fait face à de nombreuses tensions
et difficultés, dont celles de la construction de soi comme Sujet et de la
reconnaissance de l'autre comme Sujet.
Touraine (1997) fait remarquer que nous ne
parviendrons à vivre ensemble « que si chacun de nous se construit comme
Sujet et si nous nous donnons des lois, des institutions et des formes
d'organisation sociale dont le but principal [est] de protéger notre demande de
vivre comme Sujets de notre propre existence » (p. 196). Pour Magendzo (1997), la reconnaissance de l'Autre en
tant que Sujet est la condition essentielle de la citoyenneté moderne. En ce
sens, Miguelez (1997) précise que « Viser la
compréhension de l'Autre, signifie le saisir dans sa dignité de Sujet, au même
titre que nous nous saisissons nous-même dans notre dignité de sujet lorsque
nous nous considérons comme des fins en nous-même et non pas comme des moyens
pour les fins d'autrui » (p. 106).
Dans
ce contexte, le défi pédagogique est de favoriser l'ouverture à nos différences
comme à nos ressemblances. Il s'agit donc d'éviter une intervention centrée sur
l'effacement de nos différences, de ce qui est unique à chaque être humain, et
d'éviter également le cas contraire, c'est-à-dire enfermer l'Autre dans sa
différence, dans son particularisme (rappelons que souvent, dans la perception
d'une personne, c'est l'Autre qui est différent).
Disons
finalement que la reconnaissance de l'Autre exige le travail sur soi, sur sa
propre subjectivité. Abdallah-Pretceille (1997, p. 126) affirme
que, contrairement à ce que l'on croit, « le plus difficile n'est pas
d'apprendre à voir l'autre mais d'apprendre à jeter sur soi ou sur son groupe
un regard extérieur et distancié ». Cet effort pose, entre autres, le défi
pédagogique de favoriser l'apprentissage de la décentration, c'est-à-dire
d'apprendre, dans la mesure du possible, à porter un regard extérieur et distancié
à l'égard de soi-même et de sa culture. Il s'agit de prendre conscience, d'une
part, des diverses formes de centration (attitude à s'accorder une place
centrale) qui constituent une sorte d'obstacle aux relations humaines, à savoir
l'égocentrisme (centrisme du « je » individuel), l'ethnocentrisme
(centrisme du « je » collectif, culturel) et le sociocentrisme
(centrisme de classe) et, d'autre part, de faire l'apprentissage de la
décentration : décentration personnelle (remise en question ou recul par
rapport à soi-même : ses propres processus de connaissance, son schème de
référence, son paradigme) et de la décentration culturelle et sociale (remise
en question ou recul par rapport à sa culture : valeurs, stéréotypes,
préjugés, pratiques sociales).
L'objectif
visé n'est pas de prôner un déracinement par rapport à son centre ou un rejet
de soi et de son environnement culturel, précise Abdallah-Pretceille. Il s'agit
plutôt d'apprendre à se distancier de son propre univers de façon à être en
mesure d'objectiver son propre système de références, de réfléchir sur ses
propres préjugés et stéréotypes et de pouvoir ainsi s'ouvrir à d'autres univers
et admettre d'autres perspectives. Cet effort de décentration culturelle
devrait nous permettre de bénéficier de la diversité de nos richesses
culturelles et en même temps d'aller au delà de nos différences pour nous
rejoindre dans ce que nous avons en commun comme êtres humains.
En
tant qu'éducation à la citoyenneté démocratique, la PCE vise la démocratisation
de l'institution éducative, microcosme où les jeunes apprennent à vivre
ensemble tout en prenant conscience de la citoyenneté. Dans notre cadre de
pensée, la démocratie est conçue comme un mode de vie en commun entre égaux qui
se respectent, qui ont le droit de s'exprimer, de faire valoir leurs points de
vue, de participer à la prise de décisions qui les concerne et de collaborer au
bien commun. C'est une oeuvre d'art qui, dit Maturana (1991), se créant collectivement dans
le quotidien, moment par moment, est toujours en devenir. Elle ne se construit
pas sur la passivité des personnes qui se contenteraient de réagir aux
situations. Au contraire, elle fait appel à des citoyennes et à des citoyens
critiques, responsables, solidaires et capables de la remettre en question et
de la transformer en vue de l'améliorer (Mayor (1993)). Le défi est de fortifier la
société civile.
Ainsi
conçue, la démocratie exige la création d'un espace de conversation, de
confrontation de points de vue, de réflexion sur la vie en commun,
d'élaboration collective des décisions, de questionnement des problèmes communs
et d'apprentissage de la justice et de la liberté. L'être humain a peur de la
liberté, écrivait Fromm (1941) au milieu du siècle dernier. La
liberté, cette valeur à laquelle on rêve, que l'on revendique, nous fait peur.
Peur des conséquences de nos actes de liberté, peur de ce que cette liberté
comporte comme responsabilité quant aux remises en question et aux actions
individuelles et collectives à entreprendre pour la défendre. En évoquant cette
peur de la liberté, Freire (1980) précise qu'elle n'est pas nécessairement
consciente chez l'individu qu'elle habite. Par ailleurs, Fromm se demande s'il
n'existerait pas à côté de ce désir inné de liberté un instinct de soumission
qui pourrait expliquer, entre autres, l'attrait qu'exerce le fascisme et
l'autoritarisme sur tant de monde.
Soulignons,
cependant, que l'histoire est remplie d'exemples de personnes et de groupes qui
ont été capables de vaincre cette peur et de consacrer avec courage leur
énergie à la lutte pour la liberté. Plusieurs y ont sacrifié leur vie. Pensons
aux propos porteurs d'espoir, tenus par le grand leader de la libération des
Noirs de l'Afrique du Sud, Nelson Mandela (1994), après son élection
historique à la présidence de son pays :
Ma soif de
liberté pour mon peuple est devenue une soif de liberté pour tous, Blancs et
Noirs. Je savais mieux que toute chose que l'oppresseur a besoin de libération
aussi sûrement que l'opprimé [...] Être libre n'est pas simplement se
débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une manière qui respecte et valorise
la liberté des autres.
La
démocratie exige cette réflexion. Elle nécessite la remise en question de
l'ordre établi et de l'obéissance érigée en valeur éducative qui nous amène à
accepter l'inacceptable, à accepter les inégalités comme si elles étaient
fatales. L'appel est à la participation démocratique et, si nécessaire, à des
actes de « désobéissance civile » dans la défense des droits humains
et de la paix. L'apôtre de la non-violence, Mahatma Gandhi, a été éloquent à ce sujet :
« Mon credo de la non-violence est une force extrêmement active »
(p. 20).
Cette
démocratie participative et pluraliste exige aussi l'apprentissage de la
coopération. Il n'est pas nécessaire d'insister ici sur le fait que l'être
humain ne peut pas vivre sans coopération. Dans toutes les cultures et à toutes
les époques de l'histoire, l'individu a eu besoin de coopérer pour survivre.
Plus encore, disons avec Cortina (1994) que la solidarité de l'ensemble
de la société est la condition nécessaire à la construction d'une société dans
laquelle toutes les personnes peuvent s'épanouir et choisir leur façon d'être
heureuses. Bien-être personnel et bien-être collectifs sont ainsi intimement
liés.
La
démocratie fait appel à l'éducation, comme le disait Dewey il y a déjà un
siècle, et comme l'ont souligné les pédagogues de l'Éducation Nouvelle. Pensons
à Freinet (1977), qui affirmait qu'au siècle de la
démocratie l'école devait être démocratique afin de pouvoir préparer à la vie
démocratique par l'exemple, la réflexion et l'action.
Démocratiser
la vie quotidienne de l'école signifie
favoriser le développement d'une culture démocratique, d'une culture de la paix,
des droits humains, qui s'exprime dans le quotidien par la participation active
des élèves à la prise des décisions qui les concernent, par le respect de leurs
droits et l'exercice de leurs responsabilités. Construire une culture
démocratique exige que l'on élabore ensemble les valeurs communes qui donnent
sens au projet collectif et que l'on étudie ce qui nous unit comme êtres
humains. Construire une culture démocratique exige que l'on apprenne à tisser
des solidarités, à coopérer pour faire face aux défis communs.
L'éducation
vue comme une expérience d'êtres humains en interaction est un choc de
personnalités comportant pensées et sentiments, d'où l'importance, fait
remarquer Shor (1992), de faire appel à la coopération plutôt qu'à la
compétition. Il souligne que le recours à des stratégies pédagogiques qui
privilégient la compétition encourage l'isolement et l'aliénation des personnes
qui ne font pas partie de la petite poignée des personnes gagnantes. Au
contraire, un milieu d'apprentissage fondé sur la coopération et sur une
véritable démocratie participative permet aux jeunes de développer un sentiment
d'appartenance, de prendre part aux décisions qui les concernent et d'assumer
leurs responsabilités. Il est à espérer que les personnes ainsi formées seront
en mesure de participer en tant qu'agents de changement à la construction d'une
citoyenneté démocratique.
Démocratiser
l'éducation signifie assumer la responsabilité de la réalité sociale et
culturelle des élèves. Disons, avec Berthelot (1994), que l'école, au Canada comme
ailleurs, ne peut plus ignorer les élèves qui ont faim, qui sont victimes de
violences ou qui sont aux portes de la délinquance ou du suicide.
Sur
la scène internationale, démocratiser l'éducation signifie travailler pour
l'accès à l'éducation de tous les enfants de la planète, objectif formulé par
l'UNESCO. À ce sujet, Matsuura (2000), directeur de l'UNESCO, nous
pose la question suivante : « À l'aube du XXIe
siècle, une question décisive devrait hanter la communauté
internationale : nous donnons-nous les moyens - politiques, sociaux,
individuels - d'appliquer les principes que nous nous sommes engagés à
promouvoir? » (p. 343).
« Le
rendez-vous est pris désormais avec la solidarité mondiale », dit Petrella (1997). Tel est le défi de la
citoyenneté démocratique du nouveau millénaire. Pour le relever, poursuit-il,
« il ne faut pas chercher à être gagnant, à s'en sortir tout seul au
niveau de son groupe social, du cercle de sa communauté, à l'échelle d'un pays
[...]. Pour le relever, il faut un projet collectif à l'échelle de la première
génération planétaire que nous sommes » (p. 117).
Pour
ce qui est de la formation initiale à l'enseignement, l'université est par
définition un lieu démocratique de liberté de la parole et du questionnement de
la réalité, un forum d'échanges pluralistes ouvert sur le monde où les futurs
professionnels de l'éducation doivent pouvoir apprendre et exercer une
démocratie responsable qui leur permettra à leur tour d'éduquer en conséquence.
Abordons
enfin le dialogue qui constitue en quelque sorte la clé de voûte de cette
pédagogie. En effet, une littérature importante (mentionnons notamment Freire
et Shor) accorde au dialogue un rôle central dans le processus de
conscientisation et d'engagement.
La
personne est appelée à dialoguer sur plusieurs plans intereliés : le
dialogue intérieur (processus de remise en question de soi, de dialogue entre
son moi et son inconscient, entre son moi et les défis extérieurs proposés,
entre autres, par les valeurs de l'ÉCDPP); le dialogue interpersonnel dans ses
rapports quotidiens avec d'autres individus et le dialogue social (et culturel)
en tant que membres de groupes sociaux culturels. Traitons ici du dialogue avec
autrui sur les plans interpersonnel et social (lequel, de toute évidence,
suppose un dialogue intérieur).
Le
dialogue est un « échange qui se produit entre consciences cherchant à
communiquer dans la réciprocité ». (Durozoi et Roussel (1997, p. 111)).
C'est
par le dialogue et le partage des représentations que la personne, dès son
enfance, s'approprie les éléments de sa culture et leur donne une
signification. C'est par le dialogue qu'elle construit ainsi sa connaissance et
développe la pensée critique, avons-nous signalé.
Comme l'entend Freire
(1980),
Le dialogue
est cette rencontre des hommes, par l'intermédiaire du monde, pour l'exprimer,
et il ne se limite donc pas à une relation je-tu [...]. Si en parlant, en
exprimant le monde, les hommes le transforment, alors le dialogue s'impose
comme le chemin par lequel les hommes trouvent leur signification en tant
qu'hommes. Le dialogue est une exigence existentielle. Et s'il est la rencontre
de la réflexion et de l'action de ceux qui le pratiquent, tournés vers le monde
à transformer et à humaniser, il ne peut se réduire au dépôt des idées d'un
individu dans un autre ni à un simple échange d'idées. Ce ne doit pas être non
plus une discussion agressive, polémique, entre des individus qui ne voudraient
pas s'engager en exprimant le monde et en cherchant la vérité, mais qui
voudraient imposer leur vérité. [...] Ce ne doit pas être non plus un moyen
astucieux utilisé par un individu pour la conquête d'un autre [...]. C'est la
conquête du monde pour la libération des hommes. (pp. 72-73)
Nombreux
sont les spécialistes qui, comme Freire, affirment que l'une des principales
conditions du dialogue et de la construction de la citoyenneté démocratique est
la reconnaissance de l'Autre en tant que Sujet.
Le
dialogue doit être caractérisé par une relation de sympathie, ajoute Freire.
Selon lui, le dialogue n'est pas possible sans humilité et sans espérance, car
« si le dialogue est la rencontre des hommes en vue d'un plus être, il ne
peut s'établir dans le désespoir » (p. 76). Il n'y a pas de dialogue
sans amour et sans foi. Pour dialoguer, affirme-t-il, l'amour pour le monde et
pour les êtres humains est nécessaire. Il faut avoir confiance dans les êtres
humains et croire à leur pouvoir de construire et de reconstruire, de créer et
de recréer.
Ainsi
conçu, le dialogue repose sur une relation entre des personnes qui cherchent à
se comprendre dans le respect mutuel et à régler les conflits de façon non
violente. La psychologie de la communication interpersonnelle montre que le
respect se manifeste par l'écoute active, l'ouverture à autrui, la
reconnaissance de l'autre en tant que sujet, le questionnement de sa propre
compréhension du message d'autrui, l'engagement à répondre à l'autre et la
volonté d'une recherche coopérative de réponses aux questions soulevées
ensemble.
En ce
qui a trait à l'acquisition de ces capacités nécessaires à la compréhension et
au respect mutuel, il convient de souligner, comme le fait observer Morin
(2000), qu'il existe deux niveaux de compréhension : la compréhension
intellectuelle ou objective des choses abstraites ou matérielles et la
compréhension humaine intersubjective. La première passe par l'intelligibilité
et par l'explication, la deuxième dépasse l'explication qui est insuffisante
pour la compréhension humaine :
Celle-ci
comporte une connaissance de sujet à sujet. Ainsi, si je vois un enfant en
pleurs, je vais le comprendre, non en mesurant le degré de salinité de ses
larmes, mais en retrouvant en moi mes détresses enfantines, en l'identifiant à
moi et en m'identifiant à lui. Autrui n'est pas seulement perçu objectivement,
il est perçu comme un autre sujet auquel on s'identifie. Comprendre inclut
nécessairement un processus d'empathie, d'identification et de projection. Toujours
intersubjective, la compréhension nécessite ouverture, sympathie, générosité.
(p. 105)
Il va
de soi que le dialogue doit faire appel à ces deux types de compréhensions.
Finalement,
le dialogue suppose un contexte social et institutionnel démocratique qui
garantit le respect des conditions du dialogue. Comme le disent plusieurs
spécialistes, le dialogue et la démocratie ne peuvent être pensés séparément,
le développement de l'un supposant le développement de l'autre. Nous retrouvons
cette idée chez Maturana (1991) quand il affirme que la démocratie est l'art de
converser, mais aussi l'art de se tromper et d'être capable de réfléchir sur ce
qui s'est fait de manière à pouvoir le corriger.
Cette
conception du dialogue n'est pas sans créer des difficultés dans le contexte
scolaire, par exemple, vu la nature hiérarchique et autoritaire des rapports
qui y sont habituellement établis, à savoir la prise de parole par l'adulte
détenteur du pouvoir et la passivité des apprenantes et des apprenants
contraints à obéir, à ne pas contester l'autorité ni la parole enseignée.
Freire parle d'antidialogue.
À
titre de synthèse sur l'importance du dialogue et des conditions qui le rendent
possible, mentionnons l'apport à celui-ci d'autres volets de la pédagogie
actualisante. Tout d'abord, le dialogue est possible dans la mesure où l'unicité
de la personne est acceptée et valorisée. Le respect de l'unicité des
apprenants et des apprenantes est mieux assuré en reconnaissant leur droit
fondamental à un dialogue adapté à leurs besoins et à leurs aptitudes. C'est
ainsi qu'est assurée leur inclusion quand ils sont en difficulté
d'apprentissage ou d'adaptation. De plus, il s'agit d'être en mesure de créer
un milieu « dialogique » accueillant où l'ambiance créera chez
chacun un sentiment de bien-être et d'appartenance. Sentant qu'on
apprécie sa présence, l'apprenant ou l'apprenante voudra vraisemblablement
faire partie du groupe dans lequel on l'invite à dialoguer, se sentira à l'aise
dans ce contexte et souhaitera s'engager dans le dialogue. Finalement, le
dialogue fait appel à la coopération dans la recherche des moyens de résolution
de conflits.
Je propose que
nous examinions avec patience et dans un esprit d'humilité les larges questions
que soulève l'éducation mondiale. C'est dire que nous devons nous entendre pour
accepter a) que nous n'en sommes qu'au seuil d'une certaine compréhension
véritable et d'envergure internationale; b) que nous commençons à peine à
apprendre ce que signifie le fait de vivre dans des sociétés multiraciales,
multiethniques et muticulturelles; c) que nous commençons à peine la lutte pour
un monde plus juste par la voie de la création d'organismes internationaux.
[...] Mais il
y aussi l'envers de la médaille : la face opposée de l'humilité est le
courage. Ce courage serait, dans notre cas, la capacité de réaliser un projet
en dépit des obstacles et des désillusions plutôt que de trouver refuge dans
des modes de vie plutôt étroits et égocentriques... Voilà pourquoi le courage
et l'humilité sont, en éducation mondiale, des vertus d'égale valeur. (Dieter Misgeld (1997, p. 73))
Ces
propos illustrent bien l'esprit de la démarche que nous avons privilégiée ici
et qui anime cette synthèse portant sur les apports potentiels de la PCE à la
personne et à la société ainsi que sur ses limites et risques.
Nous
avons vu que la PCE vise à favoriser la participation active de la personne à
son propre processus de conscientisation et d'engagement au moyen d'un dialogue
démocratique. De manière à permettre de mieux apprécier la contribution de cette
pédagogie et du processus qu'elle appuie, nous mentionnerons ici, à titre de
synthèse, les principaux apports potentiels à la personne, à sa communauté et à
la société en relation avec les objectifs visés. Toutefois, il importe de
souligner deux facteurs qui rendent impossible la détermination de la nature
précise et de l'importance particulière de chacun de ces apports : les
importantes différences individuelles chez les personnes qui participent à ce
processus et les différences dans les conditions et les environnements dans
lesquels ce processus est vécu.
La
PCE peut contribuer à plusieurs égards au développement de la personne.
Premièrement, cette dernière acquiert une capacité de prise de conscience
critique. Elle progresse dans sa capacité de prendre un recul critique par
rapport à sa propre socialisation afin d'examiner, de circonscrire et
d'apprécier les limites de ses valeurs et de ses constellations de croyances en
rapport avec elle-même, ses groupes d'appartenance, sa communauté, la société et
l'environnement. Elle est aussi beaucoup plus capable de porter un regard
critique sur les informations qu'elle reçoit de diverses sources. En faisant un
effort de décentration et de « désocialisation », elle se départit
des conditionnements qui font obstacle à l'épanouissement et à l'engagement
social. En prenant appui sur ces nouvelles prises de conscience, elle peut
passer d'une conscience intransitive ou semi-transitive à une conscience
transitive ou critique.
Deuxièmement,
elle devient plus consciente des rapports de force ou des relations de pouvoir.
Elle comprend « que la société et l'histoire sont créées par des forces et
des intérêts concurrents, que c'est l'action humaine qui construit la société,
que la société n'est pas un produit achevé et qu'elle peut être
transformée ». (Shor (1992, p. 129, traduction libre))
Troisièmement,
la PCE contribue grandement au développement du sentiment d'autonomie et de la
capacité d'autodétermination. Progressivement plus capable de prendre des
décisions et de faire des choix plus éclairés - après avoir participé à
l'étude d'une pluralité de perspectives et d'options, formulé des intentions de
comportement claires, élaboré des plans d'action ou des projets et les avoir
exécutés - la personne renforce sa confiance en ses moyens, de même que
son sentiment d'être plus en mesure de réfléchir et d'agir.
Quatrièmement,
la personne est plus en mesure d'organiser elle-même sa participation aux
processus de transformation visant à mettre en pratique ses capacités de pensée
critique et d'action coopérative. Elle est plus capable d'engagement parce
qu'elle connaît des individus et des groupes qui constituent des modèles
d'engagement personnel et social.
Cinquièmement,
la PCE peut contribuer au développement d'une éthique de la responsabilité
sociale. Grâce à sa participation au processus de conscientisation, la personne
devient progressivement plus capable de définir non seulement ses
responsabilités envers elle-même, mais aussi ses responsabilités envers les
autres individus, les groupes sociaux et l'environnement naturel. Elle est
appelée à assumer ses responsabilités non seulement à l'égard de ses actes
passés et de leurs conséquences, mais encore à l'égard de ses « actes
futurs affectant des êtres vulnérables qui se trouvent dans [sa] sphère
d'influence, soit qu'ils aient besoin de [son] aide ou qu'ils soient menacés
par [ses] actions ». (Métayer (1997))
Finalement,
la personne qui participe au processus de conscientisation critique et
d'engagement peut donner davantage de sens à sa vie ou prendre conscience de sa
responsabilité face au sens à donner à sa vie. Elle est alors beaucoup plus en
mesure de comprendre les phénomènes qui contribuent à l'aliénation personnelle
(anomie, dépersonnalisation) et à l'aliénation sociale (marginalisation ou
exclusion) et elle est plus à même de leur faire face. Dans le cas de la
personne consciente de faire partie d'une minorité marginalisée, le fait d'être
engagée avec d'autres peut atténuer le sentiment d'aliénation produit par
l'isolement dans la solitude et donner à la vie un sens qui dépasse les
intérêts plus strictement individuels.
Bref,
la PCE peut fort bien contribuer à la formation de personnes plus capables
d'exercer leur pensée critique et plus aptes à assumer de façon autonome,
responsable et solidaire leur rôle de citoyennes et de citoyens dans la
construction d'une société démocratique et juste. Il est permis de postuler
que, plus une société est constituée de citoyennes et de citoyens engagés dans
un processus de conscientisation critique et d'engagement responsable à l'égard
de soi et d'autrui, plus les projets de la société seront élaborés en fonction
d'une compréhension approfondie des enjeux et plus ils pourront répondre aux
besoins fondamentaux de l'ensemble de la population.
Ces
transformations personnelles constituent en elles-mêmes des contributions à la
société en ce sens qu'une société ne peut que s'enrichir par la présence
d'êtres humains qui participent au processus que met en branle la PCE. Il est à
espérer que plus on éduquera à la citoyenneté dans cette perspective, plus on
trouvera dans la société une proportion importante de personnes capables d'un
agir fondé sur les principes d'une éthique de la responsabilité prospective sur
les plans social et environnemental, interpersonnel et intrapersonnel. Chez ces
personnes, la responsabilité individuelle et collective refléterait plus de
solidarité à l'égard des générations actuelles et futures. Ainsi, il serait
davantage possible de construire le projet de société qui constitue l'utopie de
cette démarche pédagogique.
Sans
prétendre à l'exhaustivité des limites précisées, examinons brièvement les
principales limites de la PCE sur le plan de l'apprentissage et de
l'enseignement.
Des
concepts englobants, problématiques et le risque d'effets pervers. Il convient de rappeler que le sens du concept large
d'éducation à la citoyenneté démocratique dans une perspective planétaire ne
fait pas l'unanimité chez les spécialistes. À notre avis, cette perspective
holistique ancrée dans le local et ouverte sur l'universel constitue tout à la
fois sa force et sa limite tant sur le plan conceptuel que dans sa mise en
application, depuis l'éducation préscolaire jusqu'à la formation universitaire
des enseignantes et des enseignants.
La
difficulté consiste alors à savoir comment organiser et intégrer l'ensemble de
savoirs qui proviennent de diverses disciplines, de façon à ce qu'ils deviennent
significatifs pour les apprenantes et les apprenants et puissent nourrir le
questionnement critique de leurs représentations et de leurs croyances
originelles. Disons avec Hénaire (1997) que la question de la méthode se
trouve ainsi posée et que le défi pédagogique consiste à éviter que ces
nouveaux savoirs s'accumulent en parallèle avec les savoirs initiaux, créant
une accumulation non critique d'informations, que Freire appelle la conscience
semi-transitive.
Il
est permis d'énoncer comme hypothèse que, si le processus de conscientisation
n'a pas mené à la conscience transitive critique, il y a risque de développer
des effets pervers non voulus qui sont contraires aux objectifs visés. Par
exemple, il y a risque de maintenir ou de renforcer des préjugés et de propager
des images simplistes des phénomènes, comme la folklorisation des cultures.
Le
défi pédagogique est encore ici d'entamer avec les apprenantes et les
apprenants l'analyse critique de tels risques et de chercher ensemble des
moyens propres à prévenir leur actualisation.
Lien
fragile entre la conscientisation et l'engagement social, risque d'incohérence. Premièrement, les buts visés par la PCE ne sont pas
atteignables entièrement. Nous l'avons vu, ils constituent l'utopie qui guide
le long cheminement de la conscientisation et de l'engagement. Deuxièmement,
bien que la conscientisation critique soit intimement liée à l'engagement, elle
ne mène pas automatiquement à l'engagement cohérent visant la transformation
sociale (Kumashiro (2000)). Les obstacles, tant
extérieurs qu'intérieurs, qui émergent dans le processus de conscientisation et
d'engagement font en sorte que les gens agissent dans certaines circonstances
en contradiction avec les valeurs auxquelles ils adhèrent. En effet, les
réactions au processus de conscientisation peuvent être multiples selon les
personnes et les contextes. Dans certains cas, des personnes conscientes de
problèmes sociaux se limitent, par choix de vie, à continuer dans la voie de la
remise en question de la société sans s'engager dans l'action visant à la
changer. Parfois, une conscience aiguë de l'ampleur et de la globalité des
problèmes peut résulter en un sentiment de culpabilité paralysante ou conduire
à un pénible sentiment d'impuissance. D'autres personnes s'engageront dans
l'action avec l'intention d'agir en fonction des valeurs éthiques, mais elles
rencontreront des obstacles qui les feront agir, inconsciemment, de façon
incohérente.
Le
défi pédagogique est encore d'inviter au débat sur la complexité de la nature
humaine de sorte à éviter de tomber dans la simplification et dans l'illusion
qu'il suffit de partager certaines valeurs, de se fixer comme objectif de vivre
selon elles pour que la résolution se traduise en un agir cohérent.
Soulignons
qu'aux limites mentionnées s'ajoute le manque de modèles cohérents sur le plan
social. Toutes les sociétés démocratiques prônent les valeurs démocratiques,
mais elles ne les respectent pas nécessairement aux différents paliers de
l'organisation sociale. Qu'on pense à tous les problèmes sociaux qui nous
accablent en ce moment. Ce décalage entre le discours et la réalité sociale
n'est pas sans créer des problèmes à cette pédagogie qui a besoin de modèles
cohérents pour inspirer le cheminement vers l'atteinte des objectifs.
Cette
question reste ouverte à la réflexion tout comme celle de savoir comment
motiver les apprenantes et les apprenants à s'engager dans une démarche
personnelle et collective qui, en plus des grandes exigences qu'elle comporte,
fait que l'on ignore ses possibilités sociales de succès. À l'instar de Freire
et de Shor, nous postulons que le fait d'amorcer le processus de
conscientisation critique à partir de leur vécu peut constituer un facteur non
négligeable de motivation à l'engagement. Cet effet se verrait renforcé par la
mise en pratique, entre autres, de stratégies de résolution de problèmes sur le
terrain, de valorisation des actions de solidarité entamées par la communauté
de même que par le contact avec des figures de proue qui, à travers les
siècles, ont mené des luttes afin d'humaniser la société. L'ouverture à cette
même réalité partout dans le monde viendrait éclairer l'éveil d'une conscience
planétaire et renforcer du même coup le sens de la responsabilité.
Risque
de dogmatisme dans la promotion des valeurs.
La démarche de promotion des valeurs de la PCE risque fort de créer un certain
dogmatisme chez l'éducatrice ou l'éducateur animé par ces valeurs et par le
sentiment d'urgence devant la situation actuelle. Ce risque se situe tant sur
le plan du regard critique qu'on invite à porter sur la réalité que sur la
forme d'engagement social à privilégier.
Le
défi revient, d'une part, à demeurer vigilant face à ce risque et, d'autre
part, à orienter la réflexion critique vers la compréhension du phénomène du
dogmatisme et des façons de le prévenir.
Difficulté
d'observer et d'apprécier le degré de conscientisation et d'engagement social
chez l'apprenant et l'apprenante.
Finalement, il convient de mettre en lumière une limite liée à l'évaluation des
apprentissages. Étant donné la nature du phénomène de conscientisation centré
sur le processus intérieur et autonome de chaque individu, il est difficile
d'observer et d'apprécier son degré de conscientisation ou de déterminer
comment et à quel point il est touché par ses apprentissages (Kumashiro
(2000)). Dans ce contexte, l'éducatrice ou l'éducateur doit oeuvrer dans le
travail de conscientisation sans connaître précisément les transformations qui
se sont produites dans ses constellations de croyances, d'attitudes et de
valeurs.
Pour
ce qui est du processus d'engagement, malgré le fait qu'il soit plus facilement
observable que le degré de conscientisation lui-même, l'éducateur ou
l'éducatrice sera souvent incapable de déterminer s'il y a engagement dans
l'action ou de préciser la forme de cet engagement, parce que, lorsque la
conscientisation débouche sur l'engagement social, celui-ci peut se manifester
de nombreuses façons et à des degrés divers.
Le
défi pédagogique consiste alors à ne pas recourir aux pratiques évaluatives
traditionnelles. Il s'agira plutôt d'accorder aux apprenantes et aux apprenants
la responsabilité d'autoévaluer leur cheminement de conscientisation et
d'engagement tout en les invitant à partager cette analyse avec l'éducatrice ou
l'éducateur de façon à réaliser une coévaluation.
Paix,
liberté, justice sociale, autonomie, coopération, respect de l'environnement,
responsabilité sociale, démocratie. Le discours de l'éducation est aujourd'hui
porteur de ces valeurs fondamentales pour l'actualisation ou l'épanouissement
personnel de tous les êtres humains et la construction d'une société de paix et
de justice. Mais ce discours signifie-t-il pour autant que chacun et chacune en
tant que citoyen et citoyenne responsable a amorcé consciemment un processus
personnel susceptible de lui permettre de se comporter et de s'engager
socialement et solidairement en fonction de ces valeurs, de ces idéaux ?
Considérés
dans leur ensemble, ces idéaux, de par leur définition, constituent un rêve,
une utopie, que l'être humain ne peut réaliser entièrement. À quoi donc, alors,
sert cette utopie ? Disons avec Eduardo Galeano (1993) qu'elle sert à avancer.
En ce qui concerne le sujet du présent article, nous estimons que l'utopie
permet de croire qu'un monde meilleur est possible et de motiver tout en
guidant une démarche personnelle de conscientisation critique et d'engagement
avec ce projet à construire.
Des
spécialistes qui analysent la situation actuelle sur notre planète estiment que
maints facteurs chez la personne, dans les relations interpersonnelles et dans
les rapports sociaux, font obstacle au cheminement vers ces idéaux. Si nous ne
remettons pas en question nos systèmes de croyances (théories implicites) afin
de mieux connaître les facteurs qui influencent, soit positivement, soit
négativement, la progression vers ces idéaux, ne risquons-nous pas de voir se
vider de leur sens profond des termes tels que paix, liberté, justice sociale,
autonomie, coopération, respect de l'environnement, responsabilité sociale et
démocratie ? Ne risquons-nous pas aussi d'agir de façon irréfléchie ou
même inconsciente, et de nuire ainsi à la progression vers ces idéaux ?
Nous
avons affirmé comme un fondement de la PCE la nécessité qui se fait sentir,
aujourd'hui peut-être plus que jamais, de former des personnes épanouies,
soucieuses du respect des valeurs démocratiques, capables et désireuses de
participer aux forces collectives de changement à l'oeuvre dans la société,
capables et désireuses d'assumer la responsabilité collective et de faire ainsi
l'histoire.
Mais
l'école peut-elle ou saura-t-elle appuyer les apprenantes et les apprenants
dans leur démarche visant à dégager un sens de ce qu'ils observent et
apprennent, et, à travers ce labyrinthe, à se construire une identité
personnelle positive, à apprendre à vivre ensemble dans le respect et la
reconnaissance mutuelle en tant que Sujets, à assumer leurs responsabilités et
à mieux réfléchir à la question fondamentale qui est de découvrir le sens à
donner à sa vie personnelle et à la vie collective ?
Institution
sociale, l'école peut, malgré ses limites, apporter une contribution
significative à la formation de personnes autonomes et responsables, capables
de joindre les rangs des forces vives de la transformation sociale.
Le
défi de l'éducation formelle demeure celui de transformer les pratiques
éducatives pour qu'elles contribuent au cheminement vers l'atteinte des buts
visés. Pour y parvenir, il faudra que les membres du personnel de l'école
soient formés en conséquence. Mais, comment former des professionnels de
l'éducation qui participeront et contribueront à l'activité de la
conscientisation et de l'engagement ? C'est là un défi considérable
puisqu'il s'agit ni plus ni moins que d'en faire des agents de changement dans
les écoles.
Ce
projet soulève le problème de la formation initiale dans les facultés
d'éducation. Si nous prétendons qu'il est nécessaire que les enseignantes et
les enseignants deviennent des agents de changement, les facultés d'éducation
doivent, elles aussi, transformer leurs missions et leurs pratiques éducatives.
C'est le défi qu'a voulu relever la Faculté des sciences de l'éducation de
l'Université de Moncton par sa mission, sa philosophie de la pédagogie
actualisante et la transformation de ses programmes.
Dans
le présent article, nous avons postulé qu'une pédagogie de la conscientisation
et de l'engagement peut contribuer aussi bien au développement intégral de la
personne qu'à la construction d'une société de paix, de liberté, de solidarité
et de justice sociale. Nous avons présenté des arguments qui justifient la
nécessité d'adopter une pédagogie de la conscientisation et de l'engagement,
nous avons décrit les caractéristiques propres à favoriser l'atteinte de ces
objectifs, puis défini les limites et les défis importants que comporte cette
pédagogie. Nous ne prétendons pas avoir donné des réponses à toutes les
questions ou avoir traité de façon exhaustive des processus de conscientisation
critique et d'engagement.
Notre
souhait est que les étudiantes et les étudiants en formation initiale à
l'enseignement accueillent le présent article comme une invitation à poursuivre
de façon créative et personnelle, avec leurs camarades et avec leurs
professeures et professeurs, leur propre démarche de conscientisation et
d'engagement, car, comme le dit le poète Antonio Machado (1988), « Caminante no
hay camino, se hace camino al andar », « Oh, toi qui marches, il
n'y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ».